ET LEUR TRAITEMENT PAR LE FOIE
C e chapitre de thérapeutique, qui n’a été ouvert qu’il y a quelques années, et que l’on ne cesse, depuis lors, d’approfondir, est un des plus curieux de l’heure présente. Il touche, par un côté, à cette, méthode dont j’ai parlé jadis, et qui, sous le nom d’opothérapie, renouvelle, sur des données modernes, toute la vieille thérapeutique où nos ancêtres faisaient entrer les produits les plus divers — et parfois les plus étranges — provenant des animaux. Il touche aussi à cette conception, défendue par d’excellents esprits, qui veut que le traitement de bien des maladies humaines puisse s’élaborer à la cuisine, les aliments possédant des vertus curatives trop souvent insoupçonnées.
Il nous apprend, en deux mots, que beaucoup
ANÉMIES ET TRAITEMENT PAR LE FOIE. 89 d’anémies, même parmi les plus graves, sont améliorées et souvent guéries par un régime alimentaire où doit figurer une proportion relativement considérable de foie animal. Nous verrons plus loin les modalités de cette cure et la façon dont elle doit être appliquée. Avant de pénétrer dans ce domaine, encore faut-il fournir quelques explications sur ce que sont les anémies et sur la façon dont l’organisme, toujours en éveil, tente de se défendre spontanément contre elles.
L’anémie, en elle-même, n’a guère besoin de définition. Chacun sait qu’elle consiste, pour employer le langage courant, dans un appauvrissement du sang. Le mot est, au demeurant, parfaitement juste. Le sang des anémiques est pauvre en ces éléments essentiels que sont les globules rouges, qui donnent sa couleur au sang, et sont les transporteurs, vers les tissus et les cellules 'où il est utilisé pour toutes les réactions subtiles qui conditionnent la vie, de l’oxygène emprunté par la respiration à l’air atmosphérique. Je n’insiste pas sur ces phénomènes physiologiques élémentaires.
Ces globules rouges existent dans le sang en quantité véritablement formidable. On n’en compte pas moins, en effet, de cinq millions par millimètre cube de liquide. A côté d’eux errent dans nos vaisseaux d’autres globules, dits par opposition globules blancs, et qu’on me permettra de laisser complètement de côté, car ils ne jouent pas un grand rôle dans ce que je tente d’exposer.
C’est un des mystères les plus passionnants, parmi tous ceux qui défient encore nos investigations physiologiques, que cette constance parfaite du nombre de nos globules rouges. Ceux-ci ne sont pas immortels, tant s'en faut. Perpétuellement, les
plus vieux, devenus incapables de remplir leur délicate et primordiale fonction, disparaissent. Ils sont impitoyablement détruits par l’organisme lui-même, et, selon toute probabilité, dans l’usine bizarre (indispensable, semblerait-il, et que cepéndant la chirurgie supprime sans qu’il en paraisse résulter des conséquences très dommageables) que l’on appelle la rate. Cette exécution des non-valeurs doit avoir comme contre-partie la fabrication de globules neufs, destinés à remplacer ceux qui disparaissent. Ce rôle est dévolu à une autre usine, dont les ateliers sont singulièrement dispersés, et que représente la moelle des os. Elle s’acquitte de cette fonction de si précise façon que, comme je le disais, le nombre des globules rouges demeure immuable. Cet équilibre indispensable réalisé avec une telle régularité, une constance aussi inlassable, est quelque chose de véritablement stupéfiant. Par quelles voies insoupçonnées le nombre exact des globules détruits est-il transmis à la moelle osseuse, et grâce à quelle technique impeccable et d’une merveilleuse souplesse est-elle toujours en mesure de fournir le nombre correspondant de remplaçants de façon exacte? L’énigme, on l’avouera, est vraiment troublante. Comme me le disait récemment un éminent physiologiste, trouver tout naturel ce balancement et n’en être pas stupéfait, ce n’est pas faire preuve d’une bien grande intelligence.
De toute évidence, dès que les choses ne se passent plus de la sorte, il y a maladie et celle-ci se montre, en ce domaine comme en bien d’autres, comme une rupture d’équilibre. Parfois la moelle osseuse fabrique un nombre trop élevé de globules rouges ; il en résulte une affection rare qui a reçu de M. Vaquez, lequel nous l’a fait connaître, le
ANÉMIES ET TRAITEMENT PAR LE, FOIE. 91 nom d’« érythrémie ». Dans le cas contraire, nous sommes en présence d’une des formes de l’anémie.
On conçoit, en effet, que celle-ci puisse se produire par un double mécanisme. Ou bien — et l’on a tendance actuellement à considérer que c’est le cas- le plus fréquent — il y a exagération dans la destruction, des globules sains étant compris dans la fournée à détruire et qui nê devrait contenir que des éléments vieux, inutiles ; ou bien, cette destruction demeurant normale, il y a insuffisance de fabrication de globules jeunes par la moelle osseuse. Dans les deux alternatives, le résultat est identique.
La première de ces hypothèses, qui importe sans doute surtout, nous met une fois de plu s en présence de cette activité si précieuse et si bien réglée qui tient la balance exacte entre .les sorties et les entrées. Dès que la moelle osseuse est avertie (car il faut bien qu’elle le soit d’une façon quelconque) que le sang s’appauvrit, que l’usine de destruction ne fait pas la distinction indispensable entre les globules qui peuvent encore servir et les autres, elle se met à pousser la fabrication, à l’intensifier, à fournir, fournir encore des globules neufs. Mais si, de l’autre côté, la destruction continue à dépasser la mesure, il arrive un moment où l’usine de rénovation ne peut plus suffire. Elle a épuisé ses stocks et les ateliers sont incapables de produire davantage. Alors elle agit comme le fait une nation qui n’a plus assez de soldats adultes pour combler les vides qu’a faits le feu de l’ennemi : elle lance dans le sang des globules imparfaits, trop jeunes, non terminés. Et c’est encore une des caractéristiques de l’anémie que cette présence de globules inachevés, qui ne peuvent rendi-e, en réalité, que de médiocres services.
Voici donc, exposé de façon sommaire, en quoi consiste l’anémie. Il resterait à savoir sous quelles influences elle naît. Ici, l’on devrait, pour être complet, se livrer à une énumération qui tiendrait, sans grand profit, une place considérable. Le plus souvent, l’anémie est une suite de quelque chose, d’une infection, par exemple, ou d’une intoxication. Les produits microbiens, comme tous les produits toxiques, sont en effet capables de frapper à mort les globules adultes. Il est aussi des anémies dont, malgré tant de recherches, le mécanisme nous est très mal connu. La médecine, obligée de poser des étiquettes pour se reconnaître dans la complexité des phénomènes qu’elle étudie, n’a pas hésité devant un aveu d’ignorance en accolant à ces anémies l’épithète de « cryptogénétique », qui signifie justement que leur nature nous demeure cachée. Elle les a aussi nommées « anémies pernicieuses », parce que — et précisément en raison de cette énigme — nous ne pouvons faire grand’chose contre elles. En pareil cas, malgré tous les efforts de la thérapeutique, le nombre des globules rouges continue à décroître ; puis d’autres symptômes se montrent, qui accusent la gravité de l’atteinte, et de poussées en poussées, séparées par des accalmies trompeuses, la terminaison fatale intervient, alors que le nombre de ces globules est tombé au-dessus d’un million par millimètre cube, de cinq cent mille, et même moins.
Il est curieux de constater que c’est justement contre ces anémies extrêmement graves que le traitement par le foie de veau (ou d’un autre animal) a été préconisé et fait souvent merveille. En réalité, il agit aussi dans les autres, et il serait surprenant
ANÉMIES ET TRAITEMENT PAR LE FOIE. 93 qu’il en fût autrement. Seulement, contre, les anémies moins sérieuses, nous possédions déjà des remèdes éprouvés; de sorte que si nous adjoignons à ceux-ci le nouveau venu, il est difficile de savoir en quelle mesure il a contribué à améliorer la situation. Laissant de côté la médication ferrugineuse dont l’action favorable est appréciée depuis des siècles, mentionnons que l’opothérapie, dont je parlais au début, nous donne ici-de beaux résultats. En administrant aux anémiques de la moelle osseuse empruntée à quelques infortunés frères inférieurs, on parvient à stimuler suffisamment celle qui s'endormait dans une nonchalance dangereuse, et à obtenir qu’elle intensifie sa production dans la mesure où les circonstances le réclament. Mais s’il s’agit d’anémies pernicieuses, la moelle ainsi appelée à la rescousse s’avère, elle aussi, trop souvent insuffisante. Il faut en venir au foie.
Il est des thérapeutiques qui furent l’effet d’une découverte fortuite; il en est d’autres qui relèvent de l’application à des faits pathologiques de propriétés reconnues à certains corps chimiques, fussent-ils fabriqués à peu près de toutes pièces. Ici, rien d’analogue. Ce traitement nouveau est issu de recherches faites systématiquement par un physiologiste américain, du nom de Whipple, pour savoir l’influence que pouvaient exercer les diverses classes d’aliments sur la régénération du sang chez les chiens expérimentalement anémiés. Il reconnut alors — il avait un collaborateur qui s’appelle Robscheid Robbins — que de toutes les nourritures expéi’imentées, la plus efficace était le foie. Il y avait bien aussi le rognon, qui donnait des espérances, mais le foie, qu’il fût de veau, de bœuf, de mouton, l’emportait définitivement de beaucoup.
Quand l’initiateur eut fait connaître ses conclusions, aux environs de 1925, deux cliniciens décidèrent de les mettre à profit en médecine humaine, et c’est aux travaux de MM. Minot et Murphy qu’est due l’application aux anémies et notamment, je le répète, aux pernicieuses, de cette méthode de traitement à laquelle on a donné très équitablement le nom de méthode de Whipple.
Elle consista, au début, à prescrire aux anémiques de deux cents à deux cent cinquante grammes de foie à prendre cru. Dire que cette absorption est régal de haut goût semblerait sans doute exagéré. Quelques-uns s’y soumettaient sans murmurer, d’autres firent entendre des protestations. Alors entra en scène l’ingéniosité des thérapeutes. Ce que l’on a combiné de formules pour rendre ce traitement supportable est étonnant. L’un proposa d’absorber le fameux foie en sandwiches, entre deux tartines de beurre d’anchois. Un autre conseilla de passer au tamis le foie cru, de le mettre à la glacière, puis de le mélanger au jus d’une orange; un troisième voulut que l’on fît, à l’aide du hacheviande, une purée de foie que l’on mettrait sur la glace pendant deux heures, après quoi on l’arroserait d’une sauce tomate au citron, d’oignons hachés fin et de sauce anglaise. Il y a de quoi vous mettre l’eau à la bouche. Et comme, à l’heure actuelle, tout finit par des cocktails, on en inventa qui présentaient le foie uni à un cortège imposant d’alcools à la mode.
Cependant le foie cru demeurait peu appétissant. On osa alors le faire légèrement cuire, le faire bouillir, par exemple, pendant quelques minutes, après lesquelles on l’administrait dans Son propre bouillon. On poussa même la cuisson plus loin
ANÉMIES ET TRAITEMENT PAR LE FOIE. 95 encore. Rien n’y fit : il y avait toujours des malades qui acceptaient, d’autres qui refusaient de se soumettre. On donna aussi le foie en lavements dans du lait additionné de teinture d’opium. On ne savait plus quoi inventer, parce que le traitement doit être continué très longtemps et que si le pâté d’anguille, à la longue, lasse les plus fins gourmets, le foie de veau, à plus forte raison, finit par provoquer une répugnance bien légitime.
Aujourd’hui nous possédons des extraits de foie qui rendent les mêmes services que le foie lui-même. Ils ont sans doute l’inconvénient de coûter cher, ayant demandé des soins de préparation très délicats. A côté d’eux demeurent les innombrables . recettes, dont nous avons donné quelques-unes. De sorte qu’en fin de compte le traitement est accessible dans tous les cas. On a bien' prétendu que, depuis l’avènement de la méthode de Whipple, le foie de veau devenait rare et avait augmenté de prix, mais il importe de savoir que tous les foies — ou à peu près — peuvent rendre les mêmes services.
Quel que soit le mode d’emploi, dans la plupart des cas le foie fait merveille. On voit, progressivement, à mesure que le traitement se poursuit, le chiffre des globules rouges rattraper le niveau qu’il n’aurait pas dû quitter. De 1 500 000 par millimètre 'cube., par exemple, il monte à 3 millions, 4 millions et plus. Les signes de l’anémie pernicieuse disparaissent simultanément, bien que quelques-uns, comme ceux qui dénoncent une atteinte grave de l’axe nerveux, mettent quelque temps à s’amender. Si l’on examine le phénomène de régénération au microscope, on constate que ces globules trop
jeunes, imparfaits, dont j’ai parlé, mûrissent avec une rapidité anormale, tout de suite prêts, sans plus, à remplacer les vieux qui ont disparu. En somme c’est une véritable résurrection. Il y a bien, par-ci par-là, des sujets qui résistent à ce traitement si étrangement actif, mais ils sont peu nombreux. Dans la très grande majorité des cas, l’amélioration se produit, et si marquée que, dans beaucoup, elle équivaut à la guérison.
Il est un point qui n’est peut-être pas entièrement élucidé encore : c’est la durée que doit avoir cette cure pour que le sang continue indéfiniment à maintenir son équilibre retrouvé. Si nous ne pouvons pas le dire, c’est que nous ne savons pas exactement, en définitive, comment le foie agit. En principe, dans les formes graves d’anémie, il est probable, jusqu’à nouvel ordre, qu’il sied de continuer indéfiniment le.traitement. Certes on pourra, à la longue, l’adoucir un peu, diminuer la quantité de foie ou d’extrait de foie absorbée, s’en abstenir même pendant de courtes périodes, mais cesser complètement semble^ encore, dans l’état de nos connaissances, imprudent. Résignons-nous au foie, ne pouvant courir le risque de voir l’anémie se réinstaller. De même doit-on se résigner pour toujours à l’insuline si l’on est diabétique et, si l’on est myxœdémateux, à la poudre de glande thyroïde à perpétuité.
Cette façon de voir et de faire semble nous enseigner que le foie n’agit, lui aussi, comme l’insuline et la thyroïde, qu’à titre de remplaçant. Une fonction fait défaut, une substance manque, que nous introduisons dans l’organisme, en prescrivant l’extrait de l’organe qui produit cette substance après l’avoir emprunté à un animal, et f équilibre renaît. Si nous
ANEMIES ET TRAITEMENT PAR LE FOIE. 97 interrompons, de nouveau la déficience se manifeste et la maladie reprend son cours.
Mais quelle est cette substance qui manque aux anémiques et que le foie du bœuf, du mouton ou du veau leur apporte? La réponse reste encore à fournir. Est-ce justement une substance qui fait mûrir rapidement les globules trop jeunes que la moelle lance, en cas d’urgence, dans la circulation? Est-ce une substance qui empêche la destruction e'xagérée, à côté des globules vieillis, de ceux qui peuvent encore rendre de bons services? Nul ne l’a dit et le foie garde son secret. On travaille de toutes parts à le surprendre. En attendant qu’il l’ait livré, les anémiques — et c’est la seule chose qui compte — continuent à guérir. « La médecine, a dit le professeur Mauriac, ne prétend pas au triomphe ; il lui suffit de gagner des victoires. »
bouquet. — Pour bien se porter.