ESTHÉTIQUE
furieusement armée pour la querelle de Dreyfus ; et vous vous rendrez compte de la mauvaise humeur légitime de la vraie France autochtone. Mais les maladresses se réparent et les malentendus s'éclaircissent. Le jour est assurément proche où nous nous embrasserons tous.
Esthétique.
Celui qui s'occupe de science sociale ne peut pas se désintéresser de l'esthétique. L'art est, au même titre que la religion, la morale, la politique, le droit, une manifestation nécessaire de toute société humaine. Un vrai sociologue devra donc être un esthète aussi. C'est ce que fut Taine. C'est ce qu'était, hier encore, Gabriel Tarde.
Le beau, il y en a d'innombrables définitions, diverses et, qui sait, toutes exactes. Pour le vulgaire, c'est « ce qui fait plaisir ». Un os à moelle doit être la beauté suprême pour un molosse ; et qui se formaliserait du rapprochement devrait se demander si Ba propre extase devant ce qui lui semble le ciel sur la terre n'est pas fortement intéressée. A l'autre bout de l'échelle, pour saint Augustin, par exemple, le beau c'est la splendeur du vrai ; mais les artistes rechignent à cette définition. Elle leur semble, en dépit du mot splendeur qui y met une tache de lumière, lier l'art à la remorque de la science. Où voit-on la « vérité » dans une fiction, une symphonie, un desmii d'arabesques? Confondre le vrai et le beau c'est ouvrir la porte au géomètre qui, devant une statue demande : Qu'est-ce que ça prouve ?
Il c^t exact, toutefois, qu'en dehors des lignes, des
couleurs, des sons et des mots, il y a une beauté qui, pour ne pas tomber sous le verdict des jurys des Salons, n'en a pas moins droit à l'attention des penseurs. L'idée de fécondité, qui est si liée dans le monde vivant à l'idée de beauté, au point que les neuf dixièmes des hommes ne conçoivent celle-là qu'à propos de celle-ci, semble également lui être attachée dans le monde des abstractions. La beauté, pour une idée ou une découverte, consiste à être la source d'autres découvertes ou d'autres idées, un peu comme, d'après Schopenhauer, la beauté pour une vierge consiste à présenter toutes les présomptions de la maternité future. Qui sait, alors, si une œuvre d'art ne nous paraît pas d'autant plus belle qu'elle nous féconde plus profondément en rêves d'autres œuvres ou en vouloirs de grands actes ? Darwin disait un jour : « Ce qui me plaît dans la musique, c'est qu'elle me fait davantage penser, quand j'en entends, à l'histoire naturelle. » Mais peut-être dans cette beauté spéciale qu'avait pour lui l'harmonie, faisait-il des différences entre les œuvres, et réservaitil de préférence le mot beau à la symphonie qui activait le plus sa fécondité scientifique.
De même que le beau est lié au pressentiment de Tutile, il est uni aussi à son souvenir. L'utilité présente n'a jamais droit à ce mot beauté, mais l'utilité passée en est digne. Ce qui est simplement démodé ne nous semble pas artistique parce que nous pourrions encore nous en servir, mais ce qui est tout à fait inutilisable nous émeut d'un charme spécial. Mélancolie du passé, ou ivresse de l'avenir, il y a toujours quelque chose de désintéressé dans la beauté,