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CHAPITRE III POUR LES MAIGRES

i jamais, à en croire M. Henri Béraud,.« un gros

homme ne s’épanche, devant les maigres, du

trop-plein de sa rancœur », les maigres lui rendent la pareille. En vérité, ils n’oseraient se plaindre devant trop d’envieux qui les admirent et les jalousent. Et puis, la maigreur est à la mode et la mode est une souveraine devant qui il convient de s’incliner et de se taire, comme disait l’autre, sans murmurer.

Il y a pourtant des limites au delà desquelles il ne saurait plus être question de la « ligne » tant souhaitée. La minceur fait alors place à la maigreur vraie, avec tout ce que ce mot fait entrevoir de disgrâces. La maigreur n’est pas, du point de vue esthétique, plus flatteuse que l’obésité, quoique la distribution des reliefs s’y fasse, si l’on ose dire, en sens contraire. Les membres grêles où les os dessinent des saillies déplaisantes et qu’aucun capitonnage ne protège contre la dureté des heurts, les « salières » trop accentuées, le corps autour duquel les étoffes se drapent mal, le visage aux creux anormaux, tout cet ensemble, dont le caractère général est l’insuffisance, gêne, tracasse, désole le maigre.

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Il a, comme son opposé, son martyre, mais il l’avoue difficilement. Il faut s’efforcer d’y mettre fin, lorsque la chose est possible.

Elle ne l’est, en vérité, pas toujours. Il existe, à n’en pas douter, une maigreur « essentielle », contre laquelle on ne peut rien. Certains naissent maigres, d’autres gros, qui le demeureront toujours. Pour ne parler que des premiers, il est probable, que s’ils parvenaient à combler leurs vides et à atténuer leurs angles, ils ne s’en porteraient, pas mieux, au contraire. Notre tempérament est conditionné par un état d’équilibre auquel il est prudent de ne rien changer. Qui sait si nous serions capables d’en réaliser un autre qui fût aussi satisfaisant ? Étant donné ce que nous ignorons encore du fonctionnement intime de nos appareils, nous commettrions de lourdes bévues; qu’il faudrait payer.

Mais, à côté de ces maigres normaux, pour lesquels la sagesse consiste à demeurer tels, il y a les autres, dont la maigreur est acquise, les amaigris. Ce sont ceux-là que l’on peut tenter de soigner. Ce sont, en effet, des anormaux et des malades.

Quand on analyse l’obésité, on y distingue, à la base, deux vices de nutrition : excès des apports, insuffisance des sorties. Les obèses sont des avares, qui encaissent et ne dépensent pas. Au rebours, les maigres sont de pauvres hères qui n’encaissent pas assez, ou des prodigues qui dilapident leur avoir. Les deux cas sont à examiner.

En quelques lignes, le second sera liquidé. Dans cette catégorie prennent place les surmenés, physiques comme psychiques. En dehors d’eux, on ne voit pas bien clair dans l’affaire : on parle bien d’infection et d’intoxication, mais sans pouvoir préciser

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sous quelle forme et par quel mécanisme elles agissent.

Nous pouvons parler avec plus de détails de ceux qui ne savent pas mettre de côté. La graisse, en effet, dont l’absence constitue la maigreur, est une réserve, réserve pour les mauvais jours, pour les dépenses imprévues, pour les réparations urgentes. L’homme qui en a amassé une quantité raisonnable résistera mieux aux influences déprimantes, fera plus aisément les frais d’une guérison, d’un effort indispensable, d’une convalescence longue, d’un jeûne parfois salutaire. Il en faut donc et pas seulement pour donner au corps les lignes arrondies qui font sa grâce. Mais, pour faire des réserves, il faut des apports suffisants qu’il convient, en outre, de savoir utiliser.

La première faute contre ce programme rationnel consiste à ne pas ingérer une quantité de nourriture suffisante. Évidemment, il ne saurait être question des pauvres diables qui, bien malgré eux, ne mangent pas à leur faim, mais seulement de ceux qui ne savent ni choisir, ni doser leurs aliments. Parmi eux, faut-il faire une place à ceux qui tombent volontairement dans ce travers, ceux qui, dotés par la nature d’un agréable embonpoint, rompent de leur propre gré l’équilibre dont nous parlions tout à l’heure, afin de suivre le courant. « Si vous êtes .maigre par résignation, écrivait à peu près Mme de Sévigné à sa fille, cela est admirable ; si c’est par goût, vous n’êtes pas raisonnable.... Votre tempérament, c’est d’être grasse. » Elle avait raison. L’amaigrissement volontaire et inutile entraîne parfois des conséquences sérieuses. Le complexe de petits ateliers que représente l’organisme a besoin de matériaux pour fonctionner. Ne

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les lui fournit-on pas aussi abondants qu’il les demande, tout marchera mal et s’abîmera peu à peu comme toute machine qui ne travaille pas. Ceci sans préjudice des délabrements anatomiques, de la peau devenue trop large et qui se plisse, des organes mal soutenus qui s’effondrent. N’ayons pas la cruauté de poursuivre cette déplaisante description.

Après l’insuffisance quantitative vient la qualitative. Notre corps a besoin qu’on règle le bilan de ses entrées. Il réclame des albumines, des graisses, des hydrates de carbone (sucres) et, en outre, des éléments minéraux et des substances vivantes ou vitamines. S’il ne reçoit pas son compte dans chaque ordre de matières, la machine, encore une fois, marche mal. Cette science des dosages, nous l’avons par hérédité et par expérience. Si nous manquons à ces commandements, il nous en cuit.

Rien ne sert de manger si l’on n’assimile pas. Les aliments passent alors à travers la filière digestive sans abandonner leurs sucs, et, comme dit le bon sens populaire, l’homme ne « profite » pas. Ceci est souvent un tour que nous joue le système nerveux, grand régulateur de nos actes organiques. Ce peut être aussi le fait d’une dyspepsie, d’une entérite, dont la maigreur est Tunique symptôme révélateur.

Mais il sied de faire entrer également en ligne de compte le rôle de ces organes tout petits, mais essentiels, que sont les glandes à sécrétion interne, ce corps thyroïde, ces capsules surrénales, cette hypophyse dont nous commençons seulement à connaître la valeur. Elles ont parfois, en ce chapitre de l’utilisation des aliments, une importance considérable, ne serait-ce que parce qu’elles entretiennent avec le système nerveux une collaboration constante. Cette importance nous est démontrée

par ce fait que les atteintes de ces glandes, que ce soit un excès de fonctionnement ou, au contraire, une insuffisance, se soldent Souvent par un amaigrissement caractéristique.

Armés de ces données fondamentales, comment pouvons-nous concevoir le traitement de la maigreur? Éliminons d’abord les amaigrissements qui suivent ou accompagnent les grandes maladies. Un convalescent, un diabétique, un tuberculeux sont souvent des maigres, mais qui doivent être soignés pour autre chose que pour leur défaut de graisse.

D’autre part, il est bien certain qu’on ne saurait établir des l'ègles de réengraissement uniformes et valables pour tous. Chaque sujet doit être examiné avec minutie, afin que soit établi le bilan nutritif dénonciateur du trouble fondamental, afin aussi que l’on sache par où ce bilan est en défaut afin d’y parer logiquement. C’est pourquoi il y a tout un côté de la thérapeutique à instaurer que nous ne saurions aborder ici, celui qui vise les défauts d’assimilation. De même les médicaments proprement dits constituent-ils un domaine où il nous est impossible de pénétrer, car tout en ce chapitre est question d’espèces.

Il nous reste à considérer l’hygiène qui doit s’efforcer de réparer l’amaigrissement lui-même et qui parfois suffit à rendre au sujet ce que M. Béraud — pour le citer encore— appelle le « format courant ».

Diminuons d’abord les dépenses. Le surmenage que nous avons incriminé plus haut peut être d’essence très diverse. Néanmoins il commande une première prescription qui est celle du repos : contraria contrariis, disaient les vieux médecins. A ces nerveux épuisés, à ces outranciers en tout genre,

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la chaise longue, si l’on ose dire, tend les bras. Qu’ils y fassent de longues et régulières séances. Si le cas est grave, n’hésitons pas à choisir le lit.

Asile des vaincus, rédempteur des victimes,

Confident des chagrins, berceau des corps brisés,

le lit dont on a moins de tendance à s’évader au cours de la cure sous le prétexte de besognes qui n’ont, en réalité, rien d’urgent. Sur la chaise longue ou au lit, que le patient se couvre bien : il n’a rien à perdre de sa chaleur naturelle non plus que de ses forces. Qu’il sache aussi que le repos physique n’est pas le seul qui lui' soit nécessaire. Dans bien des cas, le repos moral a une importance au moins égale. Ceci à tel point que l’isolement peut être parfois une bonne chose.

Nous arrivons ainsi au chapitre des recettes; c’est celui qu’il faut considérer quand celui des dépenses ne nous a pas donné des indications suffisantes.

Pour commencer, il faut que notre maigre consente à manger. Rien ne servirait de lui indiquer les mets qui lui conviennent si l’appétit lui fait défaut. Le grand air, le soleil, le repos moral sont d’excellents apéritifs, une cuisine appétissante et variée également. A la rigueur, quelques agents médicamenteux, de la classe des amers, s’y adjoindront utilement.

L’appétit venu, et les analyses dont nous avons parlé ayant été soigneusement faites, établissons le menu de notre amaigri. La plupart du temps, il nous faudra insister moins sur les albumines que sur les graisses et les hydrates de carbone, en somme — et l’on s’y attendait — sur tout ce qui est interdit à l’obèse. Quels yeux ouvrirait celui-ci

devant un régime comportant du pain, des farineux, des féculents, du beurre, du lait, de la crème fraîche, des œufs, des confitures, des entremets, du fromage, de la bière ! Tant de bonnes choses, qui lui sont défendues, recommandées à celui dont il enviait déjà les formes élancées! Tout le bonheur pour un seul !

évitons surtout les régimes exclusifs et monotones. Il est vrai que, comme le disait un spirituel clinicien, les régimes sévères n’ont pas grand inconvénient, parce qu’on ne les suit pas. A les observer, la lassitude viendrait vite et le résultat serait compromis. Varions les menus, n’oublions pas que l’appétit est une condition de succès. Pas d’excès non plus dans la quantité de nourriture, sous prétexte d’aller plus vite. Ne considérons pas le maigre comme une volaille au gavage. La suralimentation poussée trop loin a détraqué plus d’un estomac et plus d’un foie. Abondance, mais surveillance, telle est la formule.

Il reste, évidemment, que repos, sommeil prolongé, vie au. grand air, alimentation plantureuse et raffinée constituent une prescription pour gens qui n’ont rien à faire. Revenons donc à ce que nous disions au début. Si la maigreur représente un état dangereusement anormal par le peu de résistance qu’il confère et, par les troubles qu’il engendre, une réelle menace pour la santé, sa disparition ne. saurait être payée trop cher. Si, au contraire, elle n’est qu’une chose désagréable aux yeux de ceux qui s’en plaignent, une apparente disgrâce, qu’ils la gardent et qu’ils méditent le mot d’un grand évêque : « C’est une perfection que de ne pas aspirer à être parfait, »

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