‹ Pour causer de toutChapitre 133 sur 138 · UTOPIE · texte numérisé non relu

UTOPIE

où s'avance le monstrueux Trust haussant son rhinocère Monopole. Contre cet horrible Léviathan, notre romancier a mieux, dit-il, que le petit arc de Bryan et la ficelle de Roosevelt, il dispose du Foyer coopératif: « Cent cuisines avec leurs cent batteries coûtent 100.000 dollars ; or, pour une seule cuisine générale, il suffit de 5.000 dollars.» C'est ce que font pas mal de restaurants sur la surface du globe î Le comique de toutes ces bonnes et sérieuses gens(l'auteur d'Anticipations, lui, a le sourire!), c'est qu'ils découvrent l'Amérique à chaque pas. Il n'est pas une description d'eldorado futur qui ne débute par la description de merveilles scientifiques : des machiaes qui vous décrotteront les souliers toutes seules des ascenseurs perfectionnés, des trottoirs roulants, que sais-je, mais enfin ce ne sont pas les socialistes 3n tant que socialistes qui ont inventé, ou inventent, )U inventeront tout celai Le Phalanstère de Fourier, ious le voyons réalisé tous les jours, ce sont ces adnirables hôtels et palaces où Ton mène la plus agréa- Dle vie en commun qui soit, et jusqu'au point qu'on reut ; les cabets n'y ajouteraient que la promiscuité )bligatoire et la misère inéluctable. Dira-t-on que 'oublie la foi, la marche en troupe à l'idéal, mais fautres vieilleries, les couvents, répondaient assez i ce besoin ; maintenant qu'on les a fermés, peutitre va-t-on voir resurgir les IcarieslLa vie en comnun, même dans la pauvreté, satisfait un instinct )rofond de l'âme humaine, et à condition qu'on ne >ense pas à une entreprise économique comme les )wen et les Sinclair, mais à un lieu de repos fraterîel, comme M. Enrico Bignami, qui se propose de

fonder sur les bords charmeurs du lac de Lugano un cœnobium laïque ouvert à toutes les belles et artistiques âmes, il n'y a là rien à redire. Quant à YHelicon home colony de M. Upton Sinclair, son sort a été celui d'Icarie ; et au bout de quelques mois seulement, un incendie a été le prétexte de la fermeture ; c'est dommage, car on aurait aimé à voir com bien de temps aurait duré d'elle-même cette «république industrielle» d'une cinquantaine de membres, dont neuf enfants, et où ceux-ci, dignes lruits du « foyer coopératif », discutaient gravement la question suivante : « Quand un enfant s'éveille de bonne heure au dortoir, ne convient-il pas qu'il garde le silence au lieu d'éveiller les autres ? » Après une longue discussion, continue M. Sinclair, le petit David, qui a cinq ans, s'écria ; « Que ceux qui sont poui veuillent bien lever la main ! » Tous levèrent la main

Wells, en effet, y a été, lui aussi, de son Utopie m derne. Heureux romanciers qui n'ont pas à chaus ser les souliers à semelles de plomb de la réalité 1 Eh bien, malgré tout, malgré le génie imaginatif de Wells l'Utopie moderne n'a rien d'irrésistible. Des nouveau tés qu'elle promet, les unes, vitesses de 300 kilomètres à l'heure, sont l'affaire des savants et non des marchand d'orviétan social ; les autres, désignation par le sor des membres de tous les comités exécutifs, sont de procédés politiques qui, pour être inusités, sont à 1 portée du premier venu (pour mon humble part, voil longtemps que je prône ce mode de sélection qui sup prime le venin politicien). Quant aux samouraïs, parmi qui on tirera au sort les gouvernants, leur recrutement, qui est l'idée du livre chère à l'auteur, a le

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défaut habituel des utopies ; sur le papier tout semble très bien : conditions d'aptitude, épreuves, règles austères et rigoureuses ; en réalité, ce serait déplorable ; et les non-samouraïs auraient vite fait de se révolter contre ce joug de pédants condamnés à l'hypocrisie. La classe des samouraïs ne se comprendrait que démesurément plus vaste et embrassant tous les adultes, sauf ceux qui auraient démérité, et j'approuverais volontiers ici les exclusions de Wells : alcooliques, serviteurs, comédiens, anormaux même supérieurs... Mais voilà que j'enfourche le dada utopiste. Qui sait si je ne finirai pas, moi aussi, par écrire ma Cité du Soleil !

Puisque nous en sommes aux rêves, pourquoi ne pas signaler le Fragment de V histoire future de Tarde? J'ai déjà rapproché du Time machine de Wells l'œuvre à la fois légère et profonde de notre compatriote. Les derniers hommes chassés par le froid se sont réfugiés dans les entrailles de la terre ; là, disposant des ressources énormes que leur procure la science d'alors, ils ont aménagé leur nouveau royaume en une chaude caverne resplendissante de lumières ; débarrassés de tout travail, n'ayant plus à labourer le sol ni à tisser de vêtements, ils vivent comme nos lointains aïeux de l'âge d'or, uniquement préoccupés de joie, d'art et d'amour. Quand ce conte philosophique parut pour la première fois, plusieurs reconstructeurs de la société humaine reconnurent du coup leur propre rêve, et Tarde reçut en souriant bien des lettres de bons socialistes frémissant d'une gratitude enthousiaste.

Victoire (Équation de la).

Avec les nouveaux avantages de la tactique défensive (poudre sans fumée, fusils à répétition, efficace des légers épaulements et des simples fils de fer tendus) il est possible que ceux qui préconisent des armées moins nombreuses mais plus solides soient dans le vrai. De là les projets récents : une armée de couverture d'environ 200.000 hommes entraînée au plus haut point, et derrière, les grosses masses, d'ailleurs bien exercées et bien encadrées aussi. C'est de cet idéal que se rapproche, dit-on, l'armée allemande actuelle, et c'est celui qu'aurait réalisé, ironie des choses I notre armée de 1870, si l'Opposition avait laissé le maréchal Niel organiser la garde mobile. Mais de ce que nous nous sommes trouvés alors avec un simple cordon de première ligne, et celui-ci stupidement ou criminellement mené aux désastres, cela ne prouve pas contre le système complet.

Mais à vrai dire « l'équation de la victoire » est un de ces raisonnements contre lesquels rien ne prouve guère. Il y a trop d'éléments d'abord; on sait que douze personnes s'asseyant autour d'une table n'auraient pas, en travaillant depuis le commencement de l'ère chrétienne, épuisé les combinaisons possibles ; or il y a plus de douze quantités dans le problème de la guerre : nombre, santé, alimentation, courage, armement, munitions, exercice, cadres, position, génie du chef, confiance des combattants, ressources du pays, etc., etc., et chacun de ces éléments se subdivise encore, les ressources du pays belligérant, par exemple, en militaires, matérielles,

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