EMPIRE (SECOND
Élections.
Les simples contribuables peuvent, du moins, avoir, dans certains cas, l'instinct des intérêts du pays, comme les indigènes, fils et petits-fils d'indigènes, entendent assez bien, quand ils s'écoutent eux-mêmes, la parole obscure de la patrie. Mais un vainqueur du scrutin, un homme de parti issu de la lutte électorale et continuant à vivre dans la lutte parlementaire, est-il seulement capable de faire silence pour écouter ces mystérieux murmures qui nous disent ce qu'a le droit d'exiger l'honneur national ou la tradition historique ? Tous, au contraire, sont à la merci d'impressions personnelles, rafales d'arrogance dans les moments de force, vents de frousse dans les époques de faiblesse...
Ajoutez que ces élus ne sont jamais nommés que par une fraction des votants qui eux-mêmes sont une fraction des inscrits, qui eux-mêmes sont une fraction des membres de la nation. Depuis trente ans que nous vivons sous un régime parlementaire, pourtant régulier, aucune Chambre n'a représenté, je ne dis pas le pays, mais la majorité de ce pays fictif qui est le corps électoral. Il y a même eu des lois très importantes (on en a fait le calcul minutieux) qui ont été l'oeuvre de députés n'ayant réuni à eux tous que le quart ou le cinquième des voix électorales. Parler de représentation dans ces cas-là est une mauvaise plaisanterie.
Empire (Second).
Ce gouvernement ne semble pas s'être élevé en
politique au-dessus de la conception d'un sergent de ville ; il a fait circuler, un peu rudement au début, ce qui n'a pas déplu aux bourgeois qui trouvaient la chaussée trop encombrée, et il a continué sa faction monotone et bourrue sans voir qu'il finissait par se mettre à dos lous les passants. Il a cru que le parlementarisme était l'unique cause du mal et il Ta supprimé à la hussarde ; mais quand il s'est aperçu qu'il manquait quelque chose, il l'a rétabli à la bonne franquette. Le machiavélisme qu'on lui a si souvent prêté est de la même nature que celui de Necker vu à travers certains historiens de la Révolution ; l'incapacité du banquier genevois, ce pauvre homme qui restait dans son carrosse un quart d'heure sans décider par quelle visite il commencerait, n'a d'égale que « l'impraticité » du doux rêveur qui, au bout de quinze ans de pseudo-autocratie, refait exactement ce qu'il avait défait. Pourtant, comme il aurait été facile aux hommes de ce régime de profiter des circonstances pour entreprendre l'éducation politique du pays 1 II suffisait pour cela, d'abord, de régulariser loyalement la pratique du plébiscite ; au lieu de le sortir de loin en loin comme une machine de méfiance répondant par un monosyllabe à ce qui aurait exi^é plusieurs douzaines de questions séparées, il fallait en user chaque année, à date fixe, poser alors un suffisant nombre d'interrogations très claires, édicter des règles très la.-ges sur la façon dont on déciderait quelles questions seraient posées et après combien de temps les mêmes questions pourraient être resoumises et arriver ainsi à opposer la volonté consciente de la nation au parti pris de ses repré-