‹ Pour causer de toutChapitre 33 sur 138 · CRIMINALITÉ · texte numérisé non relu

CRIMINALITÉ

qu'on vibre à certains versets du Psalmiste ou à certains mots du Nazaréen. Sur ce terrain-là d'héroïsme magnanime, tout le monde peut convenir, libres penseurs et dévots, artistes et puritains, individualistes et solidaires, chacun d'eux vraiment chrétien, s'il peut au moins dire comme tel clergyman américain: « Je suis plus ému par ma vision de la personnalité de Jésus que par la pensée de ses doctrines. » LasI allez donc faire entendre cela à un fils de la vieille Europe, et de l'Europe méditerranéenne qui porte le glorieux mais lourd héritage des juristes romains et des sophistes grecs, et qui ne connaît la religion que sous la forme d'un très rigoureux problème de responsabilité morale ou d'une très logique explication d'ontologie générale.

Criminalité.

Il est bon, après un quart de siècle, de voir ce que le mouvement de l'École criminaliste italienne a donné. L'idée du criminel-né, sous la forme absolue dont l'avait habillée YUomo delinquente, n'a plus guère de défenseurs ; on ne conteste pas qu'il soit prudent de se méfier des physionomies bestiales et repoussantes, mais personne n'oserait envoyer en prison, sans autre forme de procès, ceux qui en sont affligés, et comme les criminels ayant la tigure de l'emploi sont l'infime minorité, le problème de la nature délictueuse reste entier. Au fond, d'ailleurs, l'École italienne est plus près maintenant, avec M. Enrico Ferri, de ceux qui, comme Tarde, expliquent le délit par la vie sociale, que de ceux qui, comme Lombroso, en font une anomalie biologique. Il faut dire que

Lombroso est le type de ces savants brouillons, hâtifs et superficiels, auxquels on ne peut reconnaître qu'un mérite d'agitateur ; des idées qu'il a lancées rien ne subsiste ni, je le disais, le criminel-né, ni le criminel atavique, ni le génie dégénérescence, ni l'épilepsie larvée, etc.

Les trois sociologues que je viens de citer conviennent qu'il faut abandonner radicalement l'idée de libre arbitre quand onparle de délits et de délinquants. Je le veux bien et reconnais que cela coupe court à des recherches insolubles, mais je me demande où est le gain pratique. Toutes les améliorations criminologiques dont notre temps a quelque droit d'être fier reposent sur ce postulat qu'on dit démodé: échelle et variété des punitions, loi de sursis, colonies agricoles, libération conditionnelle, procédés de reclassement, tout cela fonctionne comme si le libre arbitre était une réalité : si le délinquant n'était pas susceptible de s'amender, est-ce qu'on penserait à tous ces délicats et ingénieux systèmes? Quant à l'inconvénient que peut avoir cette conception de la philosophie classico-spiritualiste chez des juges, j'avoue ne pas le saisir; j'ai siégé dans un jury et je n'ai pas remarqué pendant toute la session que l'hypothèse du libre arbitre ait gêné ou déformé l'opinion des jurés. Si cette préoccupation devenait dominante, elle aurait d'ailleurs pour effet de pousser à l'indulgence systématique car le juge ne serait jamais sûr que la liberté morale du prévenu ait été entière, et ce résultat n'est pas pour me déplaire. L'énervement de la répression que redoutent les élèves de Lombroso me semble beaucoup moins redoutable que son contraire, et

Page 1