CHAPITRE V
A l’Académie des Sciences, il y a quelques mois, M. d’Arsonval présentait deux notes succès-.
sives traitant de l’étiologie du cancer, dont les auteurs mettaient en cause, à des titres différents, la structure du sol. Certains se sont montrés surpris de cette liaison supposée entre la géologie et la médecine et de la superposition de données pathologiques aux cartes multicolores, et, pour les non initiés, quelque peu hermétiques, où les géologues ont accoutumé de figurer les terrains qui représentent les constituants du sol dans les diverses régions. Sans vouloir juger ici le bien ou le mal fondé des conclusions de ces travaux récents, sur lesquels j’aurai l’occasion de revenir un peu plus loin, il est intéressant de montrer que, d’une façon générale, cette influence du sol sur la pathologie humaine apparaît comme parfaitement logique et comment, invoquée à différentes époques par des auteurs isolés, il serait peut-être fécond de la faire intervenir plus régulièrement dans nos conceptions sur la nature de l’homme et sur la genèse de ses maladies.
Les poètes, comme les ethnologues, ont constaté
depuis bien longtemps que l’homme est fils de la terre où il est né et qu’elle le forme sinon à sa ressemblance, du moins à sa façon qui, pour chaque contrée, est particulière. Il est bien entendu qu’il ne peut être question ici que de race à peu près pure et que si le Breton diffère au point que l’on sait d’un Provençal, c’est à la condition que la Bretagne ou la Provence soit pour eux le berceau de leur lignée et non le lieu géographique ou l’enfant est par hasard venu au monde. Les races sont aujourd’hui à tel point mêlées et brassées que le point de vue ethnique devient singulièrement compliqué et que les principes généraux risquent d’être souvent sur ce point en mauvaise posture.
Cette réserve faite, les arguments sont nombreux qui prouvent que poètes et ethnologues ont raison. Les médecins qui, à l’heure présente, s’occupent de la morphologie, c’est-à-dire étudient la forme humaine et ses déterminants, en ont renouvelé la valeur. C’est ainsi que Sigaud (de Lyon), qui fait en cette matière figure d’initiateur, n’a pas eu de peine à démontrer qu’un homme né sur une terre désertique et pauvre est obligé, pour pourvoir à ses besoins, à des efforts musculaires qui modèleront ■son corps d’une façon qui le rendra différent de celui d’un autre homme vivant dans une région fertile dont tous les produits sont doués d’une valeur alimentaire considérable. Quand MM. Baroux et Sergeant, un peu plus tard, étudient l’influence de la nature du sol sur la conformation du visage et du caractère chez le Flamand et le Picard, ils font ressortir que l’ambiance de chaque contrée impose à son habitant une physiologie spéciale et un tour d’esprit particulier. Envisageant, par exemple, Poreille et sa forme, ils notent que celle du Picard,
faite pour l’écho des collines, est droite et de forme tourmentée, tandis que l’oreille flamande, faite pour les plaines, est obligée à plus de simplicité dans les lignes.
Nous voyons donc la géologie, qui conditionne le paysage, prendre une part importante à la conformation et à la structure de l’être humain. N’est-ce qu’en cette matière qu’on la peut invoquer et la médecine proprement dite, qui s’occupe surtout de l’homme malade, ne peut-elle tirer de la connaissance de la géologie des enseignements pour l’étude des conditions de naissance de la maladie ou de la résistance que l’homme lui oppose?
Ce chapitre, lui non plus, n’est pas entièrement . nouveau, si du moins on en considère quelques points particuliers. Les climats, sans nul doute, font, en quelque mesure, partie de la géologie et, à cet égard, il nous est loisible de faire remonter ce genre de recherches jusqu’à Hippocrate, qui écrivait, au cinquième siècle avant Jésus-Christ, un Traité des lieux, des airs et des eaux où les influences de cet ordre sont considérées d’une façon qui nous semble aujourd’hui par trop sommaire, mais où l’on peut encore recueillir des enseignements très profitables. Quant à la nature et à la disposition des couches du terrain, elles ont été rarement considérées par ceux qui prêtent attention à l’influence du milieu sur notre santé. Un des premiers qui s’en soient souciés, est, à ma connaissance, un naturaliste modeste, mais de valeur, qui se nommait Nérée Boqbée et qui, dès 1832, exposait devant l’Académie des Sciences les différences dans l’évolution du choléra (qui à ce moment faisait de nombreuses victimes), suivant la nature géologique des régions où il
sévissait. Plus tard, le même savant revenait à la charge et, dans une nouvelle note à l’Institut, il étudiait derechef ce sujet du choléra, et à son propos esquissait un travail d’ordre plus général. On y lit notamment les lignes suivantes, qui démontrent sa perspicacité : « Dans mes voyages annuels de géologie classique, j’avais plusieurs fois observé que dans les contrées où régnent diverses maladies endémiques, comme dans celles où se déclarent diverses épidémies et diverses épizooties, ces maladies s’arrêtent le plus souvent, dans chaque contrée, aux limites géologiques des formations qui y prédominent; et j’avais pu déjà me faire cette conviction que chaque bassin géologique constitue comme un gisement naturel pour telle ou telle affection morbide, en un mot que la constitution médicale de chaque pays dépend en quelque sorte de sa constitution géologique et topographique. »
Maladies épidémiques ou endémiques, cela s’entend de soi, mais paraît aujourd’hui insuffisant. Il est probable que cette influence du sous-sol s’étend bien au delà et jusqu’aux affections qui ne revêtent pas ce caractère. La même année, en 1849, de Fourcault reprend les idées de Boubée et arrive aux mêmes conclusions. Puis, c’est le silence à peu près complet jusqu’en ces dernières années, où ont paru un certain nombre de travaux qui font revivre ces notions, sous une forme parfois assez inattendue.
Certes, les hygiénistes cependant se préoccupent de la composition des eaux d’une région donnée, mais surtout au point de vue de leur pureté. Quelques-uns font état de leur composition chimique. Qr, les eaux, qu’elles cheminent à la surface du sol ou s’étalent en nappe dans son intérieur, en reflètent avec fidélité la composition. Les matières qu’elles
contiennent ont été enlevées par elles aux terrains mêmes où est creusé leur lit. D’autres fois, ces terrains, au contraire, les dépouillent de quelques-uns de leurs constituants. Pour prendre un exemple concret, reconnaissons que l’eau qui parcourt un pays calcaire se charge de sels de chaux, que si, au contraire, la région est de nature granitique ou argileuse, ces sels feront défaut. Cette existence ou cette carence des sels calcaires nous fournit une preuve de cette importance du terrain à l’égard de la pathologie humaine.
Nul n’ignore que dans les pays où les sels calcaires font défaut, les poules pondent des œufs à coqûille mince et peu résistante, à tel point que les éleveurs ne manquent pas de fournir à leurs volailles des nourritures fortement chargées en calcaire, afin de parer à cet inconvénient. Or, ce qui se passe pour l’œuf de la poule se passe également pour le squelette de l’homme, qui a de chaux un identique besoin. La nécessité de ces sels pour la bonne constitution des os et la santé générale de l’individu a été mise en valeur par Ferrier, qui, en 1900, a montré que, dans les pays où l’on se sert d’eau ne contenant pas de carbonate de chaux, les habitants possèdent tous une mauvaise denture et un squelette léger, fragile, pour lequel il a créé le nom d’ostéocie. Un travail plus récent de d’Hotel nous apporte des faits plus curieux encore. Ils concernent un village' des Ardennes, bâti sur un plateau argileux imperméable, où l’on nè trouve nulle part d’eau courante. La seule qui soit utilisée est l’eau de pluie, recueillie dans des citernes où ne peut se glisser aucune infiltration calcaire. Résultat : une fragilité extraordinaire du squelette chez les habitants de cette agglomération. On y compte des os fracturés dans la proportion de
10 0/0 des villageois, et l’on cite des sujets qui se sont cassé les jambes rien qu’en descendant du lit un peu brusquement. Ce sont là des cas superposables à ceux des « hommes de verre » dont on a parlé récemment.
Inversement, il semble que les eaux immodérément chargées en sels calcaires pourraient déterminer avec une fréquence anormale la formation de calculs de la vessie, des reins ou des voies biliaires. On attribue volontiers la formation des calculs vésicaux, par exemple, à des causes constitutionnelles, terme vraiment un peu trop vague. Il y aurait une enquête à faire sur la part que l’abondance des sels de chaux peut prendre à cet état de prédisposition.
Est-ce de même au chapitre des eaux que se rapportent les constatations faites à propos du goitre? Nous ignorons encore, à proprement parler, ce qui détermine l’endémicité de cette affection dans certains pays, mais il ne semble pas douteux que la nature des eaux (et par conséquent celle du sol) ne doive y être pour beaucoup. Le goitre est considéré communément comme dû à une carence d’iode dans l’organisme. On suppose que, dans les régions à goitre, il existe dans le sol et l’eau une substance, encore inconnue, qui précipite l’iode de ses combinaisons organiques. Il s’ensuivrait que dans les pays riches en iode, le goitre n’existerait pas ou serait fort rare. C’est ce qui arrive, en effet, au bord de la mer, où Policard a montré que la thyroïde, glande dont le développement anormal constitue le goitre, est très riche en iode, qu’elle capte soit dans l’air, soit dans le sol, par l’intermédiaire des aliments et de l’eau.
Au reste, cette question des eaux, pour en
demeurer à son exemple, pose un autre problème, celui de l’influence d’une perméabilité plus ou moins grande du sol. C’est une de celles qui ont le plus préoccupé certains auteurs dont j’ai parlé, notamment Boubée, et aussi le médecin militaire Boudin, qui a publié en 1843 une étude des plus intéressantes sur les effets de la structure du terrain relativement aux manifestations pathologiques. En réalité, de même que le travail du premier porte spécialement sur les sols qui se prêtent le mieux à la diffusion du choléra, celui du second envisage surtout les conditions géologiques les plus favorables à la naissance des fièvres paludéennes. Il faut se rappeler qu’à l’époque où cés travauxrfurent publiés, l’origine microbienne des maladies infectieuses était inconnue, et par conséquent ne pas tenir compte du mécanisme invoqué par les auteurs. Cette remarque faite, il convient d’admettre que ceux-ci furent d’excellents observateurs. Us ont bien vu que le choléra se développe de préférence sur les terrains d’alluvion et les fièvres intermittentes sur les sols imperméables. Aujourd’hui, nous expliquons, pour le paludisme, cette particularité par ce fait que ces terrains imperméables sont favorables au suprême degré au développement des larves de moustiques, qui y trouvent en abondance les flaques d’eau stagnante qui leur conviennent. La question du choléra est un peu plus compliquée, mais on pourrait sans doute démontrer pourquoi les terrains d’alluvion lui procurent aisément une dissémination plus grande. Ce serait une question à reprendre.
Cependant la science marche. Il n’y aurait pas seulement à considérer la perméabilité du sol à
l’égard de l’eau, mais encore, d’après les expériences de M. Lakhovsky, celle qu’il affecte vis-à-vis des radiations cosmiques. Cet auteur admet que l’être vivant, quel qu’il soit, est susceptible d’agir à la façon d’un collecteur et d’un émetteur d’ondes. Celles qui proviennent des espaces infinis agissent sur lui et agiraient d’autant plus que le terrain sur lequel l’être vit est moins perméable pour elles. L’auteur explique ainsi la genèse du cancer et sa multiplication dans les régions où le sol est formé de matériaux bons conducteurs de l’électricité, marnes, argiles plastiques, filons métalliques qui, imperméables aux radiations cosmiques de courte longueur d’onde, les réfléchissent et leur permettent de dérégler le fonctionnement de nos cellules. Par contre, le cancer doit être plus rare dans les régions où le sol est formé de matériaux mauvais conducteurs et par conséquent perméables aux ondes courtes, comme les sables, les grès et les graviers. Or, ayant dressé la carte géologique du bassin parisien et y ayant mentionné le pourcentage des cas de cancer suivant les lieux, cet auteur constate que cet exemple vient à l’appui de ses conceptions. Ce sont là, évidemment, des nouveautés susceptibles de discussion, discussion qui n’a pas manqué de se produire et dans laquelle je me garderai bien d’entrer, ne voulant exposer ici que des idées générales.
Si, d’autre part, nous pénétrons dans un autre domaine qui sera, si l’on veut, le stratigraphique, nous rencontrerons l’étude très poussée publiée il y a quelques années par un médecin de l’armée, M. Russo. Celui-ci a tenté de scruter l’influence du terrain sur la santé de la race et a pris comme critérium ce qu’il a appelé la « bonne conservation
bouquet. — Pour bien se porter.
des naissances ». Entendons par là la chance que possède un enfant nouveau-né de parvenir à l’âge d’homme. D’une façon générale, cet auteur établit | que la plupart des races trouvent leurs conditions les plus favorables dans les terrains de formation j récente, tertiaire et quaternaire. Viennent ensuite, par ordre de décroissance, les sols primaires, les | roches granitiques et gneissiques et en dernier lieu les calcaires jurassiques et crétacés. Il n’y aurait f d’exception que pour les hommes de souche germanique, pour qui le jurassique serait le terrain d’élection. Or, il est évident que la « bonne conservation » en question n’est pas uniquement conditionnée par la robustesse initiale de l’enfant, mais aussi par la fréquence et la gravité des accidents pathologiques dont il peut être victime. On conçoit donc que la confrontation entre la statistique et la géologie, j telle que la réalise M. Russo, semble apporter une y démonstration de plus de l’influence importante g exercée par la nature du sol sur la santé des J humains.
Composition chimique, perméabilité, strati- 1 graphie, voici trois chapitres entrevus. Y en a-t-il ;| un autre où l’on puisse trouver un champ d’investi- jl gation pour la médecine et l’hygiène? Peut-être celui des dislocations dé l’écorce terrestre. Le mérite d’y avoir pénétré le premier revient, croyons- || nous, à M. Stélys, auteur d’une des notes que je signalais en débutant.
M. Stélys a, en effet, constaté, qu’à Clermont- Ferrand les maisons où ont été relevées les plus nombreuses morts par cancer sont principalement 1 distribuées le long d’une dénivellation du terrain, d’une faille d’origine volcanique et autour des ^
sources bicarbonatées qui émanent de cette dislo- 1
cation. Il pense que cette disposition du terrain favorise l’émanation de quantités importantes d’acide carbonique dans l’atmosphère et la diminution de la proportion d’oxygène. De là naîtrait, par réaction cellulaire, le cancer. Théorie susceptible, elle aussi, d’être discutée, mais que l’on n’a mentionnée ici que comme une idée nouvelle qu’il y aurait intérêt à contrôler.
Ne peut-on conclure de ce coup d’œil sommaire sur la question qu’il sied d’accorder une place de premier rang au facteur géologique dans l’étude des conditions qui favorisent ou entravent la naissance des maladies? Celles-ci trouvent dans le sol et le sous-sol des éléments plus ou moins favorables à leur développement. D’autre part, l’homme, en butte, dès sa naissance, aux coups des puissances nocives incluses dans son sol natal, s’entraîne à lutter contre elles et se constitue une résistance, particulière à leur égard. N’est-il pas permis de voir là une raison de plus de déplorer la fréquence avec laquelle les habitants de nos campagnes se « déracinent » en se précipitant vers les villes? En changeant de terrain, ne perdent-ils pas le bénéfice d’une accoutumance péniblement acquise au cours des générations qui le précédèrent? C’est un nouveau chapitre que je ne fais que signaler en passant.
On voit qu’on peut envisager le problème de points de vue nombreux et divers. On ne saurait avoir l’ambition de n’en omettre aucun, et moins encore de percevoir le détail de chacun d’eux. Si la vie humaine, comme personne n’en doute, est conditionnée par le milieu, bienveillant sous certains aspects, hostile sous d’autres, où elle évolue, le terrain est évidemment un des éléments de ce
milieu et peut-être celui qui a les influences les plus directes. Cette vérité vaut qu’on dirige de ce côté des investigations dont la médecine aurait beaucoup à apprendre. Qui sait si la géologie, interrogée avec constance, ne l’aiderait pas à dissiper quelques-uns des mystères auxquels elle se heurte trop souvent?