LES MALADIES DE LA PRÉHISTOIRE
A grande querelle qui s’est élevée autour du
Champ des Morts de Glozel aura eu, tout au
* ■* moins, quel que soit son résultat final, l’avantage d’attirer l’attention du public sur l’intérêt puissant qui s’attache aux études préhistoriques. Des romans déjà, écrits par un réel souci de documentation précise, avaient tenté de faire revivre pour lui ces lointains précurseurs, dans les plus anciens desquels, d’ailleurs, la science ne voit nullement nos ancêtres, mais des « espèces » humaines arrêtées dans leur évolution et disparaissant après avoir habité nos pays pendant des milliers d’années, pour laisser la place à d’autres espèces dont nous serions les descendants directs.
Confondant arbitrairement les unes et les autres dans une vue commune, nous est-il permis de nous figurer, à côté de la vie normale de ces chasseurs sauvages, aux mœurs brutales, qu’éclaire parfois le reflet d’un art infiniment délicat, ce que pouvait être leur vie pathologique? En d’autres termes, les reliques que nous possédons d’eux et qui remplissent les vitrines de tant de musées, nous disent-elles de quelles maladies ils étaient les victimes et si, à ce
point de vue du moins, ils se rapprochent de nous ou, au contraire, en diffèrent? De toute évidence, c’est surtout la période néolithique, la plus proche ou, si l’on préfère, la moins éloignée, qui nous fournira le plus de renseignements à cet égard. Mais, si nous n’avons pas le droit de faire état de ce qu’elle nous apprend pour appliquer les mêmes données à l’époque paléolithique, de dix mille années peutêtre plus ancienne, il nous est loisible de supposer . que la ressemblance entre elles fut, néanmoins, sous l’angle où nous les envisageons, assez grande, les progrès de ce que nous appelons la civilisation ne paraissant avoir été ni rapides ni réguliers d’une ère à l’autre et certaines périodes étant même, parfois, en retard sur celles qui les avaient précédées.
Ce qui nous reste exclusivement de ces âges lointains, ce sont des pièces osseuses, les seules qui aient pu se conserver. Il s’ensuit que nous ne sommes vraiment renseignés qu’à l’égard des maladies qui laissent des traces sur le squelette. Et naturellement ce sont surtout des lésions d’ordre chirurgical qui nous sont connues.
Au premier rang viennent les traumatismes dus à des violences extérieures et notamment les fractures. M. Paul Raymond, qui a examiné à ce point de vue un nombre considérable de pièces provenant, entre autres, du musée de Saint-Germain, constate que les fractures furent, à ces époques, extraordinairement fréquentes. Nous ne nous étonnerons pas qu’une existence aussi dure que celle de nos ancêtres, faite de chasses périlleuses dans une nature sauvage et aussi de luttes terribles entre hommes ou entre tribus, ait été féconde en lésions de ce genre. Elles portent sur toutes les pièces de
LES MALADIES DE LA PRÉHISTOIRE. 215 la charpente osseuse, mais de préférence sur les membres. La réparation de ces blessures se faisait, en grande partie, au petit bonheur. Elles n’en guérissaient pas moins mais, bien entendu, avec des déformations considérables. Il devait y avoir bon nombre de boiteux et de bancals dans les cavernes d’alors, à ne considérer que les raccourcissements notables subis si fréquemment par les membres cassés. Les fragments n’étant pas remis en place et ayant profité de cette circonstance pour chevaucher l’un sur l’autre, la longueur de l’os est, en effet, singulièrement diminuée. De plus, pour que la soudure entre ces fragments s’effectuât (condition indispensable d’une consolidation), il a fallu des masses de tissu osseux de nouvelle formation, d’où l’existence de « cals » démesurément importants. Cependant certaines pièces semblent bien montrer l’intervention heureuse de soins plus appropriés.
A côté de ces fractures, il faut placer les blessures de guerre. Les armes de cette époque étaient infiniment grossières : haches de pierre d’abord à peine dégrossies, puis mieux taillées, enfin polies, tenues à la main aux premières époques, solidement emmanchées par la suite en des poignées de bois. Entre les mains puissantes de ces êtres vigoureux, qui se combattaient sans merci, elles faisaient néanmoins des plaies atroces et les os s’effondraient sous ces coups formidables. Les flèches et les sagaies aux pointes de silex fines et élégantes, lancées à l’aide de propulseurs avant que l’arc ne fût inventé, nous paraissent au premier abord assez inoffensives. Mais nous avons la preuve qu’elles étaient, au contraire, des plus dangereuses. On a retrouvé maintes d’entre elles fichées dans une pièce osseuse importante d’un membre, du bassin, dans la colonne ver-
tébrale, ef la façon dont sont dirigées ces dernières prouve que parfois elles avaient traversé tout le ventre avant de se fixer dans l’os.
Dans ce cas, il est certain que le blessé est mort. Dans d’autres cas, il est non moins évident qu’il a survécu, puisqu’on relève, autour du reste d’arme, des traces de réparation osseuse.
Voilà pour la pathologie chirurgicale. Nous aurons l’occasion d’en reparler tout à l’heure. Quant aux maladies d’ordre médical, assez rares sont celles qui laissent des traces sur le squelette. Nous avons pu toutefois en identifier quelquesunes.
Commençons, si l’on veut bien, par les lésions . dentaires. Les dents des squelettes fossilisés nous apprennent d’abord avec quelle rapidité s’effectuait leur usure. Pourquoi? Sans doute nos précurseurs mangeaient-ils de la terre. Ne vous récriez pas. On trouve encore bien des populations qui se livrent à cette « géophagie ». Elle est le plus souvent due à l’absence de nourritures plus substantielles. La terre trompe la faim, d’abord parce qu’elle détermine une sensation de plénitude gastrique qui est un soulagement réel, quoique relatif, ensuite parce qu’elle sature, étant riche en éléments alcalins, l’aci-. dité de l’estomac dont le suc, sécrété, mais non employé, est un des facteurs du besoin de manger. D’autres absorbent de la terre par goût et l’on rencontre encore de nos jours cette dépravation bizarre chez quelques peuplades d’Afrique.
Or il est probable que, réduits aux ressources d’une chasse toujours aléatoire, les préhistoriques ne mangeaient pas toujours à leur faim. Peut-être ont-ils seulement dévoré des mets souvent souillés de terre. Peut-être aussi, étant de mentalité aussi
LES MALADIES DE LA PRÉHISTOIRE. 217 fruste que celle des nègres actuels, eurent-ils des manies identiques.
Ces dents présentent parfois des traces de cette affection très douloureuse qu’est la pyorrhée alvéolo-dentaire, laquelle déchausse les dents et les fait tomber en déterminant des suppurations difficiles à guérir. Elles démontrent aussi l’existence, à cette époque, de la carie dentaire et il n’y a pas lieu d’insister sur les hommes de l’âge de pierre, ces guerriers farouches, ces barbares chasseurs de fauves terrifiants, en proie à la vulgaire rage de dents?
Peut-être se les représente-t-on plus difficilement encore atteints de rhumatisme chronique. C’est là sans doute, cependant, comme l’a dit M. Marcel Baudouin, la plus vieille maladie du monde. Les lésions caractéristiques de cette affection, et que l’on rencontre sur les squelettes préhistoriques, sont extrêmement nombreuses : vertèbres asymétriques, soudées entre elles, ornées de saillies anormales, doigts épaissis, irréguliers, curieusement déviés, articulations aux surfaces dégradées, atteintes d’arthrite déformante ou même prises en une seule pièce par l’ankylose, voilà ce que l’on rencontre le plus souvent.
Comment nos ancêtres contractaient-ils semblable maladie? Nos connaissances, même actuelles, sur l’origine du rhumatisme chronique sont tellement incomplètes qu’il nous est bien difficile de répondre avec assurance. Faisant néanmoins bon marché des explications qui font intervenir dans sa genèse des troubles de la nutrition dont, à de pareilles distances, nous na pouvons guère constater le bienfondé, évoquons seulement les causes auxquelles on se référait autrefois et au premier rang le rôle de
l’humidité. Ne devait-elle pas régner en maîtresse dans les cavernes profondes qui servirent si longtemps de demeure aux hommes primitifs?
Mais les microbes, dans tout cela, où sont-ils, ces microbes qui sont aujourd’hui accusés de tant des maux de la dolente humanité? On voudrait penser qu’ils n’existaient pas ou du moins qu’ils n’exerçaient pas sur l’homme leur détestable influence en des temps où notre semblable (à si peu de chose près) vivait dans un air pur, au sein des forêts ou sur le bord des grandes rivières ou dans les plaines immenses, largement ensoleillées, d’une vie énergique, active et saine. Hélas I la carie dentaire nous a déjà enseigné que les minuscules malfaiteurs avaient pris dès cette époque l’homme pour victime. Mais il y a pis. On a trouvé des os qui avaient été atteints indubitablement de ces abcès qu’on appelle « ostéomyélite » et où le germe coupable est le plus souvent le staphylocoque, auquel on doit également les furoncles et les anthrax.
On a aussi déterré des pièces squelettiques portant des traces indiscutables de tuberculose et notamment des colonnes vertébrales déformées par le mal de Pott! Il devient bien difficile, après cela, de soutenir que la tuberculose est une maladie de civilisation et un fléau réservé aux grandes agglomérations humaines.
C’est à peu près tout ce que nous savons sur les maladies des précurseurs de l’âge de pierre. Mais il resterait un point intéressant à traiter, celui de la médecine d’alors et de l’œuvre qu’elle pouvait accomplir. Sur quoi pourrions-nous nous baser, à une exception près, pour en parler? Il est bien probable que, réservée aux sorciers, elle consistait sur-
LES MALADIES DE LA PRÉHISTOIRE. 219 tout en conjurations d’ordre magique, en prières à l’Être supérieur que l’homme a dû invoquer dès son aurore, en sacrifices faits aux génies malfaisants et aux puissances occultes et vagues dont il peuplait le monde hostile, en applications d’amulettes et de gris-gris auxquels il prêtait des vertus surnaturelles.
. Cependant il semble admissible qu’à l’époque néolithique tout au moins, on ait déjà cru aux propriétés mervéilleuses de certaines eaux, de quelques fontaines qui passaient pour accomplir des miracles. Une de nos stations thermales, tout au moins, peut revendiquer la noblesse d’une aussi antique renommée. Quand, il y a une vingtaine d’années, on pratiqua des fouilles pour rendre quelque lustre aux sources de Grisy, dans la Saône-et-Loire, on trouva d’abord un cuvelage en bois à 1 m. 70 de profondeur et là on ramassa des objets divers et des débris que l’on put rapporter avec certitude à l’époque romaine. En creusant plus profondément, on atteignit, à cinq mètres environ, une couche dans laquelle se trouvaient en très grand nombre des poteries néolithiques, des haches de pierre et des flèches de silex, démontrant, comme l’a dit G. Bradet, l’utilisation de la source à cette époque lointaine.
M. Marcel Baudouin, que j’ai déjà cité, a émis même, à cet égard, une curieuse hypothèse. Il admet que, pour la plupart des fontaines guérisseuses qui sont encore vénérées dans nos pays et notamment dans les départements de l’Ouest, la renommée est plus ancienne que l’ère druidique et remonte, par conséquent, au néolithique. Or les vertus qu’on suppose à ces fontaines doivent avoir été les mêmes aux ères anciennes, car il s’agit là de traditions transmises de génération en génération. Il suffirait donc d’établir le catalogue des. maladies
qu’on leur attribue, parfois gratuitement, le pouvoir de guérir, pour savoir celles dont souffraient les ancêtres des âges préhistoriques. Cet ingénieux raisonnement, que l’on pourrait sans doute discuter, nous fournit une imposante liste de maux qui va des affections de la peau à la fièvre et aux douleurs de ventre en passant par la tuberculose ganglionnaire, les maladies des yeux, les furoncles, la migraine, etc.
En ce chapitre du traitement, ce que nous pouvons le mieux nous représenter, c’est la thérapeutique chirurgicale. Sans doute l’homme apprit-il de bonne heure à extraire les tronçons d’armes demeurés dans les plaies, à immobiliser les membres fracturés, à étancher le sang des plaies. Tout cela est naturel, instinctif, et nous voyons que les animaux eux-mêmes se tirent assez bien dé quelques-uns de ces actes curateurs. Par contre, la préhistoire nous pose une sorte d’énigme, celle des trépanations.
Sur quelques crânes néolithiques, on relève des perforations assez régulières faites, de toute évidence, par la main de l’homme et qui ne peuvent représenter autre chose que des traces de trépanations. Sur des os de cadavres, cela se comprendrait encore. Le primitif a peut-être attribué des vertus aux rondelles d’os qu’il enlevait d’un crâne, de celui de son ennemi, par exemple; mais nous sommes assurés que certaines de ces trépanations ont été faites sur le vivant, à telle enseigne que plusieurs de ces opérés ont survécu puisque l’on décèle, autour de l’orifice, des traces de cicatrisation osseuse.
Dès lors, deux questions se posent : comment ces trépanations ont-elles été pratiquées et dans quel dessein?