PUISSANCE PUBLIQUE
publics pensassent autrement que les salariés privés, et contre leurs appétits grandissants, on ne voit pas très bien ce qui correspondra au lock-out des patrons. Malgré tout, le bien sera peut-être supérieur au mal; ces apôtres d'un dieu nouveau exorciseront, soit, le démon du monde fonclionnariste qui est l'intrigue politicienne. Mais ce ne sera pas tout. Restera le grand point d'interrogation : entre des fonctionnaires, quoique compétents, et des élus, quoique incompétents, qui choisir ? J'en sais beaucoup qui préféreraient l'homme du Suffrage, jovial, hâbleur et la main tendue, à l'homme des Bureaux, gourmé, boutonné et les lèvres minces. D'autant que les compétences ne sont pas toujours sans avoir leur mauvais côté ; que de réglementations tracassières qui sont le fruit de technicités en mal d'emploi! S'il s'agit de rôles spécialistes, directeurs d'usines, professeurs de lycées, ingénieurs, on peut se dire qu'il ne s'agit pas de vraies fonctions publiques, l'État n'est pas essentiellement fabricant d'allumettes, pédagogue ou exploitant de chemins de fer. Mais dès qu'il y a pouvoir d'autorité sur les hommes, la compétence technique passe au second plan ; le bon rriagistrat n'est pas tant celui qui sait son Dalloz sur le bout du doigt que celui qui unit indépendance, bon sens et largeur d'esprit ; des jurés tirés au sort dans la classe instruite rendraient parfaitement la justice, quitte à recourir à des experts pour les questions juridiques très embarrassantes, comme les juges d'aujourd'hui font pour les questions médicales ou industrielles. Et pour l'officier, croit-on que le naturel n'est pas plus important encore que l'acquis? A ma première bataille,
disait Bonaparte, j'en savais autant qu'à ma dernière. L'application à l'armée du principe fonctionnariste, avancement compassé, mise au tableau, lenteurs, brigues, rancœurs, c'est la ruine de toute force militaire. Le gouvernant idéal n'est donc ni le fonctionnaire ni le politicien, c'est un « type mixte » qui aurait les connaissances du premier et l'aisance souriante du second, sans avoir le sectarisme intrigant de celui-ci ni la vanité flagorneuse de celui-là. Un fonctionnaire sans avancement hiérarchique et un député sans scrutin électoral répondraient assez bien à cet idéal, lequel, comme tout idéal, est sans doute irréalisable, mais en laissant place enfin à l'approximatif; des représentants élus au scrutin proportionnel, des agents publics dont la solde s'accroîtrait automatiquement, cela serait déjà quelque chose ; des juges recrutés comme des jurés, des officiers cooptés par leurs camarades, des préfets choisis par les départements sur leur bonne mine et leur large surface, cela ne serait pas mal non plus; et ainsi il y aurait à la fois limitations et transformations, cette fois profondes, de la puissance publique.
Psychologie économique.
La Psychologie économique de Gabriel Tarde fera époque en ce qu'elle réintroduit, tout simplement, la psychologie, cette expulsée, en économie politique. Depuis cent ans, on travaillait à nous faire une humanité sans humains. Comme Baudelaire avait banni de son paysage « le végétal irrégulier » les économistes chassaient du leur l'homme, plus irrégulier encore et surtout plus gêneur, l'homme « ce colis qui