‹ Pour causer de toutChapitre 19 sur 138 · CARLYLE · texte numérisé non relu

CARLYLE

condamner, il faudrait d'abord créer des lois, ce qui n'est pas conforme à l'esprit, sinon à la lettre de la formule, et après ? S'il s'agit du trust de l'Océan, par exemple (lequel est en train de boire un bouillon, il ne faut donc pas s'exagérer le danger social de ces grosses machines) on mettra en vente les paquebots, la belle affaire ! La liquidation du milliard des congrégations vient de prouver que ce ne sont que les liquidateurs qui gagnent à ces sortes d'opérations. D'autres sociétés rachèteront les paquebots, et l'exploitation reprendra cahin-caha avec des frais alourdissants, ce ne sera à l'avantage de personne.

Carlyle.

En vérité, que sont les hommes d'État en comparaison des hommes d'idées ? Le plus souvent, les représentants du peuple ne sont que des représentés, alors que telles « individualités sans mandat », comme on aurait dit jadis, sont, pour prendre le mot d'Emerson, les plus représentatifs des hommes. Est-ce que Tolstoï, Ibsen, Nietzsche, Renan, Carlyle n'incarnent pas en eux des peuples d'âmes, les unes altières et orgueilleuses comme des Satrapes, les autres élégantes et subtiles comme des Athéniens, les autres héroïques et inflexibles comme des Bersekirs? Ces dernières reconnaîtraient leur éponyme en Carlyle ou en Ibsen, car une étrange sympathie, peut-être une très lointaine communauté de race, unit ces deux génies. Kn dépit de ses préoccupations puritaines et de ses méditations bibliques, Carlyle n'a rien d'oriental; c'est un « norse » dans toute la force du terme; sur la fin de sa vie, comme s'il en avait conscience, il écrivit

une histoire des vieux rois de la mer du Nord ; son ûme allait d'elle-même vers ces temps étranges où les écumeurs de flots bondissaient dans les brumes et les banquises, du Groenland au Spitzberg. Quoique Ecossais de naissance, de famille, de sympathie profonde même, Carlyle n'est pas un Celte, comme Walter Scott ou Byron, c'est un Scandinave.

Il n'en est que plus éloigné de nous, il est vrai. Certains de ses livres, et d'abord le Sartor resartus, sont à peu près aussi lisibles que le Beowulf. Il nous choque, nous Latins, par son obscurité de barbare, son galimatias de scalde, son amertume de paysan du Danube, aussi par son intransigeance de puritain. Ces hommes de la forêt Hercynienne ont toujours cru terriblement à ce qu'ils croyaient, à Pépée de fer des Scythes, à l'arbre sacré d'Irminsul, à la croix des saint Boniface et saint Augustin; nous leur avons toujours fait l'effet d'impies et de débauchés ; très probablement les épicuriens du temps des Césars devaient autant scandaliser les Marcomans que les camériers de Léon X les contemporains de Luther, et que nos suiveurs du boulevard les vertueux pères de famille poméraniens (espérons-le pour ceux-ci, du moins). Mais, par cet éloignement même, ces vigoureux moralistes et ces solides croyants ne sont que d'une fréquentation plus profitable pour nous.

Carlyle est avant tout un moraliste. Et pas un prédicastre ni un père-la-pudeur, comme nous sommes tentés, à ce seul mot, de le croire, mais un exaltateur d'âme. Il est pour l'énergie héroïque ce que Ruskin est pour l'amour du beau; si Tun explique la renaissance de l'art britannique, l'autre rend compte de

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'expansion de l'empire britannique; les deux influences sont ramées comme des boulets et leur vol est .errible pour les autres. Ce que Carlyle déteste, avant out, c'est la lâcheté, la faiblesse, la disproportion mtre le bruit et le résultat. On sait les pages admi- •ables qu'il a consacrées au Silence, cette force pro- "onde, ou mieux cette source profonde des forces; or, xmr lui, le silence n'est pas, comme l'ont dit de mo- Jernes mystiques flamands, l'atmosphère des âmes, a condition nécessaire à l'audition des voix mystérieuses de la conscience, des chants des sphères éternelles, non, c'est tout simplement l'économie de 'effort, la meilleure organisation du travail, c'est le silence du travailleur.

Je me suis souvent demandé, à ce propos, d'où menait la haine que ce grand penseur a pour notre Révolution, et je ne crois pas lui assigner une plus juste cause. Carlyle n'est pas précisément indigné par la Terreur ; au fond de tout roi de la mer il y a quelque férocité, et, loin d'être glacé d'horreur par le spectacle de ces effroyables hécatombes, il s'en enivre, il se grise du « systole-diastole » de la guillotine ; et ce n'est pas davantage le déchaînement passionnel de ce temps qui le scandalise, les orgies, les concussions, lespriapées et les sadismes, ni, à plus forte raison, le tumulte des rues, la grandeur des émeutes, la frénésie des batailles ; au contraire, ce sont des épisodes comme la marche des « dix mille Méaades » sur Versailles, aux journées d'octobre, qui lui inspirent ses pages les plus brillantes; non, ce qui l'irrite, un le voit, c'est d'une part l'intarissable bavardage de tous les acteurs de la Révolution, la pro-

digieuse sottise de ces faquins, la fatuité de ces douze cents Jean- Jacques évangélistes, comme il les appelle, qui ne savent que rhétoriquer sans fin, sans raison, sans esprit, sans quoi que ce soit, et, d'autre part, la plus incroyable encore lâcheté de toutes les victimes de la Révolution, le fait que, sur des milliers et des milliers déjeunes gens robustes qui, rien qu'à Paris, ont passé ou failli passer par la guillotine, il ne s'en est trouvé que deux, dont une femme, pour « commencer par un des assassins »! Qu'on se représente, en effet, notre Révolution éclatant en Angleterre ; à coup sûr, elle aurait été différente sur deux points : dans les assemblées, beaucoup moins de discours ou des discours beaucoup moins longs et beaucoup moins vides (qu'on songe aux temps de Cromwell) et, dans les rues beaucoup plus de résistances individuelles ; d'où cette conclusion que certainementlaTerreurn'aurait pu ni durer ni même commencer à Londres, car on aurait si bien rossé dès le premier jour les jacobins, les tricoteuses et les aboyeurs du tribunal révolutionnaire, que la leçon aurait suffi.

Tous ces grands penseurs dont je disais les noms semblent être aux antipodes les uns des autres. Qu'y a-t-il de commun entre la mansuétude de Tolstoï et l'ivresse dyonisienne de Nietzsche ? entre le scepticisme de Renan et la frénésie affirmative d'Ibsen ou de Garlyle ? même, entre ces deux derniers, n'y at-il pas un abîme, et l'individualisme intransigeant du Norvégien est-il conciliable avec l'entraînement à la suite des héros de l'Écossais? Et pourtant, ils ne sont pas si loin que cela les uns des autres; le paradoxe, s'il tentait un esprit subtil et loyal, tournerait au sim-

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