BOUQUET. - PC
du bateau, en principe, doit en pareil cas remplacer le médecin absent. Il a, pour le guider, un petit manuel qu’en son langage il appelle le « médecin de papier ». Fébrilement, il feuillettera le bouquin, l’interrogera avec le sentiment de son incompétence, s’efforcera de retrouver sur ces pages les signes qu’il constate chez son matelot. Vaine besogne, la plupart du temps. Le brave officier hésite, il patauge et on le comprend. Que de symptômes communs à bien des maladies différentes ! Que d’erreurs d’interprétation possibles qui risquent d’être graves, sinon fatales ! Et pour le traitement, que de mauvaises chances à courir !
C’est alors que l’on songe à la T. S. F. Tâchons d’ « accrocher » un avis compétent, lançons le radiogramme d’appel.
Cette idée fut d’abord spontanée et, en quelque sorte, isolée. C’était l’époque, peu lointaine, où les appareils de T. S. F. étaient rares. Aujourd’hui qu’ils sont obligatoires pour tout bateau à partir de 1 500 tonnes ou de 150 personnes à bord et qu’en réalité 85 p. 100 des bâtiments en possèdent, les recours de ce genre vont se multipliant toujours. La nécessité s’impose d’organiser en quelque mesure, pour le faciliter, leur usage.
L’éventualité que nous avons envisagée plus haut, l’appel à un navire passant à portée, est pleine d’aléas. 11 est fort possible que, dans les limites où peuvent se faire entendre les appareils le plus couramment utilisés, aucun bâtiment portant un médecin ne recueille l’appel. Ce serait alors la vox clamantis in deserto s’il n’y avait la ressource du relais. Le message, intercepté par un - bateau démuni, lui aussi, est répété par celui-ci. Les
LES CONSULTATIONS PAR T. S. F. 196 chances s’accroissent de toucher enfin celui qui sera susceptible de répondre, mais les délais dans lesquels le conseil viendra s’allongent également. En outre, pour ce qui est des grands paquebots, souvent interrogés de la sorte, ils s’éloignent avec une vitesse qui rompra vite le contact. Très préférables, quand ils sont possibles, s’avèrent les entretiens entre le bateau demandeur et une station côtière. C’est ici qu’apparaît le commencement de l’organisation.
Les stations de T. S. F. sont nombreuses au bord de la mer, mais en général peu adaptées au rôle de conseiller médical. C’est en Amérique que, pour la première fois, fut réalisée l’idée de relier des stations de ce genre à des centres médicaux. L’initiative en fut prise par le Seamen’s Church Institute, société de secours aux marins. L’exemple fut suivi par VUnited Fruit Company, qui se livre intensivement à la culture et au commerce des bananes. Ces deux sociétés rattachèrent leurs postes radiophoniques aux hôpitaux ou établissements similaires situés dans les agglomérations voisines. Depuis lors, le nombre des stations ainsi associées à des œuvres médicales s’est accru mais n’a pas encore atteint, à n’en pas douter, le total nécessaire. Il existe cependant des organismes de ce genre le long des côtes européennes depuis la France jusqu’à la Norvège et vingt-trois autres fonctionnent sur les rives américaines. La station d’Anvers, par exemple, est en contact permanent avec l’hôpital militaire de cette ville. Tout message reçu par elle est transmis à cet établissement où le médecin • résidant répond aussi vite que le lui permettent les réflexions et les déductions suggérées par le « médicogramme ».
Ce n’est pas tout, cependant, de lancer un appel. Encore faut-il qu’il soit compris. En quelle langue faut-il le rédiger? Il en est une que le plus grand nombre des gens de mer comprennent et parlent, c’est l’anglais. C’est lui qui sera, en somme, d’après les conventions, la langue fondamentale du radiogramme médical. Mais dans les principales stations le polyglottisme est en honneur. Ea station d’Anvers reçoit les messages en français, flamand, allemand, anglais, espagnol et néerlandais ; la station de Gœteborg interprète le danois, le norvégien, le suédois, l’allemand, l’anglais et le français. Dans toutes, deux ou trois langues sont admises. On finira toujours par s’entendre.
Il arrive que la station côtière qui reçoit le message n’est pas en liaison avec un centre médical. Dans ce cas, avec les grands moyens dont elle dispose le plus souvent, elle peut réaliser le relais dont je parlais tout à l’heure. C’est ainsi que Nordeich, ayant capté une demande de ce genre, la répéta « pour toute station » et reçut quelques minutes après une réponse qui fut transmise instantanément à l’intéressé.
Voici donc un bon début d’organisation, mais il y a bien d’autres détails à régler si L’on veut qu’un appel à l’aide ne soit jamais vain. Il convient surtout que le message soit rédigé en termes clairs, qu’il donne des renseignements utiles et ne soit pas surchargé de détails superflus. C’est un des points dont se préoccupe activement le Comité international permanent pour le bien-être du marin, qui est une création de la ligue des sociétés de Croix- Rouge, en relation avec l’organisation d’hygiène de la Société des Nations et avec l’Office international d’Hygiène publique'. Ce comité a posé, a-t-on dit,
LES CONSULTATIONS PAR T. S. F. 197 le problème sur le plan mondial. Il doit prendre des décisions dans la réunion qu’il tiendra à la fin d’octobre.
J’ai sous les yeüx le projet de guide à l’usage des capitaines de navires qui seraient amenés à utiliser ce mode de consultation. Il est on ne peut plus complet ni plus simple. Il note comme devant être fournis en premier lieu des renseignements sur l’âge du malade, son emploi à bord, son apparence générale. Il demande ensuite quels oiit été les signes de début du mal. Il énumère enfin les symptômes qui doivent être recherchés, ne passant rien d’important sous silence. S’agit-il d’une affection externe, chirurgicale, on demande au capitaine de préciser le siège de la lésion, sa nature, les déformations des membres, les hémorragies, etc. Gette sorte de questionnaire n’empêchera pas, bien entendu, de mentionner tout ce qui aura paru intéressant, ne figurât-il pas sur la liste. Ce sera seulement un guide afin que rien de ce qui est essentiel ne soit omis.
Passons au chapitre du traitement. Ici se place une difficulté, qui n’est pas insurmontable et résulte de ce fait que les coffres à médicaments, obligatoires sur tout bateau d’un certain tonnage, ne sont pas. uniformément Composés. Certains ne contiennent qu’une dizaine de produits, les autres en renferment .près.de cent. En principe, il paraît prudent de se méfier de ces derniers. Leur ravitaillement, leur maintien au plein sera d’autant plus difficile qu’ils seront plus complets. La prescription — jusqu’à l’uniformisation des coffres, demandée en ce moment — devra être de la plus grande simplicité. D’ailleurs un médecin connaissant bien les ressources des bateaux de médiocre importance saura toujours
donner un conseil en rapport avec celles-ci. En voici un exemple :
Un vapeur allemand reçoit la demande suivante : « Chauffeur, éclatement conduite de vapeur. Brûlures dans le cou et au visage. Grandes cloques. Certaines déchirées. Chair rouge. » Il répond : « Sous-gallate de bismuth avec compresse de gaze, ou huile de paraffine avec compresse de gaze, ou huile d’olive avec compresse de gaze. Puis autre couche de gaze avec solution d’acétate d’alumine. »
Ce message concernait d’ailleurs un fait imaginaire, ce que ne savait pas le médecin qui répondit. Il avait été lancé au cours d’essais faits par un médecin belge, le docteur Raoul Bernard, qui s’est voué à cette tâche passionnante, à bord du croiseur Zinnia, lequel correspondit ainsi avec les stations d’Oslende, de Blaavand, de Flekkerœy et de Gœteborg, ainsi qu’avec des navires en mer. Quand on lit le protocole de ces échanges, on admire que la durée du temps écoulé entre la demande et la réponse ait rarement dépassé une heure, malgré des distances parfois considérables.
Les essais du Zinnia ont encore résolu la question du langage codifié et du langage clair. Le premier, avec des groupes de lettres correspondant à chaque symptôme, à chaque maladie, à chaque médicament, présentait évidemment cet avantage que le problème de la langue à utiliser ne se posait plus. On a été cependant d’avis que cette mesure ferait perdre un temps précieux en recherches dans un guide spécial et exposerait à des erreurs de traduction. On en reste, jusqu’à présent, au langage clair.
Il est bien certain que des consultations données ainsi à longue distance à propos d’un malade ou
LES CONSULTATIONS PAR T. S. F. 199 d’un blessé invisible n’ont qu’une valeur toute relative. Trop souvent le médecin interrogé devra rester dans le vague en ce qui concerne le diagnostic et observer une grande réserve thérapeutique. Il pourra néanmoins faire beaucoup de bien. Le procédé a sauvé et sauvera encore bien des vies humaines.
Pour les accidents, les traumatismes, les blessures, les soins donnés seront, après conseil médical, plus efficaces que si l’on avait dû se fier aux seules connaissances de l’équipage. En cas d’hémorragie, croit-on que des précisions sur les lieux où doit être effectuée la compression, sur le mode de pansement à appliquer, sur les médicaments à employer, ne seront pas d’une utilité primordiale? Sur une liste dressée par le docteur Schaeffer, médecin à bord du Jacques-Cartier, on voit qu’il a été consulté pour une projection d’acide dans l’œil, une hémoptysie grave, une appendicite, une fracture de la rotule. Plusieurs de ces affections auraient pu avoir des suites fâcheuses si le médecin n’avait pu indiquer d’urgence ce qu’il fallait faire et surtout, peut-être, ce qu’il ne fallait pas faire.
Si nous passons aux maladies proprement dites, on trouve, sur les relevés de ce genre, des coliques hépatiques, des coliques néphrétiques, des syncopes prolongées, des crises cardiaques au cours desquelles on peut, par ignorance, faire beaucoup plus de mal que de bien. Il est arrivé aussi que la consultation demandée signalait des symptômes auxquels un médecin devait reconnaître une maladie contagieuse. En dehors même du traitement proprement dit, la réponse indiqua l’urgence de séparer le malade des bien portants et parfois, si la chose était possible, la nécessité d’un débarquement dans un port voisin,
Au reste, la T. S. F. a rendu, dans la même catégorie de faits, d’autres services encore. On a pu, par son intermédiaire, transmettre aux navires en mer l’avis que telle ou telle ville maritime était contaminée par Une maladie épidémique ou que des mesures quarantenaires étaient prescrites dans une autre. On conçoit tout l’intérêt de renseignements de cette sorte au point de vue de l’hygiène internationale *.
Et maintenant il faut considérer que cette réglementation des consultations par radiogrammes en haute mer, cette tentative pour en faciliter et en multiplier les bienfaits ne constitue qu’un chapitre, le plus saisissant peut-être, de l’œuvre de sauvegarde des marins, ces perpétuels errants, ces éternels isolés. On s’efforce, notamment, d’améliorer, sur les bateaux de commerce, l’hygiène, qui laisse parfois à désirer. On leur assure, dans les ports, les soins médicaux dont ils peuvent avoir besoin. Il convient de signaler qu’en cette matière la Norvège marche sans doute à la tête des nations. Elle a créé des stations médicales et des centres d’hygiène pour ceux qui débarquent dans ses ports, à quelque nationalité qu’ils appartiennent. A Oslo s’est tenue la première conférence où ces importantes questions furent débattues. Les candidats au grade de capi-
1. Un décret paru au Journal officiel du 20 septembre 1929 autorise, sous certaines conditions assez strictes, les navires arrivant dans un port de France ou d’Algérie à remplacer l’opération obligatoire de la « reconnaissance », et éventuellement de 1’ « arraisonnement », par une déclaration transmise par T. S. F. à l’autorité sanitaire du port d’arrivée. Cette déclaration doit être signée par le médecin du bord et contresignée par le commandant du navire.
LES CONSULTATIONS PAR T. S. F. 201 taine de la marine marchande sont astreints, dans ce pays, à suivre un cours d’hygiène des plus complets et qui dure presque deux ans. Mais cette sollicitude est générale, sinon toujours aussi largement exprimée. Les pays les plus divers s’unissent sans difficulté pour concourir à ces mesures de solidarité qui apportent une aide et un réconfort puissants aux marins, considérés comme membres d’une grande famille, sans tenir compte du pavillon sous les plis duquel ils naviguent.
Cette sollicitude n’est elle-même qu’une des formes que revêt la belle croisade internationale prêchée par d’excellents esprits et de grands cœurs contre la màladie, l’accident, la catastrophe, considérée du point de vue le plus large, sans distinction de race ou de langage entre les victimes possibles. Entreprise magnifique qui trouve une de ses expressions les plus actives dans la ligue des sociétés de Croix- Rouge. Il est consolant de voir, à une époque où les rivalités entre les nations continuent à se manifester, parfois de façon très dure, s’établir une solidarité aussi étroite entre ces mêmes nations sur le terrain de l’entr’aide humaine. Cette lutte en commun contre les agents de mort et de désastre rachète bien des fautes et efface bien des tristesses. Cette Internationale réunira aisément, de par le monde, tous les hommes de bonne volonté. Pourquoi ne serait-ce pas elle qui leur apporterait enfin la paix qui leur a été promise sur la terre?