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CHAPITRE IX

T outes nos émotions, celles qui sont agréables comme les autres, retentissent sur notre cœur. Constatation banale, si courante que cet organe est devenu, aux' yeux des hommes, celui même en qui résident la peur, l’amour, la hainè, la joie ou le chagrin alors qu’il n’en est, aux yeux du médecin, que la victime et, plus rarement, le bénéficiaire. C’est ce qu’exprimait Peter lorsqu’il parlait du « cœur moral ». Nous savons bien, par expé-• rience, que, devant un danger soudain, par exemple, notre pouls accélère ou ralentit son rythme, notre cœur palpite ou menace de s’arrêter, que la syncope même peut survenir. Ces variations dans une fonc : tion dont la régularité est si remarquable se traduisent également, symptôme plus fréquent encore, par la pâleur ou la rougeur du visage, et il semble logique de penser, n’eût-on que des connaissances physiologiques restreintes, que, le cœur étant le grand distributeur du sang, il a fallu que quelque chose d’anormal se produisît en lui ou dans les vaisseaux où il fait progresser le précieux liquide pour provoquer ces changements brusques de coloration.

A côté de ces accidents passagers, le plus souvent bénins, dénonciateurs d’une frayeur intense ou d’un bonheur inattendu (la Joie fait peur a transporté cette réalité au théâtre), y a-t-il place pour des phénomènes plus graves? En d’autres termes, jusqu’où peut aller cette influence de l’émotion sur le cœur? Peut-elle aboutir à la mort? Question que l’on a eu l’occasion de se poser à propos d’un décès pas très ancien.

Si nous n’envisageons pas les conséquences extrêmes, nous ne manquerons pas, dans les travaux des spécialistes les plus modernes, d’exemples démontrant combien le cœur malade peut se ressentir rudement de ces émotions vives. M. Fiessinger citait récemment le cas d’un homme à cœur déjà peu résistant qui vit ce fléchissement s’accentuer fâcheusement le jour où il fut assuré de l’inconduite de sa femme. Il mentionnait aussi l’apparition d’un asthme cardiaque chez une femme à cœur antérieurement malade, à l’occasion des bombardements de Paris par avions.

Pour être juste, il faut dire que l’effet contraire a été observé et que la joie peut être, exceptionnellement, facteur d’amélioration ou même guérison. Merklen a conté l’histoire d’un missionnaire atteint de distension du cœur qui se remit complètement à la suite de la conversion d’un Chinois, conversion qui lui avait donné beaucoup de peine. Il serait sans doute malaisé de multiplier les faits de ce genre.

En ce qui concerne les cœurs sains, nous savons que beaucoup ont été plus ou moins détraqués par les émotions de quatre années de guerre. M. Lian, en dehors de ces cas particuliers, admet que cet organe devient parfois « irritable » du fait d’émo-

tions sérieuses, qu’il présente, par la suite, une excitabilité anormale qui se traduit par de l’accélération du pouls à l’occasion d’un effort et par des sensations vertigineuses qui surviennent à propos de tout, quand ce n’est pas à propos de rien.

Mais arrivons à l’émotion vraiment fatale, celle qui tue. Les exemples n’en manquent pas dans l’histoire de la science, sinon dans l’histoire tout court. Les auteurs, tant anciens que modernes, en ont donné à foison. Les uns ont trait à de grandes joies, les autres à de grandes peines ou à de grandes frayeurs. Maint personnage célèbre figure sur la liste de ceux qui ont succombé de la sorte et il n’est pas jusqu’aux animaux qui ne méritent d’y prendre place. Le chien d’Ulysse n’est-il pas mort de joie en retrouvant son maître, que seul il a reconnu?

Quelques-uns des récits qui nous retracent ces faits tragiques sont particulièrement curieux. Aulu- Gelle raconte que Diagoras de Rhodes, assistant aux jeux olympiques, y vit ses trois fils vainqueurs. Comme lui-même était couronné de fleurs par la foule transportée d’enthousiasme, il ne put résister à cette émotion, et en mourut. Montaigne nous rapporte l’histoire d’un seigneur allemand qui, admirant comme tant d’autres la vaillance d’un jeune combattant au siège de Bude, le vit tomber percé de coups et, s’étant approché du cadavre, reconnut son fils. Alors « sans rien dire, sans ciller les yeux, il se tint debout, contemplant fixement le corps de son fils, jusqu’à ce que la véhémence de la tristesse, ayant accablé ses esprits vitaux, le porta roide mort par terre ».

Les anecdotes de ce genre sont, en vérité, légion. Quelques-unes auraient besoin d’être con-

firmées. Cependant les faits modernes leur donnent une apparence de réalité.

On tient en général que les morts de ce genre ne surviennent qu’aux hommes dont l’organisme était déjà fortement atteint. Un cœur malade céderait alors sous le coup qui lui est porté. De fait, lorsque l’autopsie est pratiquée, elle dévoile souvent, en un point de l’appareil circulatoire, des lésions qui expliquent, au moins apparemment, la mort qui devait suivre un ébranlement trop brusque.

M. Étienne Martin, professeur à Lyon, qui a étudié spécialement ce problème, en a rapporté quelques exemples. Il s’agit alors soit de l’hypertrophie du cœur, soit de dilatation de l’aorte, soit de sujets atteints d’albuminurie et que l’urémie a terrassés.

Mais le même auteur rapporte également des faits où nulle maladie antérieure n’était soupçonnée. Il y a d’abord l'histoire du concierge du collège d’Aberdeen à qui les élèves de cette institution, qui lui en voulaient, jouèrent le tour pendable de le conduire la nuit dans une forêt et de simuler les préparatifs d’une exécution capitale. Le coup de hache final fut. seulement remplacé par le coup de fouet d’une serviette mouillée, mais lorsqu’on releva le malheureux et qu’on lui eut débandé les yeux, on reconnut qu’il était mort. Autre exemple : aux environs de Lyon, deux automobilistes, le mari et la femme, se prennent de querelle avec des cyclistes qui, sans doute à bout d’arguments, les menacent de leurs revolvers. Lorsque tout est apaisé, que la voiture est remise en marche, la femme dit à son mari : « Va vite, je me sens mal », puis s’évanouit. Quand, quelques minutes plus tard, on appelle au secours le médecin d’une localité voisine, il ne peut que constater le décès. Dans

BODQUET. — Pour

le premier cas, il n’y avait pas eu d’autopsie; dans le second, elle ne décela aucune lésion appréciable.

Le chapitre le plus intéressant de cette étude est, à n’en pas douter, celui qui concerne le mécanisme par lequel sont déterminés de pareils accidents. C’en est aussi demeuré longtemps le plus mystérieux. Sans prétendre à donner une solution définitive qui vaudrait pour tous les cas, nous avons à l’heure actuelle éclairci un peu le problème et nous pouvons tout au moins tenter d’expliquer ces fins soudaines, forme la plus saisissante de cette influence du moral sur le physique, si souvent invoquée, réalisée peut-être plus fréquemment encore. On s’apercevra, à la lecture de cet exposé, dont je m’accuse de ne pouvoir atténuer que faiblement l’aridité, que ce sont plus souvent encore les vaisseaux que le cœur lui-même qui sont ici en jeu.

Le premier point qu’il faut considérer comme acquis est que l’organe le premier frappé par le choc émotionnel est le cerveau. L’ « onde » qui, pourrait-on dire, l’atteint, lui parvient par l’intermédiaire des sens, le plus souvent celui de la vision, parfois celui de l’ouïe ou du toucher. Mais tout choc de ce genre détermine un réflexe. L’onde ne saurait demeurer au point où elle est entrée. Elle rayonne et trouve bientôt deux grandes voies ouvertes devant elle.

La première correspond à notre système nerveux de la vie de relation, celui qui commande à nos mouvements. Si elle s’y. engage, ce sera, suivant le cas, l’attitude de défense et de riposte qui s’ensuivra, à moins que ce ne soit la fuite. Mais cette éventualité sort de notre sujet. Nous y sommes

tout à fait, au contraire, si l’onde emprunte la seconde voie, celle du système demi-indépendant, autonome, dit-on, qui, sous le nom de sympathique et de parasympathique, règle, en dehors de notre volonté, le fonctionnement de tous nos appareils, le circulatoire comme Te digestif, la respiration comme nos activités sécrétoires, et qui veille et travaille même quand nous dormons.

On aurait beau jeu à montrer comment, sous l’empire d’une émotion vive, notre respiration devient haletante ou se suspend momentanément, notre tube digestif ressent des troubles importants qu’il partage avec les reins. Ce point de vue ne saurait nous retenir. Restons-en à ce qui se passe du côté du système circulatoire.

Tout d’abord, on peut incriminer une excitation trop soudaine et trop vive du nerf pneumogastrique, lequel constitue justement le parasympathique et aussi, essentiellement, le nerf frénatèur du mouv'ement cardiaque. C’est une expérience que l’on exécute souvent en physiologie que cette interruption de la circulation par l’excitation du nerf pneumogastrique. Dans les cas que nous envisageons, c’est l’émotion qui représente le physiologiste et l’homme qui joue les cobayes.

Il est cependant probable que ce mécanisme n’est pas celui qui intervient le plus souvent. Il est rare que l’excitation de ce nerf aboutisse à cet extrême. Parmi les routes qui s’offrent à l’onde émotionnelle, il semble que ce soit celle du sympathique lui-même qu’elle suive le plus volontiers. Elle y trouve des nerfs particulièrement impressionnables qui sont appelés vaso-moteurs parce qu’ils sont chargés de maintenir une certaine béance, un calibre inchangé des vaisseaux sanguins. Pour y parvenir au milieu

des influences contraires qui accompagnent tous nos actes, il a fallu que ces nerfs assumassent deux fonctions antagonistes : les uns sont constricteurs, les autres dilatateurs.

Supposons que l’onde émotionnelle emprunte la voie des nerfs constricteurs. Ils répondront à cette irritation de la seule manière qui leur soit permise, c’est-à-dire en rétrécissant le calibre des vaisseaux sanguins. Il en résultera immédiatement une augmentation de la pression dans tout le système artériel, puisque le contenant aura diminué, le contenu demeurant le même. Chez un homme absolument sain, jeune, aux artères souples, le danger ne sera pas grand. Chez un sujet âgé, déjà enclin à l'hypertension, dont les artères, touchées par la sclérose, sont rendues par elles dures et cassantes, le cataclysme menace. Il se peut alors qu’en un point où les vaisseaux sont mal défendus contre ces « coups de bélier » une petite artère se rompe. C’est alors l’hémorragie cérébrale, grand facteur de mort subite. De fait, à l’autopsie d’un bon nombre de sujets décédés à la suite d’émotions vives, on a retrouvé ces hémorragies cérébrales ou méningées, causes de la catastrophe.

Même sans rupture, la mort peut encore survenir s’il se déclenche un spasme tant soit peu durable d’une artère importante, comme celles, par exemple, qui distribuent le sang au cœur lui-même. Ce spasme, en admettant qu’il n’aille pas aussi loin, déterminera volontiers des accidents sérieux comme ceux de l’angine de poitrine. Celle-ci est aggravée souvent par les émotions. C’est même une question de savoir si elles ne sont pas susceptibles, par leur répétition, de la faire naître.

Seconde hypothèse : l’onde émotionnelle suit les

nerfs dilatateurs; les conséquences peuvent être tout aussi tragiques. Si les vaisseaux se dilatent, la pression du sang va diminuer dans des proportions qui peuvent être considérables. Dès lors, le cœur ne pourra plus lancer ce sang dans tous les lieux qu’il doit atteindre. L’anémie subite qui en résulte sera fatale si elle a pour siège les grands centres de la respiration ou de la circulation, lesquels résident dans le bulbe, entre le cerveau et la moelle épinière. La mort subite par ce mécanisme semble être au. moins aussi fréquente que par celui que nous évoquions plus haut. A un degré moindre, avec une durée réduite, cette anémie ne se traduirait que par de la pâleur du visage, du vertige, une syncope. En réalité, en pareil cas, la mort n’est qu’une syncope prolongée puisque, suivant l’expression de Le Dantec, la syncope est une mort passagère.

Est-il exact, comme on l’a dit, que les émotions heureuses soient surtout provocatrices de constriction vasculaire et d’hypertension, tandis que les émotions tristes agiraient par dilatation et diminution de la pression sanguine? Il faudrait bien des faits évidents accumulés pour pouvoir se permettre une semblable discrimination.

Chemin faisant, nous avons déjà mentionné que certains de ces mécanismes ne jouent que chez des sujets prédisposés, dont le système vasculaire est déjà amoindri dans sa résistance. A la brutalité de t’attaque susceptible dè produire des accidents redoutables chez des hommçs sains, on se doute que son influence sera singulièrement intensifiée par un mauvais état antérieur du cœur et des vaisseaux. Si les sujets indemnes ne résistent pas toujours à cette agression, il est aisé de comprendre qu’elle puisse aggraver une maladie préexistante, faire fléchir

définitivement un cœur déjà affaibli, susciter l’asystolie, dernier acte du drame cardiaque, chez des malades qui ne maintenaient qu’avec peine leur équilibre circulatoire, sidérer un organe épuisé par une lutte longue et pénible.

Cependant il nous reste à expliquer, en dehors même de ces circonstances défavorables, évidentes dans la majorité des faits et où l’on voit se parfaire en un temps très court l’œuvre de destruction qui jusqu’alors avait marché si lentement, les morts différées de quelques jours, par exemple, et que l’on a observées même chez des hommes qui, en apparence, n’étaient nullement malades. Pour y parvenir, il nous faut invoquer cette théorie colloïdale que M. Auguste Lumière a exposée si magistralement et qui est certainement une des plus ingénieuses parmi celles qui ont tenté de pénétrer dans le mystère de notre vie, de nos maux et de notre fin. Rappelons qu’elle part de ce principe que la plupart des phénomènes morbides dont nous sommes les victimes sont dus à la floculation de ces colloïdes dont sont faits nos tissus et nos humeurs. Pour le cas qui nous intéresse, on peut admettre que lorsque se manifeste la diminution de pression sanguine due à la dilatation des vaisseaux, l’organisme, qui a une conscience obscure de sa gravité, fait, pour y parer, affluer dans le torrent circulatoire tout ce qui peut augmenter la masse du sang. C’est ainsi que les liquides des tissus, ordinairement séparés des humeurs, rompent les barrières qui les isolent, c’est-à-dire les parois cellulaires, ou, tout au moins, transsudent au travers. Mais cet acte de défense devient plein de péril du fait que le mélange ainsi réalisé n’est pas absolument homogène, La redoutable floculation se produit et le pré-

cipité qui en résulte, allant irriter les artères cérébrales, renouvelle justement et par un phénomène sensiblement analogue, cette chute de pression que l’augmentation de volume du sang avait momentanément enrayée. C’est à ce nouveau choc, qui demande quelque temps pour produire ses néfastes effets, que l’on peut attribuer ces morts retardées.

Tel est le point où nous sommes parvenus dans cette passionnante enquête sur les causes déterminantes de ces morts subites — ou presque — par quoi se soldent parfois les émotions intenses. Qu’il demeure encore quelques inconnues, c’est possible, mais il m’a semblé que ces explications avaient tout au moins une apparence de clarté et de logique qui, commençant à dissiper le mystère, leur conférait le droit d’être considérées comme « un moment » de notre connaissance. Plus tard,, d’autres les compléteront. Toutefois elles nous autorisent à supposer que nous comprenons, pour l’instant, comment le chagrin a pu tuer Isocrate quand on lui eut dit que les Grecs avaient perdu la bataille de Chéronée et 'pourquoi Léon X « fut bien aise de mourir de joie », comme dit Martin du Bellay, en apprenant la prise de Milan.

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