LA PROPHYLAXIE DE LA CÉCITÉ
l ne saurait y avoir, au jugement de la plupart
des hommes, de plus grand malheur que d’être
privé de la vue. Si nous pouvons encore comprendre qu’un aveugle-né, ignorant ce que c’est que de voir, accepte son état et s’y accommode, la disgrâce de celui qui perd ce sens primordial sans lequel il nous semble que l’existence ne puisse plus être qu’une longue souffrance, et qui passe ainsi de la lumière aux ténèbres, nous apparaît comme le pire qui soit au monde. L’aveugle soulève en nous le fond de notre pitié et il n’est personne, parmi les humains dignes de ce nom, qui ne soit prêt à collaborer de tous ses efforts et de toute sa sympathie agissante à l’assistance que l’on doit à ces frères infortunés.
Si cependant l’aide aux aveugles est une tâche dont s’acquittent volontiers les peuples civilisés, si l’on s’empresse à les secourir, à les guider, à leur apprendre un métier qu’ils puissent exercer, à leur faciliter une vie par ailleurs si pénible, qui ne conçoit que ce n’est là que l’acceptation trop facile d’un état de choses la plupart du temps définitif et irréparable, et qu’il serait infiniment préférable de
prévenir la cécité que de la considérer comme un mal auquel il faut consentir, quitte à en atténuer les conséquences dans la mesure du possible? Or, il est certain que cette préservation de nos semblables contre un aussi terrible malheur est, dans de très grandes proportions, réalisable. Question non seulement médico-sociale, mais à vrai dire humaine, dont il convient que chacun connaisse les éléments, car chacun y peut en quelque mesure contribuer; problème dont les solutions possibles ne doivent être ignorées de personne ; œuvre qui demande non seulement l’effort particulier, mais aussi celui de la collectivité et, dans beaucoup de ses parties, celui des peuples, unis pour diminuer, dans un de ses chapitres les plus douloureux, la détresse des hommes.
De cette conception du devoir de tous est née l’Association internationale pour la prévention de la cécité, qui a été fondée le 14 septembre dernier à La Haye, et dont le comité a pour président le docteur de Lapersonne, professeur honoraire à la Faculté de Médecine de Paris.
Avant d’exposer ce qu’elle compte faire, rendonsnous compte de l’ampleur que revêt la lutte qu’elle se prépare à entreprendre.
La législation de tous les pays s’est ingéniée à définir ce qu’est l’aveugle et, bien entendu, ces définitions diffèrent toutes l’une de l’autre. Il nous est indifférent, étant donné l’aspect sous lequel nous envisageons le problème, de savoir qui a raison, de ceux qui admettent la cécité lorsque l’acuité visuelle n’est plus que le dixième de la normale ou de ceux qui prennent pour base l’impossibilité, pour un sujet donné, de compter les doigts qu’on lui pré-
LA PROPHYLAXIE DE LA CÉCITÉ. 153 sente à un mètre de distance. L’aveugle, pour nous, c’est l’homme qui est incapable de se diriger, de distinguer les objets, dè travailler pour vivre, celui, en un mot, pour qui la lumière s’est éteinte.
Combien sont-ils dans le monde, ces malheureux qui ne voient pas? Trois millions, dit une statistique, à n’en pas douter trop optimiste, dressée en 1910 aux États-Unis. Trois millions d’humains plongés dans la nuit irrémédiable, en marge, en somme, de l’humanité, jetés hors de la vie commune par la maladie. Est-ce que nous avions idée de la grandeur du chiffre avant que les dénombrements eussent été faits, très approximativement d’ailleurs? Dans nos pays, nous ne rencontrons un aveugle que de loin en loin, même après la tourmente qui a clos brutalement les yeux de tant de combattants. Nous ne comptons guère, en effet, en France, que 30 000 aveugles environ sur 40 millions d’habitants. Nous autres, vieux peuples d’Europe, sommes, à cet égard, des privilégiés, car l’Allemagne avec 62 000, l’Italie avec 38 000, l’Angleterre avec 30 000 ne diffèrent pas beaucoup de notre propre total. Mais déjà, sàns franchir les frontières de notre continent, la Russie d’Europe nous donne un chiffre de 207 000, ce qui fait monter la proportion à 201 pour 100000 habitants. Cette proportion atteint 730 dans l’île de Chypre.
Celle-ci nous fait passer en Asie où nous trouverons un chiffre effroyable, celui des aveugles de Chine, qui sont en apparence 500 000, mais auxquels il faut ajouter 15 millions d’hommes qui ont la vue si faible qu’ils se dirigent à peu près sûrement vers la cécité totale. Viennent ensuite les Indes, avec 315 000 aveugles, et, en Afrique, l’Égypte avec 148000, etc. Lamentable peuple
d’êtres semblables à nous et plongés trop souvent dans les ténèbres sans fin du fait de l’ignorance ou de la négligence des leurs, de la carence, parfois, de ceux qui auraient dù les instruire et les diriger.
Nous en revenons ainsi à cette notion fondamentale que bien des cécités seraient évitées si l’on prenait à cette tâche de préservation l’intérêt qu’elle mérite et si on lui consacrait les efforts nécessaires.
Quelles sont donc .les causes principales de cette triste infirmité?
Il est une affection qui ne se révèle, au début, que par des démangeaisons, une sensation de corps étranger sous la paupière et que fréquemment cette bénignité de surface fait négliger par ceux qui en sont atteints, c’est le trachome ou conjonctivite granuleuse. Cette dernière épithète signale qu’il existe, sous les paupières, le plus souvent la supérieure, de petites granulations grisâtres entourées d’une zone inflammatoire. Laissons les lésions s’intensifier et voilà touchée à son tour la cornée, qui s’ulcère; alors la vision s’altère, diminue progressivement. Un jour vient où tout remède est devenu inopérant, le monde compte un aveugle de plus. Or le trachome est indéniablement contagieux, notamment dans une même famille, où sujets malades et sujets sains vivent dans une continuelle promiscuité. Quelles que soient les conditions dans lesquelles il se transmet, sachons seulement que, d’après Mac Callan, 95 p. 100 de la population indigène d’hgypte en est atteinte, qu’en Russie, d’après Koloubovsky, plus de 21 p. 100 des aveugles le sont du fait de la conjonctivite granuleuse et que, selon Howard, 30 p. 100 des Chinois en sont victimes. Voilà, pensons-nous, le type même des causes de
LA PROPHYLAXIE DE LA CÉCITÉ. 155 cécité qui peuvent et doivent être combattues par une entente mondiale. Ceci d’autant plus que les guerres, les grands mouvements de population, les échanges de travailleurs, bref le mélange des races auqiiel depuis plus de quinze ans nous assistons, en facilitent singulièrement la diffusion.
Autre exemple du même ordre, la variole, à qui nous donnons, si l’on ose dire, un tour de faveur, car elle ne vient qu’en troisième sur la liste des affections qui peuvent aboutir à la cécité. Pour nous, la variole est, comme on l’a dit, une vaincue, pour les peuples du moins qui acceptent sans récriminer de profiter de la découverte immortelle de Jenner. Ceux qui s’y refusent, en Europe même, connaissent des épidémies qui sont actuellement bénignes; mais le seront-elles toujours? Si elles s’aggravent, les complications oculaires de la maladie pourraient bien signaler cette évolution au même titre que toutes les autres. Mais il est des pays où la vaccination est moins encore en faveur ou même ignorée, en tout cas peu pratiquée. Aux Indes, la variole provoque des ravages terribles, et les statistiques de cette année seule (inachevée) nous donnent, pour cette contrée, un total d’environ 160 000 cas. N’insistons pas sur ces données mathématiques, contentons-nous de penser que dans quelques régions la variole demeure un mal redoutable. Dans nos pays, elle causait jadis, quand nous ne savions pas nous en préserver, un grand nombre de cécités. Il en est encore de même chez ces peuples auxquels nous faisons allusion. Ici nous connaissons le remède préventif, il ne reste qu’à s’entendre afin de le généraliser. Tout le monde y a intérêt, puisque la variole est une affection éminemment contagieuse, qui voyage trop aisément par-dessus
les frontières. L’exemple nous en a été fourni
récemment.
J’ai dit que la variole ne venait qu’en troisième lieu sur cette liste noire. Avant elle, nous trouvons ces maladies qu’une pudeur dangereuse et mal comprise a fait jusqu’en ces derniers temps passer sous silence. Syphilis acquise, syphilis héréditaire comptent parmi les causes les plus fréquentes de la cécité : 15 p. 100 des aveugles, si l’on accepte des données assurément trop modérées.
Mais la syphilis doit encore céder le pas à l’ophtalmie des nouveau-nés, qui ne mérite d’ailleurs d’entrer dans cette catégorie des maladies vénériennes que d’une façon relative. Beaucoup d’autres microbes que celui de la blennorragie peuvent souiller les yeux de l’enfant au moment où il franchit le passage qui lui livre l’accès à la vie. L’ophtalmie des nouveau-nés a été longtemps tenue pour la cause la plus commune de la cécité. Cela n’est plus vrai aujourd’hui, du moins dans les pays civilisés et instruits. Nous avons des méthodes simples et faciles de prophylaxie que tout le monde peut et doit savoir appliquer. Il faut seulement le vouloir, et le vouloir fortement. Ici l’entente internationale ne constitue plus une défense d’ordre général comme celles que nous envisagions plus haut. Ce n’est plus qu’une œuvre de solidarité à laquelle il faut espérer que personne ne songe à se refuser.
On peut en dire autant des autres causes qui nous restent à examiner : tares congénitales, glaucome, accidents, vices d’accommodation. Nous serons donc plus bref en ce qui les concerne.
Les tares congénitales (absence de l’iris, cataracte des nouveau-nés, luxation du cristallin et autres)
LA PROPHYLAXIE DE LA CÉCITÉ. 157 échappent le plus souvent à toute tentative de prophylaxie. Sans doute est-il possible que cette science naissante, l’eugénique, qui vise à rendre l’être humain plus sain et plus parfait en agissant non seulement sur lui-même mais aussi sur ceux qui le procréent, qui voudrait interdire toute progéniture aux tarés physiques et mentaux, amorce, à cet égard, quelques espoirs, mais ils sont encore bien vagues. D’autre part, il est difficile, en dehors du noble altruisme où vivent quelques belles âmes, de comprendre l’eugénique internationale. C’est un sujet qui mériterait de plus amples développements que ceux qui me sont permis aujourd’hui. Peutêtre aura-t-il son tour.
Le glaucome détermine, d’après cerlains calculs, 12 p. 100 des cécités définitives. Ici, nous ne sommes plus en présence d’une affection de l’enfant, mais la plupart du temps de l’adulte, exagération de tension des liquides de l’œil, qui provoque peu à peu la destruction du nerf optique, trop souvent au milieu de souffrances atroces.
Les accidents constituent une catégorie de causes qui augmentent d’année en année, en raison du développement formidable de l’industrie. Il serait vain de vouloir énumérer seulement les traumatismes qui sont susceptibles d’aboutir à cette irrémédiable infirmité. Quant à leur prévention, c’est un chapitre auquel s’intéressent de façon toujours croissante les organismes nationaux ou internationaux d’hygiène du travail. Employeurs et employés y rivalisent de zèle pour atténuer l’importance de cette « rançon du progrès ».
En dernier lieu, viennent les défauts graves de la vue, en tête desquels il faut placer la myopie, dont la cause demeure malheureusement inconnue,
mais qui demande à être surveillée et corrigée de façon logique et précoce, si l’on ne veut pas la voir s’aggraver et entraîner finalement la cécité, conséquence rare, à vrai dire, mais que l’on ne saurait néanmoins considérer comme une éventualité improbable.
Cette liste des causes de cécité demanderait, pour être complète, à être notablement allongée, mais nous en connaissons maintenant les principaux chapitres. Nous avons vu, chemin faisant, que nous possédons contre le plus grand nombre des moyens de lutte et de prévention. Chaque peuple est coupable qui, les connaissant, ne les applique pas de façon régulière et constante. C’est un devoir qu’il importe de rappeler à tous sans se lasser. Mais ceci est le programme des associations nationales qui existent en grand nombre. Reste le devoir qu’assumera la ligue en formation, celui de susciter ou d’encourager les enseignements et de coordonner les efforts et les bonnes volontés.
A vrai dire, nous croyons avoir fait comprendre, à plusieurs reprises, au cours de ce chapitre, que la sauvegarde générale dépend surtout de la façon dont chaque pays en particulier envisage et organise la sienne. La protection d’un pays est, d’autre part, le plus souvent affaire d’instruction de ses habitants. Cependant, pour beaucoup de maladies responsables de cas de cécité, leur diffusion possible, disions-nous, fait que l’intérêt de chaque nation se confond avec l’intérêt de l’ensemble. Ces considérations ne sont probablement pas étrangères au mouvement si généreux qui a abouti à la création de l’association internationale dont nous parlons. Toutefois, il serait d’un scepticisme stérilisant de n’y voir que cela. Lorsque l’on songe à combattre la myopie,
LA PROPHYLAXIE DE LA CÉCITÉ. 159 les tares congénitales ou les accidents, il ne peut être question d’un intérêt quelconque autre que purement altruiste. En vérité, on ne se prépare pas, suivant une formule célèbre, à « parler européen », mais à « parler humain ». Et il nous plaît de constater que, dans les conceptions secourables qui unissent le monde entier contre les fléaux et les cataclysmes, les médecins sont toujours au premier rang.
Il nous reste à examiner ce que compte faire l’association nouvelle qui a vu le jour à La Haye. Son programme tient en trois points.
Elle pense d’abord entreprendre l’étude des causes directes ou indirectes qui peuvent provoquer la cécité ou l’affaiblissement de la vue. Il faut entendre par là que les membres de l’association s’attaqueront aux points encore obscurs de ces problèmes; que, en second lieu, ils recherchent s’il est d’autres causes que celles que nous àvons énumérées, et enfin que, pour toutes celles sur lesquelles nous sommes déjà très documentés, ils enregistreront toutes les acquisitions pouvant ouvrir des horizons nouveaux en ce qui concerne la prophylaxie.
Elle veut ensuite encourager et favoriser les mesures destinées à faire disparaître ces causes. C’est de l’hygiène publique prévue sur le plan mondial, et le dessein est d’une belle ampleur.
Enfin, elle désire <■ répandre la connaissance de tous les faits servant à la conservation de la vue ». C’est de la propagande.
Il n’y a rien à reprendre à ce programme ; il n’y a qu’à saluer la solidarité qu’il dénonce.
Toutefois, s’il est permis d’émettre une observa-
tion, on peut craindre que certaines façons de penser, qui sont différentes chez des peuples même voisins, n’entravent quelque peu ce bel effort. Reprenons, si l’on y consent, l’exemple de la variole. En ce moment, un peu plus de cent, ans après la découverte de la vaccine, ne voyons-nous pas chez quelques-uns des peuples les plus civilisés de l’Europe des résistances s’affirmer et même s’organiser vis-à-vis d’une mesure de préservation qui a cependant fait largement ses preuves? Ceci montre que la tâche de l’association sera parfois ardue, comme l’est, par exemple, celle des bons esprits qui luttent pour faire disparaître du monde un fléau comme l’opiomanie.
Après tout, il a été dit depuis longtemps qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre. La nouvelle association internationale, soyons-en certains, espère, et c’est tout de même, pour réussir, une condition préférable.