‹ Pour causer de toutChapitre 16 sur 138 · BRUMAIRE ET DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

BRUMAIRE ET DÉCEMBRE

les ondes hertziennes, et qui s'élaborent dans le laboratoire de tel ou tel haut baron de la finance ? A tout le moins, il est certain que le monde est de plus en plus mené par l'argent : les campagnes de Crimée, de Sadowa, de Sécession, de France, des Balkans ont été des guerres de magnificence ou de sentiment; les expéditions d'Egypte, d'Afrique, de Chine, de Cuba, du Transvaal ont été des affaires. « Tout cela finira par un emprunt », comme disait un dessin de Forain. La bourse ou la vie, mais à la moderne. On ne se bat que parce que la Finance le veut bien, et môme quand on se bat pour autre chose, comme les Russes et les Japonais, on cesse de se battre lorsque la Finance le veut, et de la façon qu'elle veut. La Révolution qui n'a rien changé aux situations respectives de la noblesse, laquelle était déjà ruinée avant 1789, du tiers état, et même de la classe rurale, a cependant, sur un point spécial et unique, opéré un curieux transfert, puisque les 4 milliards, valeur actuelle des biens du clergé, se trouvent en ce moment hospitalisés dans les coffres-forts de quelques rois de la Bourse, lesquels sont loin d'ailleurs de rendre les services sociaux et nationaux que rendaient les abbayes et les assemblées du clergé. Voilà pourquoi, entre parenthèses, sont morts trois millions de pauvres diables sous la Révolution, y compris Chénier et Lavoisier, et trois autres millions sous Napoléon son fils et héritier.

Brumaire et Décembre.

« Le coup d'État du 2 Décembre, bien autrement difficile que celui du 18 Brumaire, a été conduit avec

une bien plus merveilleuse habileté. » Ce jugement d'un aussi grand sociologue que Gournot nous surprend : il n'y a pas eu de coup de force plus facile que le 2 Décembre, au point qu'on aurait pu se dispenser même de le faire. Quand le pouvoir dispose de la police et de l'armée, il peut changer la Constitution, le matin qu'il veut, sans coup donner à quiconque. Rien n'était plus aisé au Prince-Président que de poser un jour la question au pays : « Mes chers concitoyens, permettez-moi donc de revenir sur la parole qu'on m'a forcé de donner, et de rétablir l'Empire à la place de la République. » La réponse aurait été la même. L'Assemblée aurait tempêté en séance solennelle ? Et puis ? Les faubourgs se seraient soulevés ? Cela même pas, si les précautions avaient été bien prises. Les Mémoires de M. de Maupas affirment que le commencement de résistance vint de ce qu'on ne suivit pas ses indications. La consultation nationale aurait provoqué des troubles? Non, encore, surtout si le Prince Louis-Napoléon, dès son élection à la présidence, avait habitué le pays à la procédure plébiscitaire. Il aurait été facile, en 1849 et 1850, d'obtenir de l'Assemblée son adhésion à deux ou trois consultations de ce genre portant sur des questions d'ordre général ou d'ordre extérieur : « Approuvez-vous l'expédition de Rome? » ou : « Voulez-vous la liberté d'enseignement ?» La question suivante aurait été : « Changeons-nous l'étiquette gouvernementale ? » Le pays aurait répondu : « Mais oui! »Et tout aurait été fini. Le malheur voulut que le Prince-Président fût un ancien conspirateur, demi-sournois, demi-violent, et qu'il ne put s'arra-

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her à ses chères habitudes de carbonaro. Les roîans de Balzac aident à comprendre cette tournure 'esprit ; « l'Histoire des Treize » devenait, hélas ! histoire de France. Et, chose qui n'est pas à l'éloge u temps, c'est ce machiavélisme de parade qui conuit l'opinion publique. On tomba frappé d'admiraon devant la façon dont le Prince-Président avait ompé tout le monde pendant plus de deux ans. Tout le monde conspire ! » soupirait cet excellent oulay de la Meurthe, vice-président de la Républiue, en maudissant les blancs et les rouges. Et il joutait en parlant du palais de l'Elysée : « Il n'y a u'ici qu'on ne conspire pas ! » La bousculade de >us ces nigauds gourmés fut pour beaucoup dans la aieté populaire. Les observateurs de sang-froid fumt eux-mêmes séduits par l'habileté de l'acteur rincipal. «C'est un de ces phénomènes historiques, it Cournot, bien plus rare que les batailles ganées. » La mode n'était pas encore de mettre les agneurs de bataille au-dessous des vainqueurs à écarté ; il fallait que l'impression produite fût pro- )nde pour qu'on considérât, en 1860, le 2 Décembre omme une œuvre d'art si au-dessus du 18 Bruîaire. Que le coup de force du premier Bonaparte it été assez malhabilement exécuté, rien de plus xact ; la faute en est d'ailleurs à Sieyès qui avait, lui ussi, le tempérament conspirateur et qui a compliué les choses au point que tout, sans Lucien, aurait té compromis, Bonaparte ayant, à son tour perdu i tête, comme tout général qui manœuvre sur un îrrain qu'il ignore et d'une façon qu'il n'a pas choiie ; mais pour dire que le 18 Brumaire a été plus

facile que le 2 Décembre, il faut avoir oublié que ce jour-là Barras, Gohier et Moulins étaient encore membres du Directoire, Dubois-Crancé, ministre de la Guerre, les Cinq-Cents hostiles et l'armée ellemême malveillante.

Gabet.

On est quelque peu surpris en apprenant que la bibliographie des ouvrages consacrés à Icarie et à son fondateur Etienne Cabet peut tenir 28 pages, et que M.Jules Prudhommeaux vient de l'enrichir d'une unité qui, espérons-le, sera la dernière. L'auteur a étudié si à fond son sujet, il a tellement raclé les souvenirs du plus modeste survivant de l'aventure, que son livre mérite d'être dit définitif. De plus il est précieux et salutaire ; par un temps où Ton ne parle que de collectivisme et de solidarité, il est bon de voir ce qu'a donné la plus sérieuse réalisation de l'idéal communiste, tentée avec d'excellents éléments, car on ne trouvera jamais de travailleurs plus sincères et plus opiniâtres que les cinq ou six cents illuminés qui quittèrent la France à la voix de Cabet pour aller fonder leur Icarie dans les plaines du Texas. Ah ! la lamentable équipée, en dépit des mots ronflants de leur dernier historien ! Le grand coupable est, sans doute, ce fou malfaisant de Cabet, qui grise de promesses mensongères tous ces pauvres diables, les envoie prendre possession de terrains qu'il n'a pas, en fait périr le quart ou le tiers de surmenage et de maladie, réduit les autres en un véritable esclavage, s'imposant, tyrannisant, espionnant, expulsant les hostiles et finissant d'ailleurs par être expulsé de son

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