ESTHÉTIQUE
et peut-être peut-on saisir là une des identités profondes du beau moral et du beau formel.
Est-ce à dire qu'il faille confondre l'art et la morale ? Non certes, pas plus qu'il ne faudrait, sous prétexte de réaliser l'unité humaine, confondre la femme et l'homme. On ne peut perfectionner un type qu'en poussant à l'extrême ses caractères, une Vénus n'est jamais assez Vénus, et un Apollon n'est jamais assez Apollon ; mais le type n'est qu'un moment de l'évolution générale, les sexes eux-mêmes se ressemblent, féminins dans l'enfance, masculins dans la vieillesse. L'art ne peut se réaliser qu'en se préférant à tout le reste. De là l'intransigeance des artistes qui n'a d'égale que celle des moralistes, des politiques, des juristes, des religieux. 11 ne faudrait pas estimer un jurisconsulte qui mettrait quelque chose au-dessus de son Code, ou un homme d'Etat qui préférerait un sport quelconque à l'art de diriger les hommes. Un véritable artiste sera un fervent, au moins quelque temps, de l'art pour l'art. Toutefois il ne faudrait pas se hâter d'en conclure que l'art trouve sa fin en lui-même, et que les très grands génies ont tort quand ils abandonnent cette théorie de l'art pour l'art dont leur jeunesse presque toujours s'enivra.
Si la beauté n'est, en un sens, que de l'utilité future, on comprend que l'art soit, au fond, un moyen d'atteindre quelque donnée sociale. Dans les civilisations vraiment originales, l'art, la religion, la morale, etc., concourent à un but unique qui est la réalisation parfaite de cette culture. Glorification des rois ou adoration des dieux, culte de la gloire, pour-
150 POUR CAUSER r>E TOUT
suite de la volupté, aide de la science, flatterie de la masse, l'art s'impose toujours une mission sociale ; dans ces sociétés-là, éthique et esthétique marchent d'accord. « La sainteté au moyen âge était à la fois la beauté et la moralité suprêmes. » Si l'art et la morale se séparent, c'est signe que l'un des deux n'est pas spontané, et qu'il y a conflit entre ces deux grands moyens du vouloir social.
Mais l'art n'en garde pas moins sa personnalité. Il a son rôle bien spécial dans ce grand travail d'harmonie intégrale qui est l'œuvre de toute société humaine. La science, la politique concilient les idées ; la religion, la morale concilient les volontés ; l'art, lui, concilie les sentiments. Il vient de l'amour individuel et il va à la concorde générale ; il accomplit dans le domaine des sens ce que la logique réalise dans celui des esprits, et ce que la foi réussit dans celui des cœurs. Par ceci on comprend que l'art, dans l'évolution des sociétés, soit en général tardif et très longtemps subordonné. Les impulsions purement sensuelles constituent ce qu'il y a chez nous de plus réfractaire à la sociabilité ; l'esprit et le cœur se nourrissent de jouissances communes, compréhensions ou communions ; les sens sont au contraire jaloux et sauvages ; ce n'est qu'après une longue éducation qu'ils sont susceptibles de s'épurer et de se socialiser, et l'art n'y parvient qu'après s'être mis longtemps à la remorque des autres forces de synergie ; il doit d'abord se faire le servant de la religion, de la politique ou de la science pour arriver, à la fin, à réaliser sa propre essence, c'est-à-dire le culte de la sensualité désintéressée.
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Mais quand il s'élève à cette conscience suprême, son rôle est aussi bienfaisant, aussi important, aussi enivrant que celui des autres génies de cohésion sociale. La religion n'est pas exempte d'âpreté, ni la morale d'étroitesse, ni le patriotisme de violence, ni l'industrialisme de bassesse, ni la politique de dureté, mais l'art, lui, n'est que sérénité et que joie. Même en ses jours les plus vulgaires, il a encore quelque chose d'ennoblissant, et ce n'est pas illusion qu'à son contact la pire sensualité s'éclaire. Et par là il s'affirme comme le frère de ce qui nous pousse vers le pur et vers le bon, c'est-à-dire, en dépit des fâcheux dévots et des nauséeux prêcheurs, de la mystique et de l'éthique. « Avec son air d'indifférence à l'effort moral, dit Tarde, il prépare les voies à la moralité la plus haute, qu'il atteint sans la viser, et précisément, peut-être, parce qu'il ne la vise point directement, comme on est d'autant plus sûr d'atteindre la santé et le bonheur qu'on n'en fait point l'objet direct de son désir.» Et de même que, d'une main, l'art touche à la morale, de l'autre il touche à la religion. Le frisson du divin est le frère du frisson du beau. A la vue d'un des grands spectacles de la nature, infini de la mer, majesté des montagnes, splendeur du soleil couchant, on ne sait si le trouble qui vous pénètre est adoration ou admiration, et dans la force instinctive qui nous pousse, nous Européens d'Occident, vers nos Dieux-Hommes d'autrefois ou vers notre Homme- Dieu d'aujourd'hui, on se demande s'il n'y a pas autant de passion esthétique que d'inspiration religieuse. La sensualité désintéressée qui est l'âme de l'art, est bien un peu celle de la religion, de même
que la soif de pureté absolue qui est la cause de la religion est un peu l'effet de l'art. Le parfum, cette extériorisation du sentiment religieux, touche de très près aussi au sentiment artistique ; et l'art, la religion et la morale, ce qui prouverait encore leur commune racine profonde, ont la même horreur pour ce qui sent mauvais ; on peut trouver des visions désagréables, et des auditions douloureuses, et des gustations pénibles, il n'y a que des odeurs qui puissent être dites répugnantes ; or l'art, la morale et la religion sont les trois seuls sentiments qui connaissent le répulsif.
État.
Un précis de droit administratif dont la vogue se maintient, comme celui de M.Maurice Hauriou, constitue un excellent manomètre de la puissance publique. D'édition en édition (et le livre en est à la 6e) on suit à l'œil nu les métamorphoses évolutives de l'État, cet autre Boi Bombance, qui voit se reconstituer dans son sein tout ce qu'il a dévoré. Oui, tous ces anciens rivaux, conquis et incorporés, se réveillent, ces parcelles du Tout s'individualisent, ces branches du ficus hindou, en retombant sur le sol, deviennent d'autres arbres, ces « commissaires » créés pour s'opposer aux « juges » finissent par se transformer en juges à leur tour, et qui sait si l'État ne cherchera bientôt à rogner les griffes de ce Conseil d'État qu'il a nourri pour se défendre contre les crocs des parlements, flattés et engraissés eux-mêmes pour étrangler les juridictions féodales? Ce qui pourra le dispenser de recourir aux ciseaux vengeurs, c'est
seulement la dépendance dans laquelle il tient et les magistrats qui ne sont pas plus indépendants que des instituteurs, et les juges administratifs que Ton peut faire sauter comme des gardes-champêtres. C'est à un changement de personnel de ce genre que fut dû le revirement de jurisprudence du Conseil d'État en matière de garantie des fonctionnaires. Cette assemblée, peu après la guerre, les avait carrément remis dans le droit commun en s'appuyant sur le décret du 19 septembre 1870 qui abrogeait l'article 75 de l'an VIII. Ce n'était pas l'affaire du Gouvernement. Une fournée opportune de conseillers permit non seulement d'abandonner l'idée nouvelle, mais même de renforcer l'idée ancienne en étendant, au nom de la séparation des pouvoirs, le privilège de l'invulnérabilité même à des non-fonctionnaires. De tels spectacles sont mélancoliques.
États-Unis.
Les États-Unis marchent si vite qu'il faut, tous les dix ans, les photographier au passage. Ceux de Tocqueville et de Laboulaye n'étaient déjà plus ceux de Claudio Jannet et de Noailles qui ne sont plus davantage ceux de Paul de Rousiers et de Mandat- Grancey. Mais ne les voit-on pas se transformer en ce moment même, et M. Boutmy, planteur d'une nouvelle colonne milliaire,n'a-t-il pas été obligé d'ajouter, au dernier moment, un chapitre-chapiteau à ses Éléments d'une psychologie politique du peuple américain? Il est rare qu'on assiste à la naissance d'une âme; or les Etats-Unis, ce peuple jusqu'ici enfant, naît véritablement comme nation (1902); et sa crise pubère se
manifeste par cet impérialisme dont nous voyons coup sur coup les graves gourmes, l'expulsion des Espagnols des Antilles dont la portée symbolique est immense, l'occupation des Philippines par quoi va changer Taxe du monde, l'organisation des grands trusts qui probablement révolutionnera l'Univers. Et cela vaut la lumière et le bruit I comme dirait le vieux Ruy Gomez. Ce que pour d'autres peuples auront été la Chrétienté, la Chevalerie, la Conscience, la Liberté, l'Égalité, la Solidarité, pour les États- Unis ce sera le Labeur productif et intensif. Toute formule est trop étroite ; pourtant celle-ci fait assez bien deviner l'essence psychique du nouveau peuple. On ne travaille jamais mieux que quand on travaille, soi, chez soi, pour soi. Et voilà pourquoi « outre-mer » tout est sacrifié à l'individu. Il s'agit d'aller à fond de train ; tant pis pour les maladroits qui ramassent une pelle et pour les distraits qui sont écrabouillés. L'effort pour l'effort, c'est la devise du vrai travailleur, comme l'art pour l'art, non moins absurde en logique, est la devise du véritable artiste.
Ceci dit, à quoi tient la grandeur des États-Unis? Avant tout, au lieu. Si le nouveau monde n'avait eu ni fleuves, ni ports, ni minerais, il n'aurait rien donné. Et puis, à la race. Qu'on compare l'œuvre des Européens à celle des Peaux-Rouges ou des Nègres ; plus spécialement, aux colons de langue anglaise, cavaliers du sud, puritains du nord, papistes du centre, tous admirables spécimens d'humanité; non que des Français ou des Espagnols n'eussent pas été capables de mettre en rapport le Far- West, mais ils l'auraient fait autrement, et sans doute avec moins
d'opiniâtreté étroite, donc avec moins de succès rapide. Et enfin, pour achever de donner raison à la triade tainique, au moment. Sans les bateaux à vapeur,sans toutes les inventions industrielles du xix6 siècle, les États-Unis auraient végété et peut-être décru. L'Anglo-Saxon,pour user de ce terme commode, a le sens de la discipline que nous n'avons pas, hélas I « Alla virtu latina, disait le Tasse, o nulla manca, o sol la disciplina. » Et ce sens est richement complexe ; il consiste à savoir obéir et savoir commander, à son tour ; savoir obéir c'est être sensible soit à la supériorité de certaines personnes, soit à la nécessité de certains principes, et incliner son intelligence et sa volonté dans le sens de cette sensibilité ; savoir commander, c'est avoir le coup d'œil de ce qu'il faut faire, le respect et l'amour de ceux qui auront à faire, sans quoi ils ne feraient pas, et aussi l'art d'inspirer confiance, de provoquer le dévoûment et au besoin de briser la rébellion. Tant de choses en un mot! dirait M. Jourdain. On a souvent dit que trois Anglais qui se rencontrent sur un paquebot nomment tout de suite un président, un secrétaire et un trésorier; trois Français, eux, n'échangeraient que des coups d'œil hautains ou moqueurs, étant nalurellement individualistes, amoraux, sceptiques, indolents, imprécis, durs et malveillants pour autrui, et par autrui moqués, délestes et trahis, c'est-à-dire le contraire, terme à terme, de ce que je disais être le discipliné. Et pourtant, c'est un Français qui a dit le mot le plus profond de la science sociale : La soumission est la base du perfectionnement.
L'absence de ce sens explique pourquoi chez nous
la contrainte est, hélas I de toute nécessité, alors que chez les Yankees, elle est presque inutile. 11 semble que des deux sociétés l'une n'a cherché qu'à étendre la force publique, et l'autre qu'à la paralyser. Le système politique des États-Unis est un gâchis effroyable, et tels peuples qui ont voulu s'inoculer leurs institutions se sont littéralement empoisonnés ; c'est leur imitation qui est responsable du retard de deux ou trois générations qu'a subi l'Amérique latine: un gouvernement sans force, des députés sans pouvoir, des juges sans action, des conflits insolubles, au fond rien ne marche, mais grâce à cela justement les individus, eux, marchent à leur gré, et comme ils ont l'instinct de la discipline, ils marchent très bien.
Digne M. Boutmy ! Voulant expliquer pourquoi l'Américain manque de notre horizon historique à nous : « Écoutez, dit-il, le retentissement de ce nom de la France, et prononcez ensuite celui des États- Unis ; le premier fait sonner des profondeurs, on dirait une voix longuement répercutée qui sort d'un antre ; le second rend un bruit sec et bref, un bruit de plein air, comme de deux silex entrechoqués à quelques pas de nous. » Je vois d'ici l'obstination d'un Yankee à articuler, pour essayer de se rendre compte : Fi^enss, et Iounaïted Stetssf...
Est-il vrai que, comme l'affirme M. Anatole Leroy- Beaulieu, les Etats-Unis soient un des pays du monde où il y ait le moins de préjugés? De pareilles assertions font toujours un peu dresser l'oreille. « Si nous prenons, continue notre auteur, les principaux préjugés, tels que les analyse par exemple Herbert
Spencer dans son Introduction à la science sociale, nous trouvons qu'aux Etats-Unis ils sont moins répandus ou moins forts que partout ailleurs. » Pour le coup, ceci est surprenant. Herbert Spencer avait été déjà admirable I Pour mettre en garde contre le préjugé patriotique, il avait bravement cloué au pilori ces Français qui ne craignent pas de dénier le premier rang sur un point quelconque aux Anglais, Wurtz, par exemple, qui ose écrire que la chimie est une science française, comme s'il n'y avait pas de chimistes anglais ; et pour illustrer le préjugé contraire, la manie de dénigrer ses compatriotes, il avait tiré de l'ombre je ne sais plus quel Anglais, Mathiew Arnold je crois, qui avouait sur un point la France supérieure à l'Angleterre. Les Américains sont tous de cette force. Je ne la leur reproche pas. Le pire préjugé est de ne pas vouloir comprendre la raison profonde des préjugés. Mais il faut bien constater la chose. Le Yankee est pétri d'idées préétablies en sa faveur, et c'est ce qui fait sa puissance. « Prenons le préjugé de race, continue M. Leroy- Beaulieu, il n'existe guère aux Etats-Unis.» C'est à tomber de son haut ! Je sais bien que l'auteur vient de dire qu'il laisse de côté les sous-espèces du genre humain; il suffit donc de s'entendre ; mais c'est tout de même excessif de nier le préjugé de race dans un ptys où l'on parque les Peaux-Rouges comme des galeux, où l'on ferme la porte à des Chinois comme à des pestiférés, et où l'on fusille et brûle les Nègres comme des orahgs à la moindre suspicion lubrique. M Ame pour les préjugés de demi-race et de nations, l'auteur finit bien par convenir qu'ils existent. Il y a
chez le gros des installés une défaveur pour les immigrants juifs, italiens, slaves, même allemands, et nos Algériens, qui pourtant sont dans une situation beaucoup plus délicate vis-à-vis des Espagnols et des Siciliens, pourraient ici leur donner des leçons de cordialité. Si cette défaveur ne s'exaspère pas, c'est qu'il y a encore place aux États-Unis pour tout le monde, et que l'âme yankee, vorace et dominatrice, sait qu'elle aura raison des âmes étrangères. Dès la seconde génération, le fils d'Italien ou de Polonais est avant tout Américain. En sera-t-il de même de l'Israélite ? L'avenir ici répondra, car assurément la question sera posée. A New- York il y a 700.000 hébreux. Laplupart sontmisérables,etle reproche qu'on leur ferait jusqu'ici serait de l'être trop, et d'avilir les prix en se laissant exploiter par le sweating System de quelques-uns de leurs coreligionnaires; mais ceci peut changer. Déjà la finance américaine passe en leurs mains. Ils n'ont pas été aux semailles, mais ils seront aux récoites. Quand on dresse la liste des plus grandes fortunes actuelles, de ceux qu'on appelle les rois du pétrole, les rois de l'argent, les rois des chemins de fer, lesquels ne sont pas d'ailleurs des râfleurs de Bourse, mais des créateurs de richesses, grands organisateurs, grands administrateurs, parfois grands inventeurs, on ne trouve pas encore un seul nom d'abrahamide, mais du train dont vont les choses, peut-être avant la fin du siècle, un petit-neveu de Rockfeller ou de Carnegie sera-t-il heureux d'entrer comme gratte-papier chez quelque baron de Nucingen de la cinquième avenue.
Il est curieux de voir la jeune Amérique par la bou-
che de ce Carnegie parler déjà à l'Angleterre comme l'Angleterre nous parlait hier: « Que vous importe qu'une partie du monde produise plus d'acier, de fer, de drap et de navires, si vous produisez les plus grands poètes, historiens, philosophes, hommes d'État, inventeurs et professeurs? » Gela pourtant devrait importer, car, quand un peuple décline, l'éclat, qui souvent en effet dore ce déclin, ne tarde pas à s'éteindre, ce qui ôte à la génération suivante tout prétexte à vains encensoirs. Gela s'est vu pour la Grèce comme pour Rome, et pour l'Espagne comme pour la Hollande. Alors que, quand un peuple s'élève, après les gros richards ne tardent pas à se montrer les grands esprits...
Où est-elle la modeste et discrète Union d'autrefois qui se contentait pour toute hardiesse, de dire à l'Europe : Restez chez vous puisque nous restons chez nous? Celle d'aujourd'hui ne se lasse pas d'intervenir, à droite et à gauche, jusqu'en Arménie où les missionnaires américains font plus parler d'eux que les agents anglais, russes et allemands. Faut-il avoir la naïveté de s'en étonner? Ce serait être bien ignorant de la nature humaine. Après l'article 1er :« Etre
maître chez soi », vient fatalement l'article 2 : « Tâcher d'être maître chez les autres >.S'en indigner est tout à fait inutile. 11 n'y a qu'à appliquer l'article 1 pour son compte. Le spectacle n'en est pas moins instructif. Les hommes de ma génération ont été élevés Jans le respect attendri de l'Angleterre et des Étatsi: peuples libéraux, peuples paciiiques, sans armées permanentes, sans ambitions égoïstes ou fantaisistes... Ce que Napoléon et Rismark doivent rire du
fond de leurs tombes 1 C'est comme le duel du libre échange et de la protection. Était-il assez enraciné que l'Angleterre ne pouvait être que libre échangiste et que le protectionnisme était inséparable des États- Unis ? Voilà que nous commençons à assister au chassé-croisé. Pourvu que Jonathan n'aille pas jusqu'à ouvrir à coups de canon la cuirasse de tarifs dont John Bull devra bientôt se ceindre ! Car en tout cela il n'est pas encore question, malheureusement pour les bons pacifistes, de désarmer, et le président Roosevelt ne semble partisan de l'arbitrage que pour les autres; jusqu'ici il n'a soumis à la Conférence de La Haye que ce qui ne touchait pas à son pays. Partout ailleurs il montre, d'une voix douce, sa grosse canne. Assurément il est toujours sincère et bien intentionné, mais ce n'est pas là le moindre motif d'inquiétude pour les passants. Nous sommes payés en France pour savoir ce que donnent les apôtres de la liberté et de la fraternité des peuples... Tocqueville disait: « La cause dont le succès est utile à l'Angleterre est toujours la cause de la justice. » L'Union imite le Royaume-Uni. « Nous sommes un peuple juste, remarque le capitaine Mahan, mais nous nous arrangeons, comme tout le monde, pour trouver juste ce qui nous est utile. »
Les simples flâneurs qui ne connaissent des États- Unis que leurs gigantesques usines, hauts-fourneaux, turbines et marteaux-pilons ne sont pas peu étonnés d'apprendre que c'est avec son agriculture que l'Amérique fait vivre son industrie. Les Etats-Unis ne sont pas un pays avant tout d'ingénieurs mais de cultivateurs. Il est vrai que ce sont des terriens qui
n'ont rien de commun avec nos paysans ; ils n'ont ni la manie de l'hectare, ni le culte de la tradition, ni
; peut-être même l'amour du sol. Ce sont des industriels qui font de la betterave ou du manioc comme leurs voisins font des souliers ou des chapeaux ; ils ne comprennent pas qu'on se ruine sur sa ferme, même scientifiquement, même avec consolation de
| comices agricoles, ils veulent que leur travail paie.
jlls ont un ministère de l'Agriculture mais qui n'a pas pour raison d'être, comme le nôtre, de récompenser
ides services électoraux avec le Mérite agricole, ni de
[répartir les secours d'épizootie et de grêle entre les
jlaboureurs bien votants. Ce service, qui comme tous ceux de là-bas est soustrait au Parlement, ne s'occupe
Iguère que d'expériences, de publicités et d'informations. Le Musée social, chez nous, donne un peu l'idée de son rôle, ou telle école technique de Lille ou de Nancy. L'irrigation des déserts salés du Sud-Ouest, trois fois grands comme la France, est due en partie
1 k ses conseils judicieux. Et ce qui est dit des soli-
! tudes alcalines du Nouveau-Mexique pourrait être irépété des forêts, des grains, du coton, du tabac. Si
l'agriculture entretient l'industrie, l'industrie à son lour a façonné à son image l'agriculture.
Un autre point de vue qui surprend le Français fresté à Tocqueville et Laboulaye, c'est le renforcement de l'action du pouvoir central pour ce qui concerne les services définitivement institués. Autant il' £tat est tolérant envers tout ce qui s'organise, autant |il devient ombrageux pour toute exploitation d'où le risque s'éloigne, chemins de fer, banques, trusts ; il tient, sinon comme chez nous à se les annexer sotte-
ment, du moins à se les subordonner.il ne serait pas impossible que ce contrôle fût pour quelque chose dans la sagesse de ces trusts dont on a tant médit. Les trusts n'ont abouti ni à l'accaparement du marché, ni à l'asservissement des ouvriers, ni à l'exploitation des consommateurs; leur résultat le plus net a été de profiter de la confiance (c'est bien le sens, on le sait, du mot trust) de leurs actionnaires pour ne pas leur servir de dividende, et affecter tous les bénéfices à l'extension de la production. Voilà qui est aux antipodes de notre capitalisme au jour le jour comme de notre socialisme, et qui est plus pratique que la violence de nos syndicalistes pour l'amélioration des salaires (la moyenne de ceux-ci pour les 180.000 ouvriers du trust de l'acier est supérieure à 4.000 fr.). Mais ce qui estplus curieuxencore que le présent de la grande République, c'est son avenir. Gomment évoluera l'âmeyankee? L'ancienne Union anglo saxonne et protestante est en train de devenir un capharnaùm germano-slave et judéo-catholique. La puritaine Boston est une ville papiste, et la plus grande ville israélite de l'univers est New -York. D'autre part, la dépopulation fait rage plus encore que chez nous, et le politicianisme tisse des liens de plus en plus subtils par quoi l'oncle Sam pourra bien un jour se trouver aussi ligotté que Jacques Bonhomme. Avec ça la question noire, et la question jaune !... Allons, il y aura place encore pour un livre très intéressant sur l'Amérique dans dix ans.
Ethnique (Caractère).
Les portraits de peuples sont au fusain, et pourtant