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DÉPUTÉS

Rien que le strict nécessaire : qu'ils ne soient plus rééligibles ; que les élections se fassent au scrutin de liste proportionnel, et que les sénateurs ne soient plus nommés par les assemblées locales. Avec ces trois formules, l'exorcisme est suffisant. D'autant que les grimoires magiques sont toujours un peu dangereux, et qu'il vaut mieux ne pas recourir à des rites trop puissants; la ballade de l'apprenti sorcier donne à réfléchir. Si l'on pouvait libérer notre vie publique de l'obsession politicienne, et ôter toute frénésie âpre aux luttes électorales, ce serait beaucoup, et le mieux étant l'ennemi du bien, ce serait assez.

Il serait, d'autre part, facile de pousser aux économies en posant le principe que l'indemnité parlementaire, préalablement fort réduite (à 6.000 francs par exemple), pourra être augmentée par la répartition entre tous les membres du Parlement de la moitié des économies réalisées pendant le premier exercice budgétaire à la suite d'un vote des deux Chambres.

Car, personne qui n'avoue les mécomptes du système représentatif au point de vue de la gestion financière. Depuis que les impôts sont votés librement par le peuple, ils sont beaucoup plus lourds que quand ils étaient imposés par le Roy. Or jusqu'ici aucun moyen n'a pu être trouvé de refréner les manies dépensières du Parlement. Pour la comptabilité proprement dite, on est arrivé à des merveilles d'ordre. Mais pour la prodigalité, tout a échoué. Les Chambres ont trop d'intérêt à faire pleuvoir la bonne manne électorale, et les ministres sont trop ici les humbles valets des Chambres. Il est probable que le procédé sur quoi tant de personnes fondent leur espoir, donner au

ministère seul l'initiative des dépenses, n'aurait d'autre résultat que de réserver, plus étroitement encore qu'auparavant, au parti au pouvoir le monopole des crédits utiles. Chaque année, depuis vingt-cinq ou trente ans, le budget s'enfle, dune quarantaine de millions; la montée est aussi fatale que celle du flux. Or avec notre principe, tout change. Pas de digue bruyante et vaine; c'est le flot qui de lui-même s'arrête ot se résorbe. Le parlementaire n'a plus (supposons-le sans enfants) que ses 6.000 francs; il veut les doubler. Ambition louable, maintenant que nous, contribuables, nous en tirerons profit. Qu'il fasse des économies et il touchera sa prime 1 Or, pour trouver sur un budget de plus de 4 milliards les 5 ou 6 petits millions qui seront chaque année nécessaires, on peut avoir confiance dans leur bonne volonté à tous. Ils pourront, au début, sans doute, faire quelques suppressions regrettables, par exemple de chaires savantes; on les reconstituera peu à peu avec des dons libres, voilà tout. Il faudra bien, s'ils veulent leurs 6.000 francs de supplément, qu'ils arrivent aux gros morceaux inutiles. C'est alors que les contribuables se frotteront les mains. Au bout d'un siècle, ce ne sera jamais que le budget diminué de 500 à 600 millions, ramené tout au plus à ce qu'il était avant la guerre. Spectacle à peine plausible,et constituant, en vérité, le moins que nous autres, qui payons les chandelles, nous puissions demander aux cabots.

Discipline.

Un des surhommes à la mode, VHomme qui vient, de M. Georges Valois, est vraiment savoureux par

son mélange de nietzschéisme et de christianisme, combinaison que Zarathoustra n'avait pas prévue (qui sait?) et qui menace de faire fortune. Il n'y a pas si longtemps qu'un haut clergyman anglais s'appropriait les vers d'un de ses compatriotes: « Silence à la sotte et vaine chanson qu'il faut tendre l'autre joue! » M. Valois transpose en français cet « Hymne à Agir». « Ce n'est pas par la raison et la liberté que l'humanité s'élève, c'est par la force et la contrainte I » Comme j'ai écrit tout un livre, Quand les peuples se relèvent... pour peser sur ce point le pour et le contre, on m'excusera de n'avoir pas le courage de redescendre dans la lice, et de me contenter de secouer la tête à l'appel de V « amour impitoyable » et à l'annonciation de V « ordre ». Certes, je ne renie rien de la Synergie sociale. Toujours admirable brille la formule de Gabriel d'Annunzio, que la civilisation est un cadeau fait par l'élite à la multitude, mais enfin d'où sort l'élite sinon de la multitude, et qu'est-ce qui fait la puissance des chefs sinon la force des soldats ? L'ordre est néant s'il n'est pas obéi, et l'obéisîce n'est féconde que consentie, et psychologiquement pressentie. Rationabile sit obsequium, dit la grande Dominatrice elle-même. Quelques maux qu'ait faits la liberté, l'autorité en a fait davantage. Discipline, soit. Mais dans «discipline » il y a « disciple », il n'y a pas « esclave ».

Divorce.

Que d'encre a fait couler cette question! C'est qu'il r-t si facile d'écrire, pour ou contre, un traité, une comédie, un discours ! En cent ans la loi a changé

quatre fois. Elle changera encore, et plusieurs fois. Et le pour et le contre se heurteront toujours, comme du temps d'Aristophane. Vu des intéressés, rien de plus légitime et salutaire que le divorce. Vu de la société, rien de plus souhaitable que le mariage indissoluble. Alors, direz-vous, que les égoïsmes intéressés s'inclinent devant le bien général ! Oui, mais ce bien général est si général, et ces intérêts particuliers sont si douloureux et impérieux l On ne s'entendra jamais. M. Péladan complique la question en faisant intervenir les brefs, les bulles et les évangiles. Invoquer saint Mathieu contre le Droit canon, je vois d'ici le sourire de M. Alfred Loisy. En somme la Curie opine qu'un mariage ne peut pas être dissous, mais qu'il peut être annulé. C'est très logique. La procédure coûte cher et il y a des aigrefins en soutane qui gardent l'argent. Soit, mais réservons un peu d'indignation pour une autre justice, où l'on est vraiment forcé d'ester, et où ne manquent ni les aigrefins en simarre ni les frais de patrocine. Alors il n'y a que les gens riches qui peuvent faire casser leur mariage à Rome? Comme il n'y a que les gens riches qui peuvent divorcer en Angleterre. Le résultat est le même, blâmable en théorie, salutaire en pratique, car ce qui importe en matière de divorces, ce n'est pas qu'on les qualifie dissolutions ou annulations, c'est qu'on en prononce aussi peu que possible. Nous autres Français nous faisons juste le contraire ; nous les prononçons sans équivoques, mais foisonnants. C'est peut-être un tort.

Dans les divorces, d'autre part, ceux qui sont intéressants, ce ne sont pas les intéressés. — Qu'ils s'ac-

cordent entre eux ou se gourment, qu'importe ? — ce sont leurs enfants. Quand il n'y en a pas, on peut tout admettre, même le divorce par consentement mutuel. Quand il y en a, on voudrait ne rien admettre, pas môme le divorce pour adultère. Et c'est ce à quoi encore arrive le Droit canon. Le Code Napoléon avait ici une sage mesure : les enfants des époux en instance de divorce devenaient de plein droit propriétaires de la moitié des biens de leurs parents. Peut-êtrecela a-t-il arrêté pas mal d'instances, et bien des incompatibilités absolues en sont-elles devenues relatives.

Qu'ajouter encore? Ceci, peut-être, que si ce qui constitue socialement le mariage c'est la famille, pensée profonde, et si ce qui constitue la famille ce sont les enfants, pensée insondable, il s'en suit qu'il n'y a vraiment mariage que quand il y a berceau. Jusquelà, donc, liberté absolue, divorce aussi facile que possible, répudiation, pile ou face, tout ce qu'on voudra ; mais après cela, bouclée la boucle ! Car les naquets nous la baillent belle en nous jurant que les enfants se trouveront toujours mieux chez leurs parents remariés chacun de son côté que chez leurs parents restés conjoints et combattants. Qu'en saventils? L'enfant en butte à un parâtre ou à une marâtre sera, lui, presque toujours malheureux, et trop souvent mal conduit(on a remarqué chez les jeunes délinquants l'énorme proportion, 86 sur 100, de ceux élevés dans des ménages irréguliers) tandis que l'enfant témoin des pires attrapades familiales pourra n'en pas souffrir, et même en tirer profit en jugeant ces ilotes ivres dans sa petite cervelle. Sans compter que, d'une

part, la présence de ce témoin grandissant pourra ramener à la concorde des dissentiments peut-être superficiels, et que, d'autre côté, si les parents se séparent pour vivre dignement chacun à part, l'enfant qui ira de l'un à l'autre n'aura à se formaliser d'aucun fâcheux spectacle. Restera le sort, nous assure-t-on, lamentable, de ces pauvres séparés qu'une barbare loi empêcherait de recommencer leur vie. Et pourquoi ne continuent-ils pas celle qu'ils ont, avec leurs enfants partagés ou alternés ? Quelle rage de se remarier chez les gens qui n'ont pas eu à se louer du mariage I Sur deux séparés, il y en a eu toujours un d'insupportable, et quelquefois deux ; les empêcher de recommencer c'est rendre service à un imprudent sur deux au minimum. — Mais vous les condamnez à la basse débauche ? C'est bien s'occuper de messire Jean Ghouart. Et,pasquedieu 1 c'est bien s'occuper aussi du divorce 1 Voilà une page déplus ajoutée aux je ne sais combien de milliers qui ont traité cette palpitante question, et ce ne sera pas la dernière ! Sujet merveilleux, le type des sujets inépuisables, tout le monde a son opinion, et toutes les opinions sont admissibles, et le pour étant aussi vrai que le contre, il y a autant de gens pour que contre. Feminaa. dernièrement interrogé 3.000 lectrices, elles se sont partagées également, à quelques unités près: 1.500 pour les frères Margueritte, 1.500 pour Paul Bourget. Nous ne sommes pas près de l'unité morale chère à ces messieurs de l'Université1 1 Mais aussi

1. Autre consultation moins indécise sur l'article 213. (Le mari doit protection à la femme, la femme doit l'obéissance au mari.)

quelle idée de provoquer une consultation au petit bonheur ? Le fin des fins c'est de s'adresser, comme firent MM. Margueritte justement, à des personnes dont la pensée était connue d'avance. Des réponses, qui furent données à cette occasion une seule a soulevé un lièvre dont la course pourrait bien dérouter même les chasseurs du domaine mariage sans enfants, c'est celle qui juge la question au point de vue de la parole d'honneur. Si j'ai juré à ma femme de ne jamais épouser, elle vivante, d'autre femme, qu'elle devienne après cela criminelle, folle ou infidèle, je n'en serai pas moins tenu envers elle jusqu'à sa mort. Les naquets qui font des phrases sur le si noble droit qu'a tout homme libre de revenir sur un engagement indéfini, devraient bien étendre leur solution à la matière, tout simplement, des billets à ordre....

D'ailleurs le divorce est déjà vieux jeu, et il paraît que c'est vers l'union libre que nous courons. Ce ne serait pas impossible. Lors des représentations d'Un Divorce, de M. Paul Bourget, un quotidien consulta ses lecteurs, et ce n'est pas un symptôme à négliger que sur 7.000 réponses il y ait eu 1.500 votes pour l'union libre. Plus curieux, encore, que le tiers de ces suffrages émanât de femmes, car on devine bien ce que l'homme gagnera à l'union libre, mais non la femme, sinon de collectionner des bébés de provenance diverse. Toute cette consultation est d'ailleurs intéressante ; on y voit que les partisans et les jadversaires de l'indissolubilité s'équilibrent, exacte- Une revue interrogea 6.512 lectrices; il y eut 963 approbations Bt 5.449 anathèmes.

ment chez les femmes, presque chez les hommes, et que de toutes les solutions du problème, c'est l'actuellement légale qui a le moins d'approbateurs, 1 sur 15 ou 16 seulemeut ; comme toujours ce qui existe est moins beau que ce qu'on souhaite. Mais que valent au juste ces consultations, ces votes émis au sortir d'une représentation échauffante ? M. Alfred Naquet triomphe de ce qu'il y ait eu une légère majorité en faveur du divorce « dans un milieu où tout était de nature à faire prévoir un résultat contraire » ; mais un de ses adversaires pourrait lui rétorquer que le public théâtral se recrute plutôt dans un monde joyeux, désœuvré et plus favorable à l'union libre ou mi-libre que les humbles ménages réguliers qui le soir restent chez eux, ayant à se lever de grand matin le jour suivant. La question mariage-divorce reste donc entière, heureusement pour les chroniqueurs, dramaturges et polémistes, et sans fin s'entrechoqueront les arguments blancs, et les arguments noirs, et tous de façon bien oiseuse, car ce n'est ni le divorce, ni l'union libre, ni même le communisme, que finit par envisager très loyalement M. Naquet, qui supprimeront les tristesses des amours mal partagées et des unions mal assorties. Si les hommes commençaient par se guérir de leur brutalité, et les femmes de leur acariâtreté, et tous de leur égoïsme, le bonheur conjugal serait mieux garanti qu'avec toutes les lois présentes, passées et futures. Alors, si on en restait où nous sommes ? En dépit de son anarchisme théorique, l'union libre provoquerait une effroyable quantité de procès, de réclamations, de contestations, et pour quel piètre résultat ! Je plains la pauvre femme

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