‹ Pour bien se porterChapitre 4 sur 42 · DU MOYEN AGE AU XX° SIÈCLE · texte numérisé non relu

DU MOYEN AGE AU XX° SIÈCLE

demeure longtemps silencieux. Cette période latente peut durer des années. Quand le mal se révèle, c’est, au début, par des signes qui n’ont rien de caractéristique : de la fièvre, de l’abattement, de la sécheresse du nez, une sensibilité accrue de la peau. Puis surgissent, premier symptôme dénonciateur, des taches de coloration variée, roses, cuivrées, qui affectent les formes les plus diverses, restent parfois discrètes et isolées, dans d’autres cas transforment le corps en une sorte de carte géographique aux bizarres contours. A dater de ce moment, les accidents vont se multiplier, les uns cantonnés à la peau, les autres révélant l’atteinte du système nerveux, et donner à la lèpre la physionomie horrible qui en a fait, de tout temps, le cauchemar des hommes.

Dans une première forme* l’évolution de la maladie fait apparaître un peu partout, sur le tégument, des tubercules qui, d’abord petits, s’accroissent peu à peu, se fusionnent, augmentent de nombre, finissent par farcir la peau, de préférence à la face et aux membres. A la face, cela donne, au bout d’un certain temps, un visage déformé, tourmenté, tout en saillies énormes, eu rides profondes, des tissus épaissis, des sourcils surplombants, un front proéminent, des joues gonflées et bosselées, des lèvres éversées, bref un véritable mufle de fauve, d’aspect terrible et douloureux à la fois, qui a remplacé la figure humaine : faciès léonin, dit le langage des spécialistes. Aux membres la déformation est de même nature, des chapelets de tumeurs envahissent bras, cuisses, jambes. Puis, sur les mains, les pieds, des ulcérations se creusent, rotigent les tissus; les doigts, les orteils se séparent du reste, s’amputent d’eux-mêmes.

Est-ce l’allure nerveuse qui prédomine, plus ou moins associée à la précédente? Ce sont alors des plaques d’anesthésie, des zones, au contraire, atrocement douloureuses, des nerfs épaissis, des atrophies des muscles, des lésions des extrémités aboutissant encore à des mutilations. Cependant les muqueuses n’échappent pas à l’emprise féroce, tout le corps se déforme, les yeux se prennent à leur tour, l’être si cruellement torturé se défigure de plus en plus, marche à la cécité, pauvre loque humaine vouée à une déchéance sans recours, qui traînera pendant des années son martyre impitoyable, objet de répulsion dont le supplice physique et moral ne cessera que par la mort, « libérateur céleste » trop longtemps attendu.

La lèpre est une maladie contagieuse. On pouvait supposer qu’elle se contractait héréditairement, mais cet adverbe est probablement inexact. L’enfant, sans doute, n’apporte pas le mal en entrant dans la vie, mais il le contracte auprès de parents malades dont les soins tendres, les caresses, les baisers sont pour lui mortels. Ce n’est là aussi qu’une forme de contagion.

Les preuves de la contagiosité de la lèpre surabondent et ruinent l’opinion de quelques-uns qui la niaient. Il y faut sans doute quelques conditions spéciales. Peut-être la maladie n’est-elle transmissible qu’à certaines de ses périodes, peut-être n’atteint-elle que les sujets affaiblis, insuffisamment nourris, surmenés, peu soignés. Peut-être est-il nécessaire que les contacts soient nombreux, intimes, la cohabitation à peu près permanente. Ambroise Paré disait déjà : « L’homme à tard et difficilement se peut sauver qu’il soit lépreux s’il a compagnie d’une femme lépreuse. »

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La lèpre est incurable, ou à peu près. Ce n’est pas faute que, depuis des siècles, on ait tout essayé pour la guérir. Aujourd’hui nous la combattons avec quelques médicaments plus actifs à n’en, pas douter que ceux de jadis. Les uns sont d’origine chimique, comme les sels arsenicaux, lqs autres sont fournis par la nature même, comnjé l’essence de chaulmoogra. Avec eux, on obtient^ dans les bons cas, des rémissions, des atténuations, un arrêt dans l’évolution des accidents. Des guérisons totales, c’est peu probable; en tout cas, elles sont rarissimes.

Voilà, en un tableau trop bref et très incomplet, les traits caractéristiques du terrible mal dont meurent lentement des millions d’individus. Où? Partout ou presque partout. En Europe, la lèpre est rare. En Asie, elle est extraordinairement répandue. Veut-on des chiffres? Dans l’Inde, en 1921, on a compté 102 500 malades ; en Chine, il y en a environ 400 000; au Brésil, 27 000; en Indochine, 12 500. En certaines régions du Japon, on estime qu’il y a 2 lépreux pour 1 000 habitants.

En France, les individus atteints ne sont guère que des unités isolées. Il reste quelques foyers sans péril disséminés sur le territoire, témoins, sans doute, des grandes agglomérations d’autrefois. Le microbe s’y est fait bénin, il ne nous contamine plus. Il se transmet seulement dans quelques familles, par contact quotidien, peut-être aussi en vertu de quelque sensibilité spéciale, acquise au cours des âges.

Mais le bacille de Hansen sévit de façon redoutable dans nos colonies (aucune, si ce n’est Saint- Pierre-et-Miquelon, n’est exempte de lèpre), dans

des pays avec lesquels nous sommes en rapport constant. Là est la source où quelqu’un des nôtres, parfois, s’empoisonne. Car le blanc n’est pas plus réfractaire à l’infection que l’indigène. En Australie, Cook a signalé une région où, pour 1000 habitants de race blanche, il y a six lépreux, proportion impressionnante.

Nous reviendrons tout à l’heure sur les lépreux de nos pays. En attendant, sachons que, pour retrouver la vision médiévale, nous n’avons que l’embarras du choix entre les pays contaminés. Pour avoir, disions-nous, changé de nom, la léproserie n’en reste pas moins ce qu’elle était au temps des croisades, avec plus d’hygiène et plus d’humanité. Regardons ce qui se passe à Prata-Para, au Brésil : des malades isolés ou répartis en pavillons, ne quittant guère les abords de leur maison, travaillant (s’ils en ont encore la force) sur des terres appartenant à l’établissement, se servant d’une monnaie de cuivre spéciale, périodiquement désinfectée. Écrivent-ils? Leurs lettres sont passées à l’autoclave avant d’être expédiées. Et ils revêtent, eux aussi, un uniforme, qui les signale aux regards. Cette exclusion du monde de§ vivants, cette relégation du lamentable troupeau loin des villes, c’est tout ce que nous avons trouvé jusqu’à présent pour nous préserver de l’horrible contagion. 1} est des pays, comme celui que nous venons de citer, comme certaines de nos possessions d’outre-mer, où cette préservation est admirablement organisée. Il en est d’autres ôù elle est singulièrement difficile, au milieu de populations éparses, à demi civilisées, sinon sauvages. Les mesures administratives n’y suffisent pas toujours. Le dévouement privé supplée à leur impuissance. Des hommes de tous

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