CHAPITRE III
asablanca a vu il y a peu de temps se dérouler
des « journées médicales et vétérinaires ».
D’aucuns ont été surpris du titre. Méconnaissant qu’il existe à Paris une Société de Pathologie comparée qui est une de celles d’où sortent le plus d’idées nouvelles et où travaillent côte à côte vétérinaires et médecins, oubliant que l’Académie de Médecine a réservé six places aux vétérinaires, ils ont pensé que c’était là bien de l’honneur fait aux animaux et de l’humiliation pour les hommes. Ils se sont étonnés qu’on s’occupât des bêtes au même titre que de ceux qui se sont fait sur elles un empire beaucoup moins chimérique que ne l’admettait le renard de la fable. Ils se sont demandé aussi quel profit nous pouvions bien retirer de cette quasiassimilation, qui les mortifiait.
• Mortifiés ou non, il faut qu’ils admettent que ce rapprochement est légitime. Je ne veux pour rien au monde aborder le sujet brûlant de la place que doit occuper l’homme parmi les êtres vivants. Abandonnant aux philosophes le chapitre de l’intelligence, il est seulement permis de constater, en s’attachant uniquement aux côtés anatomique et
pathologique du problème, que tout se passe, selon la classique précaution du langage scientifique, comme si l’homme et tout au moins les mammifères étaient des parents fort proches. Non seulement les éléments qui forment leurs tissus et les nôtres sont les mêmes, mais leurs organes principaux ne diffèrent, d’une façon générale, de ceux que nous possédons ni par leur emplacement, ni par leur forme, ni par leurs rapports réciproques. Il faut se souvenir que, pendant des siècles, on n’a disséqué que des animaux et que c’est sur les enseignements de ces investigations qu’a été basée notre connaissance du corps humain. Certes, il y eut, de ce fait, nombre d’erreurs commises, mais, en réalité, elles n’étaient pas fondamentales. « Encore que nous ayons quelque chose au-dessus de l’animal, a dit Bossuet, nous sommes animaux. » Si de la configuration de nos appareils nous passons à leur fonctionnement, notre opinion ne trouve nul prétexte à changer. Un cœur de chien bat comme le nôtre — certains pensent même qu’il bat souvent à l’unisson — et la digestion d’un chimpanzé ne se fait pas autrement que celle d’un grand de ce monde. Quels partis n’en avons-nous pas tirés? Si persuadé que l’on soit, avec Montaigne, qu’ « il y a quelque commerce entre les bêtes et nous et quelque obligation mutuelle », comment reprocher aux savants d’avoir cherché à découvrir chez les premières le secret de l’activité dont font preuve nos organes et nos humeurs? Cela nous a appris tant de choses que c’est sur le résultat de ces recherches qu’a été fondée, en somme, presque toute la science que nous possédons des phénomènes, qui se passent en nous, notions dont l’observation courante et l’application médicale confirment
chaque jour l’exaclitude. De cette similitude physiologique, d’autres conséquences sont issues : aux sujets dont les sécrétions digestives sont insuffisantes, ne dispense-t-on pas avec succès du suc gastrique emprunté (sauf votre respect) au porc, et la vache n’est-elle pas devenue pour l’allaitement de nos enfants la « remplaçante » à laquelle nous faisons une confiance qui gagnerait d’ailleurs à être plus discrète?
Si, de cette connaissance du normal, acquise à grand’peine et si imparfaite encore, nous passons à celle de l’anormal, c’est-à-dire de la pathologie, les constatations demeurent les mêmes. Ici, nous entrons dans un domaine où l’intérêt devient plus grand encore et c’est justement de son exploration que doit résulter l’acceptation de cette collaboration scientifique qu’il semble nécessaire de légitimer aux yeux de quelques-uns.
Il pouvait paraître évident, au premier abord, que si l’homme en bonne santé a tant de points de ressemblance avec l’animal sain, les maux qui les frappent l’un et l’autre devaient se révéler identiques. Ce n’est pas absolument exact, car les différences d’espèces se font sentir aussi bien en ce chapitre que dans les précédents. Mais l’ingéniosité des chercheurs a su faire son profit des divergences, comme des similitudes, et c’est cette étude en partie double qui constitue essentiellement la pathologie comparée.
Si nous considérons la classe la plus nombreuse peut-être des maladies, celles où l’infection est l’origine du trouble apporté aux fonctions normales, nous nous apercevons que la plupart des microbes nous démontrent d’eux-mêmes la justesse de nos
conclusions, prenant volontiers pour victimes, de façon à peu près indifférente, l’homme et la bête. Ne faut-il pas que les deux terrains soient, à bien peu de chose près, identiques, pour que le germe, passant de l’un à l’autre, poursuive chez le second hôte l’œuvre commencée chez le premier? C’est ainsi que les animaux peuvent nous transmettre leurs maladies, et que nous leur transmettons les nôtres, par échange de mauvais procédés. On a accusé — et non sans raison — les animaux domestiques d’être des foyers de tuberculose dangereux pour leurs maîtres. Si les bêtes savaient parler et aussi écrire, elles auraient beau jeu à nous retourner l’imputation et elles prouveraient sans doute facilement que c’est à notre contact que, les premières, elles se sont infectées. Les maladies interchangeables ainsi d’une espèce à l’autre sont extrêmement nombreuses et si nous ne parlons guère que de celles que les animaux nous communiquent, c’est peut-être que, dans ce procès, nous sommes les seuls à plaider.
Il sied cependant de reconnaître que ces deux milieux analogues ne sont pas absolument identiques. Nous nous en apercevons à ce que ce microbe prend parfois dans l’un des allures différentes de celles qu’il affecte dans l’autre. Le bacille de la tuberculose, tel qu’on le trouve développé spontanément chez les ruminants, n’est pas tout à fait semblable à celui qui provoque la même maladie chez l’homme. Ces divergences sont assez accusées pour que des hommes comme Robert Koch aient soutenu pendant longtemps qu’il s’agissait de deux espèces différentes. Mais l’adaptation du germe est rapide et celui qui vient du bœuf rend parfaitement l’homme malade, comme celui qui vient de l’homme contamine le bœuf.
Tous les animaux, cependant, ne sont pas aussi accueillants pour tous les microbes. Pour ne paschanger d’exemple, la chèvre est à peu près réfractaire à la tuberculose. Ceci à telles enseignes que l’on a tenté de se servir de son sérum pour défendre l’homme contre l’emprise du fléau. La tentative n’a pas réussi, mais qui ne voit qu’il y a là encore un sujet d’étude passionnant : c’est à savoir les raisons pour lesquelles la chèvre, justement, est presque inattaquable. Le jour où nous aurons surpris son secret, ne pourrons-nous pas espérer nous hausser jusqu’à son privilège?
D’autres faits curieux nous posent des problèmes un peu différents. Certain bacille, dit bacille de Bang, détermine chez la vache l’avortement épidémique et chez l’homme une affection ressemblant beaucoup à celle que l’on est prié — pour raisons diplomatiques — de ne plus appeler fièvre de Malte, mais bien fièvre ondulante. Beau sujetderecherches, fécond peut-être, que ces effets dissemblables produits par une même cause !
Quittant les maladies infectieuses, à propos desquelles je n’ai indiqué que quelques titres de chapitres, regardons d’un autre côté. L’homme croit-il être le seul à connaître l’artério-sclérose, l’emphysème, le rhumatisme Chronique et pense-t-il que la folie soit la rançon de sa supériorité intellectuelle? Il se tromperait grandement. L’animal n’est pas épargné par la folie et on en connaît même qui se créent des sensations probablement agréables en s’intoxiquant volontairement avec des substances qui les enivrent, tout comme le roi de la création. D’autre part, il nous est utile de savoir que certaines bêtes peuvent souffrir d’artério-sclérose, par
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exemple, car il devient bien difficile de soutenir la culpabilité du régime carné, de l’alcool ou du tabac dans la genèse de cette affection, alors que les chevaux n’ont pas coutume de se nourrir de viande, de boire des apéritifs ou de fumer la pipe.
Si nous considérons maintenant la thérapeutique, conclusion logique de l’art médical, nous constatons que les études poursuivies sur les animaux nous ont appris beaucoup de choses en ce qui concerne les médications. Pendant combien de temps faut-il les prendre pour sujets d’épreuve avant d’oser lancer un nouveau remède en médecine humaine? D’un autre côté, le lapin, par exemple, nous sert à établir les doses d’arséno-benzol qui pourront être administrées aux hommes, le chien nous rend le même service pour l’insuline. Comment des conclusions nous seraient-elles permises (avec, bien entendu, quelques indispensables réserves), si nous n’étions certains, en raison de nos études de pathologie comparée, que ces substances thérapeutiques agissent de façon analogue chez les bêtes en expérience et chez nous-mêmes?
Il faut reconnaître que la conséquence primordiale de ces similitudes ou de ces différences n’est pas très favorable aux animaux. Bien que la médecine vétérinaire ait pu extraire quelques enseignements de notre façon d’examiner et de soigner nos malades, nous sommes surtout les bénéficiaires de ces études comparées. Nous avons profité de ce qu’elles nous ont appris, la raison du plus fort nous ayant semblé la meilleure, pour étudier chez les bêtes la genèse de nos maladies et leur évolution, bien souvent, il convient de le reconnaître, en les leur infligeant nous-mêmes. Cette pathologie expérimentale nous a appris tant de choses en un siècle
qu’il nous faut consentir une reconnaissance sincère à ceux qui en furent les innocentes victimes. Fautil faire plus, par amour de nos frères inférieurs, nier la légitimité de ces recherches, stigmatiser ceux qui s’y livrent, mettre en balance des acquisitions réalisées les souffrances infligées à des êtres sans défense? Certes les arguments sont faciles à découvrir et à soutenir et en soi-même on peut être tenté de les trouver pleins de justesse, mais il suffit de voir revenir à la vie un enfant que le sérum vient de délivrer d’une diphtérie qui l’entraînait vers la mort pour que notre gratitude soit acquise à ceux qui, en travaillant de la sorte, ont remporté sur le mal tant de victoires, et si éclatantes.
On pourrait cependant alléguer avec raison que ces études ne fournissent pas toujours la certitude que l’on en attend. Certes il s’en faut que les résultats de l’expérimentation puissent être constamment pris pour des guides d’une rigueur absolue. Les espèces diverses réagissent aux facteurs de maladies d’une façon qui n’est pas constamment comparable. 11 convient donc d’apporter dans les conclusions une prudence notable, mais, cette précaution prise, elles revêtent une importance qu’on ne saurait estimer trop haut.
Nous n’avons jusqu’ici envisagé que des animaux qui, dans cè que l’on est convenu d’appeler la série zoologique, sont proches de nous, les mammifères. 11 faut reconnaître que plus on s’éloigne de ce niveau, plus les différences s’accusent et moins les similitudes sont nombreuses. Toutefois, des animaux plus éloignés de notre rang nous ont appris beaucoup de choses et nous en apprendront sans doute davàntage encore, Les gallinacés, par exemple, ont été l’objet
d’études des plus fructueuses et d’une grande diversité. On peut rappeler que les recherches sur le choléra des poules furent parmi les premières qu’entreprit Pasteur et qu’elles nous ont donné sur les rapports des germes infectieux et du terrain où ils évoluent des renseignements fondamentaux. Nos connaissances sur les fonctions de cette glande si importante qu’est le corps thyroïde doivent beaucoup aux études poursuivies sur les poules, les reptiles, les batraciens et même les poissons. L’humble grenouille a été mise fort utilement à contribution, ne serait-ce que pour nos enquêtes sur l’influx nerveux et sur la contraction des muscles. On pourrait multiplier aisément les « citations » de ce genre.
Plus loin encore, chez les invertébrés, n’avonsnous pas d’importantes enquêtes à conduire? Bien entendu, les acquisitions qu’elles nous permettront de faire iront en se rétrécissant à mesure que les ressemblances s’estomperont. On pourrait même plaider que le domaine du vétérinaire ne dépasse pas cette limite et que l’on entre ici dans le royaume des naturalistes. Pourtant, parmi ceux-ci, il faut compter les spécialistes en parasitologie qui sont en même temps des médecins. Leur science, qui s’étend tous les jours uxr peu plus, prend même à notre époque, depuis que les pays tropicaux se sont singulièrement rapprochés, sinon dans l’espace, du moins dans le temps, une ampleur que l’on ne pressentait pas. On peut, là encore, cueillir maint fruit à l’arbre de la pathologie comparée. Songeons au nombre si considérable de parasites qui habitent indifféremment ou successivement les bêtes inférieures et nous, tantôt ne nuisant pas aux premières, tantôt les rendant malades à notre exemple, Il suffit de aommer les hématozoaires du paludisme, hôtes
du moustique avant de l’être de l’homme, le microbe du charbon transporté par la mouche, la filaire qui passe également d’un insecte à notre semblable pour évoquer l’étrange histoire d’un microbe qui voyage du haut en bas de l’échelle des êtres et qui parfois ne peut se développer que s’il vit dans un animal avant de vivre dans l’homme.
Peut-on pousser plus avant? Pouvons-nous tirer quelque enseignement des plantes malades pour accroître notre savoir à l’égard de nos misères propres? C’est un problème qui n’a encore été que peu envisagé. La pathologie des plantes est l’objet d’études consciencieuses et très approfondies poursuivies dans des laboratoires spéciaux, mais les liens qui unissent les maladies des végétaux à celles de l’humanité nous échappent pour la plupart, si du moins ils existent. Nous savons seulement que quelques-uns des germes infectieux qui causent en nous tant de dégâts vivent volontiers à l’état sauvage, si l’on peut dire, sur les plantes, en pleine nature. Mais il ne semble pas qu’ils soient très dommageables pour elles et il ne saurait être question de comparer deux pathologies lorsque l’une est inexistante. D’autre part, les plantes sont, elles aussi, atteintes de tumeurs que l’on appelle des cancers, et l’on a espéré que l’étude de celles-ci projetterait quelque clarté dans l’obscurité qui nous entoure encore toutes les fois que nous revenons à ce terrible problème. Jusqu’à présent, le succès n’a pas couronné ces efforts. Ne désespérons pas, cependant, et pensons à l’envergure que prendraient immédiatement les recherches sur les maladies des plantes si nous aboutissions ici à quelque chose de net.
On voit que nombreuses sont les raisons qui plaident en faveur de ces études associées, faites
sur les animaux et sur les hommes. On comprend dès lors que ce mode de recherche combinée prenne une extension de plus en plus grande. Ce n’est pas, au demeurant, notre époque qui en a l’étrenne. Hennemann donnait, dès 1778, un plan d’étude commun aux deux pathologies. Vicq-d’Azyr, allant plus loin, demandait que l’enseignement vétérinaire fût considéré comme le premier degré de l’enseignement médical. En 1809, Aygalencq reprenait cette idée féconde et, quarante ans plus tard, Ducros réclamait des chaires de pathologie comparée. Il fallut attendre jusqu’en 1862 pour voir créer la première à la Faculté de Paris.
Il n’y a qu’une médecine, ont .proclamé quelques bons esprits, et celle des animaux est la nôtre. Avec des atténuations dont nous avons vu quelquesunes, nous pouvons reprendre l’aphorisme. On pourrait sans doute élargir encore la conception et penser que si la médecine est une, c’est que la vie est une également. Ceci n’a d’ailleurs aucune prétention à tenir lieu d’explication, mais nous conduit à penser que la pathologie comparée n’est pas incapable d’éclairer, elle aussi, quelque parcelle du grand mystère.