SÉNAT
glisser autant d'« hommes libres > qu'ils voudraient. Les autres sénateurs comprendraient, d'abord, cent anciens députés, donc un député sur cinq; la prop >rtion serait, je crois, suffisante pour que tous les membres remarquables d'une Chambre trouvassent place au Sénat. Ensuite, cent anciens sénateurs, ce qui fait un sur trois; la proportion est supérieure, mais le Sénat est déjà le produit d'une sélection. Enfin, cinquante membres choisis parmi les anciens députés ou sénateurs; ce repêchage aurait pour but d'éviter certaines exclusions injustifiées qui seraient le fait ou des oublis dont pâtissent les modestes, ou des mauvais vouloirs dont souffrent les francs-ducollier. Les deux cents sénateurs déjà nommés seraient exempts de certaines passions, et, en compulsant la liste de leurs anciens collègues des deux Chambres, trouveraient sans peine les cinquante membres oubliés les plus dignes de faire partie du Sénat.
Toutes ces désignations auraient lieu au scrutin proportionnel. C'est une garantie nécessaire de juste représentation numérique et de bon choix individuel.
La date de l'élection des deux cents premiers sénateurs serait fixée au dernier samedi de novembre d'où avantage de faire finir la législature avec Tannée ; les Chambres pourraient alors se séparer pour vaquer aux soins de la période électorale qui s'ouvrirait aussitôt. Cette période serait probablement calme, d'abord parce que la température serait peu favorable aux attroupements dans les rues, et aussi parce que les députés sortants ne pouvant y prendre part que d'une façon désintéressée, no descendraient pas avec
violence dans l'arène. Sans doute, les sénateurs sortants et non retenus par le nouveau Sénat pourraient bien se porter candidats, mais ils le feraient, c'est à croire, avec une ardeur adoucie. En outre, la défaite ne leur serait pas un crève-cœur définitif, ils auraient toujours l'espoir que le nouveau Sénat, les appellerait à lui parmi les membres à choisir le mois suivant.
Sentiment national.
Un étranger naturalisé, quelque sincère que soit son amour pour la France, quelque parisien et même boulevardier que soit son esprit, n'aura pas exactement le même sentiment national que nous qui nous enorgueillissons de nos trente-deux quartiers de roture gauloise; la différence pourra se reconnaître chez ses enfants et chez les enfants de ses enfants, si ceux-ci se refusent à l'ambiance, et conservent leur âme étrangère, soit par sympathie pour leur pays d'origine, soit par croyance à la bonté d'un certain cosmopolitisme.
Sentiment religieux.
Le sentiment religieux c'est comme le sentiment esthétique ; l'un l'a, l'autre ne l'a pas, et cela ne vous empêche pas, dans les quatre cas, d'être un brave homme, ou même un grand homme ; celui-ci qui ne l'a pas pose pour l'avoir, et celui-là qui en est obsédé fanfaronne pour le nier, et ceux qui l'ont le plus intensément sont parfois les plus violents pour leurs frères faux, snobs ou imparfaits. D'ailleurs, et ce qui complique encore les choses, le même individu peut successivement l'avoir et le perdre ; il est normal
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que l'enfant soit crédule, la jeune fille émue, le jeune homme incroyant, l'homme mûr respectueux, la mère pieuse, le vieillard pensif. Enfin, ce qui met le comble à la bigarrure, le sentiment religieux, même chez un seul individu, est d'expression changeante ; nous sommes tous un peu comme Gœthe : « Quand je pense à l'art, je suis païen ; en face du problème de la nature, je me sens panthéiste, et quand je médite \ sur le problème moral, je retourne à l'antique Dieu ; de nos pères. » Ajoutez, en ce dernier cas, que tout ; chrétien est lui aussi à la fois rationaliste et fidéiste, traditionnel et initiatif, mystique et pratique, et que tout vrai catholique est par moments protestant, comme tout vrai protestant est par moments catholique. En sorte que cette étourdissante variété devrait mettre tout le monde d'accord. Sunt mullœ mansiones... Malheureusement, il y en a qui ne veulent pas de maison du tout, ni pour eux ni pour les autres. Et c'est cela qui perpétue le tohubohu. Les individus peuvent n'être ni religieux ni artistes, les peuples non. Toute race a fleuri son art comme son culte. S'y opposer serait folie, mais si le monde était sensé, à quoi servirait la politique ?
Sexualisme.
Qui donc disait les féministes ennuyeuses ? Celuilà n'avait pas lu le Sexualisme, critique de la prépondérance et de la mentalité du sexe fort, où l'on voit, IQ titre seul, que Mm0 ou M1'8 Jeanne Deflou empoigne e taureau par les cornes. Ah I ces mâles! « Ils firent il >rer leur sexe ! L'antiquité a vu le règne du phalus l » Mais n'a-t-elle pas vu aussi le culte du yoni?
Allons, renvoyons les deux sexes dos à dos, pour leur punition. C'est peut-être bien, au fond, ce que demandent les représentants du troisième sexe. Celui-ci, qu'est-il ? rien. ,Que devrait-il être ? tout. Mais si jamais il arrive à être quelque chose, ce ne sera pas folâtre. On pourchassera la galanterie, on mettra des jupons aux statues, pas même, le jupon dessine trop les hanches, on leur mettra des pantalons de zouave! Car les statues sont d'un costume illogique « pourquoi tant de femmes nues? quelles raisons d'être ont-elles dans nos jardins?» et d'une académie déplorable « les cuisses, les fesses sont énormes, une taille minuscule accuse d'une façon plus choquante le relief insensé des hanches » ; et gare à ceux qui parlent des privilèges de l'art, « c'est en remettant l'art à sa place que la femme prouvera qu'elle est enfin parvenue à la sienne ». Mes frères, ne nous frappons pas ! Il est possible que le troisième sexe soit au fond moins méchant qu'il n'en a l'air. Voyez plutôt son idéal: « La société future, ce sera une monogamie habituelle favorisée par une utile prévoyance et par les précautions nécessaires pour qu'un bon choix soit facile et qu'un mauvais ne soit pas irréparable. » Ne voilà-t-il pas qui est fort séduisant? Punité tempérée par la variété, c'est presque du saint Augustin ; on se prendra à l'essai, et on se quittera à l'épreuve. « L'opinion dûment rectifiée pèsera l'homme et la femme dans la même balance.» Spectacle touchant ; et prétention logique ; pourquoi l'homme monopoliserait-il les bâtons de chaise? « Il n'y aura plus ni vierges ni prostituées. » Excellent ! Plus de scrupules fâcheux avant, et plus de notes de
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couturières après. L'amour sera laïque, gratuit, et obligatoire. Devant de telles perspectives on comprend le lyrisme de l'auteur : « Et les chantres du nouveau régime, sybilles sans trépied, prêtresses qui ne relèveront ni de Vesta ni d'Aphrodite (de qui diantre relèveront-elles?) trouveront des accents inconnus qui feront vibrer d'aise et d'espoir les générations étonnées. » (Voilà, je pense, qui vous fait venir l'eau à la bouche !)
Siècle (XIXe).
Fâcheuse fin de siècle celle pendant laquelle on ne pouvait converser avec un ami ou ouvrir un livre sans marcher sur la queue de l'Affaire, et quels miaulements 1 Dieu soit loué, le sabbat est fini. Cette année et ce siècle peuvent goûter leur repos éternel. C'est quelque chose, c'est beaucoup; mais, tout de même, avoir commencé par Marengo et finir par Fachoda, avoir commencé par le Génie du Christianisme et finir par Fécondité, avoir commencé par l'Arc de l'Étoile et finir par la Tour Eiffel, avoir commencé par refaire la Pologne et finir par voir défaire les républiques sud-africaines, avoir commencé par délivrer du Turc l'Egypte et finir par lui livrer l'Arménie, avoir commencé par les Codes et finir par l'Affaire, avoir commencé par le Premier Consul et finir par M. Loubet, triste!
Oui, cette fin de siècle est attristante. La France ne vit plus que par une petite élite, élite de grands hommes à qui nous devons notre prestige d'esprit, élite de vaillants à qui nous devons notre domaine colonial; le pays ne les suit pas. Si l'on faisait un plébis-
cite loyal, neuf voix sur dix vendraient les colonies à l'Angleterre et fermeraient la bouche à ceux qui ne pensent pas comme ce bon M. Homais. Après 1870, nous nous étions consolés de notre défaite en nous enorgueillissant de notre richesse et de notre génie artistique, et voilà que cette fameuse richesse est en train de se fondre au subtil creuset des hauts barons de la finance, et que nos arts sont annexés par le Damné Gentleman comme de simples Micronésies. Les Anglais sont arrivés par la seule magie de leur volonté à faire naître de leur sol rebelle des Carpeaux et des Ingres; à force de s'efforcer de chanter juste, ils finiront, le prochain siècle, par avoir des Wagners ! Je ne sais trop à cette époque avec quoi, nous autres, nous nous consolerons.
Siècle (XXe).
Le xxe siècle commence. Sera-t-il dieu, table ou cuvette? Probablement les trois à la fois. Les siècles sont un peu comme les nuages, et nous sommes tous des Polonius. Hâtons-nous donc de nous faire des âmes divines pour pouvoir « marcher et respirer dans un monde de dieux ». Y a-t-il bien une réalité autre que celle du vouloir? — Et cette bonne science sociale, que sera-t-elle au cours du xxe? Probablement ce qu'elle fut au cours du xixe... Mais si les Polonius abondent, les Hamlets ne manquent pas. Chacun d'eux a son idée fixe, chameau ou belette, Icarie ou Salente, révision de la Constitution ou séparation de l'Église et de l'État. Et si les Polonius écarquillent les yeux sans complaisance, les Hamlets les larderont comme