CHAPITRE II
INSUFFISANCE RESPIRATOIRE a plupart des gens respirent bien. Cela leur
vient de naissance et ils n’y ont aucun mérite.
^ Mais beaucoup respirent mal et, s’ilsn’en sont non plus responsables, on ne saurait nier qu’ils y trouvent une infériorité des plus regrettables et, par certains côtés, pleine de périls.
On peut discuter à perte de vue sur le point de savoir quelle est la fonction fondamentale parmi celles qui font vivre notre corps. Lés uns soutiendront — avec raison — que c’est la fonction nerveuse, puisque tous nos actes, les involontaires comme les autres, en dépendent et sont régis par elle. D’autres estimeront — et ils n’auront pas tort — que c’est la fonction circulatoire ou la fonction digestive, ou toute autre encore. En yérité, ce sont là : des controverses sans intérêt. Toutes nos fonctions sont essentielles : si l’une venait à faire défaut, la cessation de la vie s’ensuivrait nécessairement. Elles sont, de plus, solidaires et toute insuffisance de l’une retentit immédiatement sur toutes les autres.
Prenons comme exemple la fonction respiratoire. Personne n’ignore qu’elle a pour effet de capter
l’oxygène de l’air grâce aux globules sanguins qui circulent dans les fins vaisseaux des alvéoles pulmonaires et de permettre à ce gaz d’atteindre tous les tissus dont sont faits nos organes. Sans cet oxygène, aucune des combinaisons chimiques incessantes qui s’accomplissent dans l’intimité de nos milliers d’ateliers cellulaires ne saurait avoir lieu. Que cet élément primordial de notre vie nous manque et le moteur s’arrête. Qu’il soit seulement en quantité insuffisante et tout fonctionne au ralenti.
Ceci est déjà un gros inconvénient si l’on considère l’organisme humain adulte, c’est-à-dire parvenu à son complet développement. Non seulement, en pareil cas, il vivra médiocrement, incapable d’un effort sérieux, inférieur à ceux qui disposent de toutes leurs forces; non seulement ses divers appareils, nerveux, digestif, circulatoire, musculaire, glandulaire, resteront au-dessous de leur tâche, mais sa défense contre les ennemis qui le menacent de toute part sera, médiocre, et il constituera une proie facile pour les éléments de maladie. Combien, cependant, la situation sera-t-elle plus sérieuse pour l’enfant et pour l’adolescent ! Ceux-ci n’ont pas seulement à vivre, mais à croître. Chez eux mainte fonction vitale travaille à plein rendement, afin d’aboutir à l’homme fait. Cette ascension vers l’être définitif sera gravement entravée par l’insuffisance respiratoire. Le développement ne se fera qu’imparfaitement. Le petit d’hoïnme abordera alors la vie chargé d’un handicap très lourd. Il demeurera toujours incapable de résistance et de réaction.
L’enfant atteint d’insuffisance respiratoire est généralement pâle, avec des signes d’anémie. Il respire par la bouche, laquelle demeure ouverte
en tout temps. Sa poitrine se soulève volontiers suivant un rythme accéléré, parfois près de qua>rante fois par minute, au lieu de vingt-cinq environ, comme pour remplacer par la fréquence de la fonction son manque de profondeur. Plus tard, l’adolescent, poussé en longueur, grêle de formes, le thorax étroit, les épaules tombantes, s’avère facilement essoufflé. Le moindre effort le met à bout et son cœur bat avec une rapidité anormale. Il est instable, travaille mal, évolue aussi imparfaitement du point de vue mental que du physique. Ce n’est pas un malade à proprement parler, mais ce n’est, à n’en pas douter, qu’un demi bien portant. Pas de muscles, pas de vigueur, pas d’ardeur ni au travail, ni au jeu. Il pourra vivre et même vivre longtemps, mais n’attendez pas de lui qu’il fasse autre chose que d’exister.
Maintenant, pourquoi y a-t-il des déshérités de ce genre, des enfants qui respirent mal? Les raisons de cet état fâcheux peuvent être assez diverses.
La plus connue consiste dans l’existence des végétations adénoïdes. Nous possédons d’autres amygdales que celles que nous voyons sans difficulté au fond de notre bouche, des deux côtés de la gorge. Le même tissu, dit lymphoïde, forme encore des amas tout autour de cette ouverture du gosier, mais en arrière de ses bords, de façon que nous ne saurions les apercevoir. L’un d’eux, situé tout en haut de cette région, à la sortie même des fosses nasales, est parfois — assez souvent même — développé de façon à obstruer en partie cet orifice et empêcher l’air de suivre son trajet normal. Je n’insiste pas sur le « faciès adénoïdien »' constitué par cette anomalie, sur ce visage un peu hébété,
où la bouche est perpétuellement entr’ouverte, sur ces enfants qui parlent du nez, ronflent la nuit, s’enrhument avec une facilité désolante et qui, sans être malades, semblent toujours à la veille de le devenir. Nos spécialistes ont, depuis longtemps, dévoilé cette disposition fâcheuse et leur curette sait dégager le passage ainsi obstrué.
C’est le grand mérite de Pierre Robin de nous avoir révélé que l’insuffisance respiratoire pouvait avoir une autre cause, plus profonde sans doute. Un certain nombre d’enfants naissent avec un maxillaire inférieur insuffisamment développé, soit dans le sens antéro-postérieur (leur menton est alors en retrait), soit dans le sens transversal (réalisant la « mâchoire de lapin »), soit suivant les deux axes simultanément. Or, ce développement incomplet du maxillaire entraîne la même imperfection dans celui de beaucoup des os qui composent la face. Tous, ou à peu près, semblent être restés en route sur le chemin de l’évolution. En outre, la langue, qui ne trouve pas, dans cette bouche trop petite, la place qui lui est nécessaire, a une tendance dangereuse à tomber en arrière, constituant ce qu’en termes savants on nomme la « glossoptose ». Il y a donc là une série de malformations qui ont, entre autres conséquences, celle de rendre plus étroits les passages réservés à l’air inspiré.
Jusqu’ici, nous avons considéré des obstacles qui siègent très haut sur les voies respiratoires. D’autres peuvent être situés plus bas. Ce long conduit qui commence au nez pour se terminer aux poumons peut être rétréci en d’autres régions, et notamment dans celle où il constitue les bronches. Il y a autour de celles-ci, au moment où le tuyau jusqu’alors unique se sépare en deux pour gagner
l’un et l’autre sac pulmonaire, des ganglions lymphatiques qui, à l’état normal, ne gênent nullement la respiration. S’ils sont hypertrophiés, de par cette affection fréquente qu’on nomme adénopathie trachéo-bronchique, leur masse appuie sur les bronches et en rétrécit le calibre, comme fait une pression quelconque le long d’un tube de caoutchouc. Encore un obstacle sur le chemin que doitsuivre l’air inspiré.
Enfin, il est des sujets chez qui on ne trouve aucune de ces raisons et qui cependant se classent dans la même catégorie. Ce sont des insuffisants « essentiels », étant convenu que cette épithète ne fait que voiler notre ignorance. Chez eux, sans qu’aucune anomalie soit appréciable, la respiration se fait mal et incomplètement. On dirait que respirer comme tout le monde les fatigue et que mieux leur convient de s’en tenir à une esquisse de respiration.
Le mot n’est pas aussi forcé qu’il le paraît peutêtre. Examinons à l’écran, sous les prestigieux rayons X, cette poitrine d’enfant qui respire mal. Nous verrons combien cette fonction est chez lui superficielle. Chez l’individu normal, non seulement, lors de l’inspiration, le poumon se déplisse afin que la surface des alvéoles soit la plus grande possible (car plus cette surface aura d’ampleur, plus l’oxygène trouvera de globules sanguins prêts à le saisir au passage), mais les côtes d’une part, le diaphragme de l’autre aident à cette expansion pulmonaire en accroissant les diamètres de la poitrine, afin d’offrir à l’organe un champ de développement plus grand. Chez notre insuffisant, diaphragme et côtes restent quasi immobiles. Tout se passe à l’intérieur, la moitié de la besogne est escamotée.
Insuffisance respiratoire. 141
Voilà donc le point de départ. Au risque de nous répéter, voyons les résultats de cette diminution d’une fonction de pareille importance. Non seulement l’enfant ou l’adolescent ne croît pas comme il le devrait faire, mais toutes ses autres fonctions s’en ressentent. Le cœur, qui a conscience, semblerait-il, d’accomplir insuffisamment sa tâche de ravitailleur en oxygène, augmente le nombre de ses battements comme nous avons vu qu’augmentait celui des mouvements respiratoires. L’enfant, à ce jeu, se fatigue rapidement, son cœur, volontiers, bat la campagne; ses digestions, d’autre part, se font mal. Joignez à cela qu’à l’auscultation on a peine à percevoir les bruits qui accompagnent l’entrée de l’air, et ne vous étonnez pas si, à propos d’enfants de ce genre, on parle de tuberculose, de maladie de cœur, de dyspepsie, de bien d’autres choses encore. Heureusement, ces craintes sont vaines. Activons la fonction déficiente et nous verrons les choses se remettre, non pas instantanément, bien sûr, mais progressivement, et la tranquillité revenir là où régnait l’inquiétude, sinon l’angoipse.
Évidemment, il ne faut pas trop compter sur un rétablissement total quand l’insuffisance est déjà ancienne, quand, par conséquent, il s’agit d’adultes. Ici, le mauvais pli est pris, nous ne l'effacerons que difficilement et encore pas de façon complète. Si, au contraire, nous nous adressons à l’enfant, la guérison interviendra. Que ferons-nous?
Si nous sommes en face d’un adénoïdien, nous savons par quel procédé désagréable, mais, malgré ses apparences un peu théâtrales, anodin, le spécialiste débarrasse le jeune sujet de ces végétations qui encombrent le carrefour respiratoire. Si c’est une atrésie du maxillaire inférieur et la glossoptose de
Pierre Robin qui sont en jeu, le port d’un appareil fabriqué spécialement parvient très bien à assurer le développement, jusque-là entravé, des os de la face et à faire reprendre à la langue la place qu’elle doit normalement occuper. S’il s’agit d’adénopathie trachéo-bronchique, traitement un peu plus compliqué, mais résultat aussi bon la plupart du temps.
Ainsi donc, grâce à ces soins aussi divers que les causes qui les indiquent, la voie est redevenue libre. Tout n’est peut-être pas fini. Chez le tout jeune enfant, cela peut suffire. Il n’a pas encore eu le temps de prendre de mauvaises habitudes. Un peu plus tard, il faut, au contraire, modifier celles qu’il a adoptées et qui sont dangereuses. Il faut rééduquer sa fonction respiratoire, et c’est même tout ce qu’il y a à faire chez ces sujets dont j’ai parlé et que j’ai appelés insuffisants « essentiels ».
La rééducation respiratoire, c’est, au fond, un chapiîire de gymnastique. C’est celui qui traite de la gymnastique du poumon et du thorax comme on traite, ailleurs, de la gymnastique musculaire. Grâce à des appareils soit simples, soit.compliqués, et que l’on peut même fabriquer soi-même (je n’en veux pour preuve que le procédé de « la bouteille », préconisé par Pescher), on apprend aux poumons à se déplisser plus complètement qu’ils ne le faisaient, retenus par cette espèce de paresse anormale. Quand, ils ont résolu de se déplisser au maximum, il faut bien que côtes et diaphragmes suivent le mouvement pour leur faire de la place. Ainsi, tout ce qui doit fonctionner en pareil cas entre-t-il enjeu tour à tour. Et lorsque la respiration aura repris, par cet entraînement méthodique, sa tranquillité de fonction bien accomplie, on verra le cœur se mettre à.l’unisson
et lui aussi rentrer dans la règle, ainsi que l’estomac et le reste.
Ce n’est pas, d’ailleurs, une gymnastique restreinte aux poumons que ces insuffisants respiratoires doivent pratiquer, mais une gymnastique générale qui, tout en agissant, elle aussi, sur les muscles de leur poitrine, lesquels ont grand besoin de rattraper l’exercice perdu, profitera également aux autres, qui ne se sont pas développés au temps de l’apathie générale. Et surtout, il ne faut pas croire, pour sacrifier à certaines idées fausses, mais communes, que le sport remplacera tout cela. Si l’on aborde le sport sans être en bon état physique, on në fait en général que courir au-devant du surmenage pour des organes qui ne sont déjà pas capables de remplir leurs fonctions naturelles et à qui on demandera des efforts au-dessus de la moyenne. On en viendra au sport plus tard, quand l’adolescent aura rattrapé ceux de son âge et sera capable de lutter avec eux. L’insuffisant respiratoire, si on ne le rééduque pas, sera toute sa vie — et pas seulement en matière de sport — prédestiné à la défaite.