CARLYLE
Die paralogisme ; par un méandre saisissant, l'hédoîisme de Nietzsche aboutit à l'amour de la souffrance, îorarae sous les doutes nuageux de Renan se cachent les rochers plus infracassables que ceux des monagnards d'Ecosse. Au fond, ou mieux au très haut, ousse rejoignent, car tous cherchent le Divin, et Dieu l'est que l'intersection des désirs projetés dans l'infini. Carlyle n'a de commun que la date avec nos vieiles barbes de 1848. Vous voyez-vous lisant un recueil l'articles d'Armand Marrast, Garnier-Pagès ou autres )hénix de notre presse d'alors? Un livre de pam- )hlets carlyliens de ce temps, au contraire, se dévore. H'est peut-être que ce vieux revenant du covenant uge les choses les plus fugaces sub specie œternitais, et que l'éternité, elle, ne vieillit pas. Un jour m'un ministre anglais amoncelait les excuses de ce ju'il n'avait pas pu faire droit à une réclamation de Carlyle, excuses qui nous auraient semblé assez valables, Carlyle lui grogna : « Au jour du Jugement, il sera inutile de rejeter le blâme sur vos électeurs ; ;'est vous qui serez damné! » Que répondre à un tel homme? On comprend donc que les plus graves faits du jour, famines d'Irlande, émeutes ouvrières d'Angleterre, révolutions de France ne fussent pour lui que des excitants de ce que Taine aurait appelé sa « faculté maîtresse », sa monomanie puritaine. C'est la conscience individuelle qui < lui dérobe l'aspect des peuples furieux » ; il aurait compris Bossuet expliquant la chute des Stuarts par la nécessité de sauver l'âme delà reine Henriette; il n'y a que l'âme qui compte, et plus elle est haute, plus elle compte, de sorte qu'enfin il n'y a dans le monde que quelques
très hautes âmes dont il soit un devoir de s'occuper. On reconnaît là le culte des Héros, qui donne àCarlyle un cachet d'absolutisme dédaigneux, et inexact, car Carlyle n'est pas plus absolutiste que les autres grands idéalistes de sa trempe, les Bossuet, les Joseph de Maistre, les Michelet. C'est à cette obstinée tension morale, à cette perpétuelle lévitation d'âme que Carlyle doit son intérêt persistant ; s'il avait borné son horizon aux chances de Robert Peel de redevenir premier, ou de lord Russell de rester au pouvoir, personne ne penserait à rouvrir ses livres, mais quand le « chartisme », ou, pour lui donner son nom actuel, le socialisme, se trouve figuré (défiguré si vous voulez) par la « philosophie des cochons », on sort de la catégorie des « au jour le jour » pour entrer dans celle des « pour toujours ».
Il est vrai que l'actualité a ses petites revanches. Ceux qui voudront approfondir ou seulement effleurer la période de 1848 en Angleterre ne s'adresseront peut-être pas aux Pamphlets du dernier jour ; ils courraient risque de n'y puiser que des idées vagues, sinon fausses. Carlyle, en héros forcené qu'il est, est porté à qualifier lâcheté la faiblesse. Vis-à-vis des Irlandais mourant de faim sur leur sol en friche, sa réprobation est impitoyable: ils sont dignes du workhouse, qu'ils y crèvent ! Pourtant, cela vaudrait la peine de savoir si c'est la faute des paddys que la récolte des pommes de terre ait manqué deux années de suite en 1845 et 1846, et que la crise générale d'Erineût auparavant acculé huit millions de paysans à ce bord d'abîme.
Il n'est pas de problème plus obscur et plus grave
jue celui-ci: La force morale, dont le culte des Héros :st l'exaltation, peut-elle prévaloir contre la force les choses, non seulement la goutte d'eau qui a raion du roseau pensant, mais les frissons inconscients le ces roseaux eux-mêmes ? L'histoire de l'Angleerre, comme celle du monde, pendant le xixe siècle, ^explique par le changement des conditions écoîomiques; l'or et l'argent qui avaient été très abonlants à partir du milieu du xvme siècle, à la suite le la conquête de l'Inde, et avaient stimulé partout e travail, se raréfient et se concentrent dans les nains des grands banquiers ; tous les producteurs grands et petits deviennent, sans qu'ils s'en doutent, i la merci d'un Loyd ou d'un Nathan Rotchschild. De là la succession de crises qui, de 1815 à 1850, ne ont qu'aller en s'aggravant. Ce qui a sauvé la civiisation, ce n'est certes pas le tohu-bohu de 1848 par oute l'Europe, c'est l'arrivée en 1849 du premier or californien qui a desserré les liens où les grands usu- •iers tenaient le monde; l'or a baissé, les prix ont nonté, et l'on a revu, sous Napoléon III chez nous, es golden years que nous avions connues déjà sous Louis XVI. Mais on voit combien cela est indépen- Jant et de Louis XVI, et de Napoléon III. Tout ceci Carlyle le savait-il? Et qu'aurait fait son Héros con- ,re le hank act qui lui aurait refusé l'escompte ?
3a 9 te.
Pour dire que la caste continue à exister chez nous, il faut changer complètement le sens de ce mot ; la caste nobiliaire, par exemple, est plutôt une classe dans les pays où la noblesse a une existence légale
et une coterie dans ceux où elle ne subsiste que mondainement. On comprend ainsi le mot de Tarde au cours d'une conversation intime : « L'esprit de caste, c'est l'esprit de coterie, et les coteries sont le charme de la vie. > Un peu, aurait-il pu ajouter, comme les langues d'Ésope étaient les meilleures choses du monde. Qu'un certain nombre de personnes dans une grande ville aient plaisir à se retrouver ensemble, et qu'il en résulte un milieu très fermé, cercle, académie, dîner périodique, ou que, dans une moindre ville, un petit nombre de familles prenne l'habitude de ne se voir qu'entre elles et de tenir à distance tout le reste, c'est aux uns et aux autres leur droit, mais un droit qui peut devenir blessant s'il s'accompagne d'ostentations, affectations et provocations mondaines. Il y a en ces matières délicates une mesure qu'il convient de garder, et ceux qui se plaignent de l'insistance indiscrète avec laquelle les nouvelles couches cherchent à franchir les barrières du monde sélect, oublient peut-être que le léger désagrément éprouvé par les assiégés ne compense pas les blocs de dédain et les seaux d'eau sale qu'ils ont fait pleuvoir, peut-être à simple titre d'indication, sur la tête des assiégeants.
Est-ce en France ou aux États-Unis, même les nègres hors de question, que les mœurs sont le plus égalitaires? Il paraît que la morgue du faubourg Saint-Germain n'est rien à côté de celle des Quatre- Cents de New-York ; oui, mais par contre le domestique américain, si tant est qu'on en trouve, ne supportera pas le dixième des observations, au surplus légitimes, que son patron lui adresserait en France.
La bonne société de Boston tient à l'écart les riches israélites, ce en quoi elle est beaucoup plus susceptible que le grand monde parisien ; oui, mais on pénètre chez M. Roosevelt bien plus facilement que chez M. Fallières, et un de nos compatriotes en visite chez un ministre américain a vu naguère, non sans surprise, un camelot entrer dans le salon d'auiience comme dans un café pour y vendre ses jouriaux. Môme en Nouvelle-Zélande, nous dit-on d'après H. de Courte, il y a des étages sociaux qui s'établissent entre vendeurs de moutons ; oui, mais je vois lans les notes du même M. de Courte, l'histoire d'un îuisinier qui, rencontrant son patron en tournée l'excursion, l'invite à déjeuner, old man! à la bonne ranquette. En vérité, il est bien difficile de se faire me idée nette sur le degré égalitaire des mœurs an- ^lo-saxonnes comparées aux nôtres.
Certaines remarques sont pourtant importantes. Lux États-Unis, dans la rue, tout le monde se resemble: costumes de drap solide, souliers vigoureux, isages rasés, l'aspect unique est propre, neuf, con- Drtable; en Angleterre aussi, les Iramps mis à part. ]n France, les diversités sautent aux yeux ; j'entenais dire dernièrement à une jeune dame transatlanique qu'elle n'avait compris que chez nous la difféence du beau monde et du gros peuple; il y a d'un ôté excès de recherche ou de prétention, et de l'autre bus presque honteux de négligence et de saleté ; ue la faute en soit à la tuberculose ou à la syphilis, u mastroquet ou au bookmaker, la tenue de l'ourier parisien, et même de la ménagère de faubourg, st déplorable. Or pourtant l'ouvrier de chez nous
est, quand il le veut, aussi poli, aussi beau parleur, aussi féru de connaissances générales que l'homme du monde; ceci frappe non seulement l'étranger qui, tombant de Russie ou de Turquie, a la sensation de se trouver partout dans un milieu de marquis, mais même le compatriote fraîchement débarqué qui n'ose ouvrir la bouche, tellement son accent provincial détonne à côté du joli parler parisien. Ce sont là conditions fâcheuses pour une saine égalité ; des deux côtés on se toise, on se méprise et on se hait en se craignant, alors que tout cela s'atténuerait si les uns abdiquaient les redingotes et les cravates à la Le Bargy et si les autres renonçaient à leur tenue crapuleuse et en vérité trop souvent offensante pour des narines de droit commun.
Autre détail. Le beau, très beau monde, en France, se distingue non seulement par la tenue, mais par l'appellation, titre de noblesse ou particule qui, quoique sans caractère nobiliaire, n'en fait pas moins présumer une origine aristocratique (ce n'est pas d'aujourd'hui, puisque Danton, avant 1789, signait volontiers d'Anton et Roland s'allongeait de la Plâtière). Or ceci est important, car les relations sociales sont affaire de auclitu plus encore que de visu. Il est très probable que, sans les particules, l'exclusivisme mondain aurait été bien moins âpre qu'il ne l'a été et qu'il ne l'est encore ; à ce point de vue, les Italiens ont été mieux inspirés d'accoler le titre au nom de famille : prince Golonna, comte Borghese, et les Anglais de réserver le titre au chef de famille ; il n'y a qu'un lord Salisbury, tous les autres membres de la famille sont des Gecil ; sans doute ces
Cecils-là auront privilège d'entrée dans les salons es plus fermés, mais rien d'extérieur ne les signalera mx susceptibilités démocratiques, ce qui n'est pas nsignifiant ; le droit de porter l'épée a suscité pas nal d'hostilité pour l'ancienne noblesse, et si l'on roulait pousser aujourd'hui à des vêpres siciliennes l'une catégorie mondaine, il suffirait de lui réserver e port obligatoire du monocle.
Cette question de la noblesse est délicate, et pour îous autres Français, elle semble d'ailleurs particuièrement intéressante. Une bonne partie de notre héàtre et de notre roman au dix-neuvième siècle a ;ourné autour de ^opposition du noble et du roturier, ;t même, aujourd'hui, l'intérêt subsiste encore ! Le not récent du prince d'Aurec : « Il y a la manière ! » •épond à quelque chose. Dans les théâtres populaires e public, dur pour le hobereau méchant, est plein l'une indulgence admirative pour le jeune seigneur îlégant et généreux ; et dans la réalité, toute concierge i la bouche pleine de ses « Monsieur le comte est ;hez lui » ou « Madame la baronne est à la campagne ». C'est la bourgeoisie qui est vraiment suscepîble, et parfois très sottement, à l'égard de la noblesse. 11 est vrai que celle-ci le lui rend bien. Tel iveu de Tocquevilleestun peu déconcertant: « Quand e cause avec un gentilhomme, bien que nous n'ayons 3as deux idées en commun, je sens du premier coup me nous sommes de la même famille, que nous parons la même langue ; il se peut que je préfère un bourgeois, mais je sens en lui un étranger. » On aime- •ait queTocqueville se fût plus longuement expliqué, ît qu'il eût dit ce en quoi ce bourgeois lui semblait
étranger: bonne éducation, désintéressement, magnanimité, simple élégance? et de quel bourgeois au juste il s'agissait. Tout change suivant qu'on parle d'un M. Poirier ou d'un M. Gillenormand. Mais en quoi deux personnages qui « n'ont pas deux idées en commun », peuvent-ils se sentir de la même famille? Au fond cela pourrait être aussi bien en partageant les mêmes manies de comtesse d'Escarbagnas qu'en sympathisant dans d'identiques sentiments chevaleresques. Mais même en supposant que la réflexion de Tocqueville ait été exacte aux environs de 1850, même en supposant que depuis lors rien ne se soit modifié par le monde (et sûrement il y a eu des changements: l'extinction d'un très grand nombre de vieilles familles, la décadence morale de plusieurs autres, l'apport d'un sang nouveau en beaucoup des survivantes ; que de blasons redorés avec l'argent juif ou yankee, ou roturier 1 l'acceptation comme nobles ou comme candidats à particules d'une foule de familles qui ont simplement acheté des terres ou payé des droits de chancellerie vaticane, enfin raffinement d'une foule non moindre de familles qui, tout en gardant leur nom bourgeois, n'ont plus rien de ce qu'on reprochait jadis aux bourgeois, pas seulement la faiblesse de singeries gentilshommes), même, disje, en supposant qu'il y ait encore aujourd'hui des différences psychologiques plongeant dans l'inconscient héréditaire entre descendants du tiers-état et héritiers des anciens ordres privilégiés, ce n'en serait pas moins tout autre chose que les oppositions, contradictions et répulsions des vraies castes hindoues entre elles.
Ce qui complique la question des relations sociales, ce sont les femmes. Les noblesses qui se sont maintenues longtemps ont toujours appartenu à des civilisations masculines, comme dans l'Orient et la haute antiquité; dès que la femme a joué un rôle, la vanité tant offensive que défensive est venue tout compromettre ; les plus bouffis orgueils de hobereaux sont moins blessants que certains jeux d'éventail ou de face à main, et les haines de classes sociales naissent le plus souvent d'envenimées piqûres d'amourpropre ; la vie de salon du dix-huitième siècle a joué un rôle beaucoup plus important que la philosophie, la disette et le déficit dans la préparation de la Révolution française. Ceci ferait pencher la balance en faveur des égalitaires, car si on peut à la rigueur tolérer un air hautain chez des gentilshommes fiers de leurs services, on ne peut guère souffrir les poses méprisantes de certaines pécores titrées qui, au surplus, sont souvent, elles-mêmes, nées dans d'arrièreboutiques d'usuriers.
Bien plus, d'une façon générale entre les hyperdélicats pour qui tout voisinage semble promiscuité et les hypodélicats qui ne trient pas sur douze volets successifs leurs relations, les sympathies ne doivent pas aller aux premiers. Qu'une âme ombrageuse et désolée, comme Alfred de Vigny, s'écrie : « Oh fuir ! fuir entre des élus, élus parmi mille milliers de mille ! » cela se comprend; mais tout le monde n'est pas Alfred de Vigny. Déjà quand Horace Walpole écrit à Mme du Deffand : « Ne trouvez-vous pas que les neuf dixièmes de l'humanité ne servent qu'à nous donner envie de vivre uniquement avec le dernier
dixième? » il court risque d'entendre la galerie lui répondre : « Non, si dans ce dixième-là il n'y a que des Walpole et des du DefTand ! » Une large curiosité de bon vouloir est assurément plus sociable, plus agréable, souvent plus intelligente (Balzac et Stendhal adoraient les voyages en diligence) et toujours plus charitable. La pauvre humanité est partout à peu près la même, dans le plus haut patriciat comme dans le plus humble prolétariat, et ce n'est pas en restreignant ses relations qu'on se fera d'elle une idée beaucoup plus flatteuse ; il est à craindre, au contraire, que plus on observe les gens de près et plus on découvre en eux de défauts ou de petitesses, alors qu'au contraire, vus de loin et de haut, tels individus dont la vileté d'âme vous aura indigné dans des circonstances données, vous apparaîtront comme de bons pères de familles dévoués à leurs amis et salués par leurs voisins ; il ne faut pas être trop difficile en ce bas monde !
On pourrait donc dans beaucoup de cas se départir d'excessives réserves. Les haines viennent soit de ce qu'on est en relations trop suivies et trop hiérarchisées, soit de ce qu'on est sans relations aucunes; au contraire, d'espacés mais répétés rapports sont ce qu'il y a de plus favorable à la concorde sociale ; si on faisait dîner ensemble, par petits groupes, les gens d'extrême gauche et les gens d'extrême droite, au troisième dessert ils s'effondreraient dans le gilet les uns des autres.
Célibat.
Voici un exemple de sélection sociale, à rebours,