‹ Pour bien se porterChapitre 36 sur 42 · MALADIES DE JADIS MALADIES D’AUJOURD’HUI MALADIES DE TOUJOURS · texte numérisé non relu

MALADIES DE JADIS MALADIES D’AUJOURD’HUI MALADIES DE TOUJOURS

O N rencontre assez souvent, quand on fréquente les vieux auteurs, des dissertations, parfois pleines d’intérêt, sur les transformations qu’ont subies au cours des siècles les maux dont souffre l’humanité. Y a-t-il des maladies nouvelles? Certaines, en revanche, ont-elles disparu? D’autres se sont-elles modifiées? Qu’y gagnons-nous? Quels risques nouveaux pouvons-nous courir? Telles sont les principales questions que se posaient les auteurs de ces considérations. Ils ont eu récemment encore des émules. C’est là, en effet, un bilan curieux à établir, même si l’on doit conclure que, sur certains points, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés que nos prédécesseurs. Nous n’en sommes plus, dans les sciences biologiques, à un aveu près, d’autant que, sur quelques chapitres au moins, nos connaissances sont beaucoup moins sommaires que les leurs.

Et d’abord, peut-on parler de maladies éteintes? Il semble qu’on doive répondre hardiment : non.

C’est un jeu facile de prétendre que la peste d’Athènes, célèbre au moins par le récit de Thucydide, que telle ou telle grande épidémie du moyen âge n’ont jamais reparu. Les descriptions que nous en avons sont trop vagues pour que nous puissions savoir exactement à quoi elles correspondaient. Parlons de choses moins tragiques. Il est une maladie dont la fréquence a tellement diminué qu’on aurait tendance à la croire éteinte : c’est la chlorose. Elles étaient légion, il y a seulement cinquante ans, les jeunes filles anémiées, au teint pâle tirant sur le verdâtre, dolentes et languissantes, en proie à des troubles nerveux complexes et que Ton étiquetait chlorotiques. Elles étaient les clientes attitrées des sources ferrugineuses, qui étaient dans toute leur vogue, les acheteuses de spécialités à base de fer, qui connaissaient une prospérité grande. Les chlorotiques ont disparu. On les cherche en vain, non seulement en France, mais en Angleterre, aux États-Unis, en Autriche, en Suisse, en Finlande.

Pourquoi n’y a-t-il plus de chlorotiques? La suppression du corset y est-elle pour quelque chose? L’alimentation, mieux comprise, est-elle la cause de sa disparition? Le culte du grand air l’a-t-il chassée? Personne n’en sait rien et, de désespoir, il ne reste que la ressource de répéter le syllogisme d’un médecin de Saint Bartholomew’s Hospital : la chlorose était la maladie des bonnes à tout faire ; or, il n’y a plus de bonnes à tout faire ; donc il n’y a plus de chlorose. Conclusion d’ailleurs inexacte, car les statistiques en signalent encore un cas de temps en temps. La maladie n’a pas disparu; elle s’est faite rare, voilà tout'.

Effectuera-t-elle un jour un retour offensif? Pour-

quoi pas? Il existe une affection curieuse, caractérisée par des rougeurs et des douleurs des pieds et des mains, des fourmillements, des œdèmes, des troubles digestifs, et qui a reçu de Chardon, en 1828, le nom peu compromettant d’ « acrodynie ». En 1869, Anglada, de Montpellier, déclarait que cette maladie était entièrement éteinte, qu’il n’en existait plus trace nulle part, et il ajoutait : « Il est des races d’animaux et de végétaux qui n’existent plus sous leur forme primitive.... Pourquoi n’en serait-il pas de même des maladies? Pourquoi n’y aurait-il pas des maladies historiques comme il y a des animaux et des végétaux fossiles? » Or, l’acrodynie a reparu en ces derniers temps et l’on en a pas mal reparlé depuis 1903. Encore une fausse disparition, qui n’était qu’une éclipse momentanée.

Certaines maladies ont à peu près disparu... de nos pays. Du nombre, la variole, la peste, le choléra, la fièvre jaune. Ici, nous comprenons. Nous savons la nature de ces grandes épidémies, les moyens préservateurs qui sont à notre disposition, quelle organisation défensive existe qui interdit aux fléaux l’accès de nos contrées. Mais nous n’ignorons pas non plus que l’ennemi est toujours menaçant et sévit ailleurs. Qu’une fissure se produise dans le mur qui nous abrite; que, rassurés par de longues années tranquilles, nous nous relâchions dans notre surveillance, et nous serions vite envahis une fois de plus. L’Angleterre, quelques cantons suisses ont dédaigné la vaccination jennérienne; ils l’ont payé cher il y a peu de temps.

A côté des maladies qui sont ainsi éteintes sans l’être, il y a celles qui se sont amendées. La goutte

est l’une d’elles. On ne voit plus guère l’accès typique si magistralement décrit par Sydenham et que Trousseau conseillait de regarder les bras croisés, sans y toucher, tandis qu’un autre clinicien prescrivait : flanelle et patience. Sans doute l’affection prend-elle plus souvent que jadis des formes moins franches et moins douloureuses. Il resterait à savoir si c’est un grand avantage. Ici encore, nous nous perdons dans les points d’interrogation : nos contemporains seraient-ils, du point de vue alimentaire, plus sages et plus tempérants? Il apparaît prudent de ne pas trop y compter.

A propos de la goutte, Hippocrate disait que les femmes n’y étaient pas sujettes. Cinq cents ans plus tard, Sénèque constatait que de son temps il n’en était pas de même et accusait la vie peu exemplaire des dames romaines. Nos compagnes se sont réhabilitées. Elles n’ont pas plus la goutte qu’au temps d’Hippocrate.

Le rhumatisme articulaire a également modifié ses allures. On observe beaucoup moins qu’autrefois ces grandes attaques si douloureuses, qui laissaient le malade cloué sur son lit, incapable de faire un mouvement, toutes articulations prises. Mais les complications de ce rhumatisme ne seraient-elles pas devenues plus fréquentes, celles surtout qui touchent le cœur? On le croirait à lire les auteurs américains qui constatent que les maladies cardiaques figurent en tête de leurs statistiques de mortalité et qui en sont venus à organiser une « défense sociale » contre elles comme on fait contre la tuberculose et le cancer. Mais toutes ces maladies du cœur viennent-elles, comme ils disent, 'du rhumatisme? Ce serait à discuter.

Passons aux maladies dont les manifestations

sont inconstantes dans leur gravité. Au premier rang, il faut mettre la diphtérie. Tantôt, elle est particulièrement redoutable, tantôt elle se fait beaucoup moins dangereuse. Là, encore, nous avons approfondi les raisons de ces transformations. La diphtérie est grave quand d’autres infections régnent conjointement avec elle. Il se fait alors des associations de microbes qui rendent la situation infiniment plus sérieuse que lorsque le seul germe diphtérique est en cause. De là aussi les différences d’efficacité que l’on a cru remarquer dans le sérum sauveur. Depuis la guerre, nous avons assisté à des alternatives de ce genre.

Nous pourrions multiplier les exemples, montrer que dans certains pays les calculs urinaires sont devenus infiniment plus rares, ou les anémies pernicieuses plus fréquentes. Sachons nous borner, afin de parler maintenant des maladies nouvelles.

Il est bien probable qu’il n’en surgit pas, et le professeur Chauffard le démontrait, il y a quelques années., La seule qui semblait répondre à cette définition est peut-être l’encéphalite- épidémique. C’est en 1917 que Gruchet, Moutier et Calmette nous en parlèrent et, depuis lors, nous avons appris à connaître sa gravité. Mais nous avons une description, écrite par Camerarius, en 1729, qui rappelle étrangement ce que nous avons pu constater près de deux cents ans plus tard et à propos de laquelle Anglada, que j’ai déjà cité, pensait qu’il s’agissait encore d’une malqdie disparue définitivement. Le vieil auteur l’avait appelée Schlafkrankheit, ce qui correspond bien à l’encéphalite léthargique. Elle est d’ailleurs en train de se modi-

fier clans ses allures, mais c’est un point secondaire sur lequel nous ne saurions insister.

S’il n’y a pas de maladies inédites, il y a certainement des maladies devenues plus fréquentes. L’appendicite est dans ce cas. Il est bien évident qu’elle a existé de tout temps et probable qu’Érasme en souffrit. En tout cas, parmi toutes les typhlites de jadis, parmi les péritonites aiguës qui faisaient tant de victimes, il y avait beaucoup d’appendicites. Quant aux causes de cet accroissement, elles nous demeurent encore assez obscures; seulement, on n’en meurt plus guère, et c’est le principal.

Par contre, et quoi que l’on veuille bien affirmer, il est peu probable qu’il y ait plus de cancers aujourd’hui qu’autrefois. Les statistiques publiées par M. Ménétrier d’une part, divers travaux anglais et suisses d’autre part, semblent nous démontrer que nous sommes victimes d’une erreur de raisonnement. Si les cas de cancer paraissent plus nombreux, c’est que nous savons beaucoup mieux reconnaître les tumeurs de ce genre. C’est peut-être aussi que la moyenne de la vie humaine ayant augmenté et le cancer étant une maladie des gens âgés surtout, il a plus d’occasions d’apparaître. Mais en ce chapitre aussi, les progrès de la thérapeutique interviennent et se mettent au premier plan.

Récapitulons. Pas de maladies nouvelles, pas de maladies éteintes. Le contenu de la fatale boîte de Pandore n’a pas varié depuis le jour où Épiméthée eut l’imprudence de l’ouvrir. Par contre, une variation indéniable dans la fréquence et la gravité des maux dont nous souffrons.

Pour certains d’entre eux, nous en sommes réduits à confesser notre ignorance. Nous les avons

suffisamment signalés au passage. S’agit-il de modifications dans notre genre d’existence? Cela pourrait être. « Le changement dans la façon de vivre, disait Plutarque, est une cause suffisante pour engendrer des maladies. » Plutarque, cette fois, n’a pas menti; il a seulement exagéré. Il est probable que notre hygiène meilleure, notre alimentation mieux réglée ont éloigné de nous quelques disgrâces ou en ont adouci la sévérité. Il est possible aussi que nous commettions- sur d’autres chapitres des fautes qu’il nous faut ensuite payer. On remarque, depuis quelque temps, que nombre de femmes et de jeunes filles présentent des troubles de circulation des membres inférieurs. La mode conjuguée des jupes courtes et des bas arachnéens ne seraitelle pas en cause, comme on n’a pas craint de le supposer? La vie fiévreuse que nous nous sommes faite, ce surmenage de notre système nerveux qui est devenu habituel ne sont-ils pas responsables de l’accroissement du nombre des névroses et peutêtre de la réapparition de l’encéphalite épidémique? Ce serait à voir.

Les grands cataclysmes mondiaux, comme la guerre, sont également susceptibles d’amener un affaiblissement momentané de nos résistances aux agents morbides. Les conflits entre les peuples s’accompagnent volontiers de fléaux d’autre sorte. Lors du dernier, nous avons évité la variole, mais la fièvre typhoïde a dû être combattue énergiquement. La grippe les a remplacées, et ses ravages ont été terribles. Le brassage des races, les grands mouvements des peuples, les difficultés de l’alimentation, la fatigue physique et psychique, tout cela n’est pas fait pour nous venir en aide dans les combats que l'humanité, depuis qu’elle existe, est

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tenue, sous peine de mort, de livrer aux ennemis

qui l’entourent.

Ces derniers exemples nous ramènent aux maladies infectieuses. Évidemment nous n’en sommes plus, à leur égard, aux hypothèses risquées de nos aïeux. Nous savons d’où et comment nous viennent les grandes épidémies, dont un auteur du siècle dernier disait que, « comme les anges exterminateurs des livres saints, elles s’abattent, quand l’heure a sonné, sur les réunions d’hommes et couchent dans la tombe des générations entières ». Jadis on les redoutait, on les attendait, on les subissait, on ne savait comment s’en défendre. Aujourd’hui, on les prévient et on les arrête.

Certaines d’entre elles .se sont épuisées ellesmêmes et leur ancienneté a fait perdre à leur germe son redoutable pouvoir. Il existe encore en France des centres de lépreux, mais ils sont devenus inoffensifs. Ils ne transmettent plus la hideuse maladie. Le bacille qu’ils hébergent en eux ne saurait plus nous nuire, mais les lèpres exotiques, dues à d’autres souches microbiennes, demeurent, au contraire, dangereuses pour nous. Il faut nous défendre contre elles si nous ne voulons pas revoir un jour les lamentables spectacles du moyen âge.

Toutefois, en ce chapitre même des infections, combien de choses n’ignorons-nous pas encore? Nous ne saurions dire pourquoi certaines fièvres éruptives — et notamment la rougeole — sévissent surtout au printemps. Étant donnée une épidémie qui commence, nous sommes incapables de prévoir la gravité qu’elle revêtira. Invoquer, comme nous l’avons fait, les associations microbiennes, ce n’est

que soulever un coin du voile, car il reste à comprendre pourquoi ces associations se forment à tel moment et non à d’autres, alors que les microbes susceptibles d’aggraver si grandement la situation sont toujours là, autour de nous.

Nous ne comprenons pas pourquoi, au cours de certains étés, régnent des entérites plus ou moins sérieuses qui manquaient' les années précédentes, qui manqueront pendant les suivantes, toutes conditions d’existence restant identiques. Évidemment les microbes qui habitent normalement notre intestin, et y demeurent à l’accoutumée bien tranquilles, acquièrent, ces années-là, une virulence inaccoutumée. Il faudrait savoir la raison de ce brusque réveil. A propos d’une petite épidémie de ce genre, qui surgit en 1911, un professeur de Padoue, M. de Giovanni,- ne craignit pas de parler comme on le faisait aux siècles passés et d’invoquer « le génie épidémique ». Dans la bouche de nos ancêtres, cela ne signifiait pas grand’chose, ce n’était pas une explication, c’était une constatation, sinon une défaite. Le mot, aujourd’hui, semblerait ridicule, mais il ne faut pas avoir peur des mots, il faut s’efforcer seulement de voir ce qui se cache derrière cette étiquette.

Or, nous voyons mieux qu’on ne faisait jadis. Nous avons appris l’influence que les forces extérieures peuvent avoir sur les agents infectieux, d’une part, et, de l’autre, sur notre défense contre leurs attaques. Elles sont susceptibles, bien évidemment, de modifier dans des sens variables à la fois la graine, c’est-à-dire le microbe, et le terrain, c’està-dire notre organisme. De ces forces extérieures, les anciens ne connaissaient que les plus immédiatement accessibles, la chaleur, le froid, la sèche-

resse, l’humidité. De la lumière, ils ignoraient beaucoup de choses, l’électricité leur était, pour la plus grande part, inconnue. Quant aux autres radiations elles étaient pour eux inexistantes. De toutes ces formes de l’énergie, nous entrevoyons l’énorme importance ; il nous est toutefois difficile de préciser toujours leur mode d’action.

Mais il y a mieux. Nous revenons tout doucement à des explications qui faisaient sourire il y a seulement quelques années. « En désespoir de cause, dit encore Anglada, on est allé chercher dans les régions sidérales ce qui ne se trouvait pas autour de soi. » A son époque, en effet, des hommes qu’il tenait pour « les héritiers des astrologues de jadis », Hecker, Fuster, entre autres, défendaient l’étiologie cosmique qui « attribue les épidémies aux grands troubles dans l’ordre physique ».

Nous suivons leurs, traces et j’ose dire que nous n’avons point tort. Ge n’est pas ici le lieu de reproduire et d’analyser les fort intéressants travaux d’hommes comme l’abbé Moreux, MM. Sardou et Maurice Faure, M. Maignon, MM. Foveau de Gourmelles et Risler et d’autres encore. Ils nous ont cependant prouvé que les variations de l’activité solaire influencent notre santé, que l’action de radiations que l’on peut capter, quoiqu’elles nous demeurent parfois mystérieuses, se fait sentir sur les tissus sains comme sur les tissus malades, que le rythme de nos fonctions glandulaires est en quelque mesure réglé par les saisons et que nous sommes, à certains moments, beaucoup plus sensibles aux actions toxiques. Tout ceci est encore un peu vague, l’enchaînement entre ces acquisitions diverses se fait mal, mais nous sentons qu’il y a en elles une source de vérités nouvelles qui.viendra

compléter notre bagage de connaissances. C’est peut-être là que nous trouverons, en ce qui concerne les variations des maladies, l’explication de beaucoup de faits que nous ne comprenons pas

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