FRANGE
que, pendant deux ou trois générations, la France ne produise, ce qui peut arriver, que de médiocres plumitifs, on verra ce qui restera de la primauté de la langue. Quant aux 200 millions d'individus prévus pour son futur public, plus de la moitié se composera de jaunes, de nègres ou de bronzés, donc ne comptera pas. Tout ceci rend un peu obscur l'avenir de notre expansion. Enfin, que sera au juste le génie français quand il y aura plus de Français du Canada que de Français de France, ce qui arrivera presque dans cent ans, et plus de Français d'Afrique que de Français d'Europe, ce qui arrivera dans deux ou trois cents ans, et que ces Français de la métropole seront eux-mêmes des métis de toutes races? Déjà 1 Français sur 20 ou 25, dit-on, est fils d'étranger. C'est en voyant les choses d'un peu loin qu'on se demande si les conseils que nous donne M. Novicow pour [assurer la prééminence de noire langue sont bien ;décisifs : écrire filosofie, téatre et rendre invariable le participe passé. Tâchons de produire quelques chefs- .d'œuvre de plus tous les dix ans; le moyen sera plus sûr.
Un autre bon livre sous un beau titre : L'Energie [française. L'auteur M. G. Hanotaux est, triste époque joù ceci distingue, bon Français; j'entends qu'il aime jusqu'aux verrues et aux taches du pays où il naquit. La France n'est pas pour lui un simple principe, fûtil de 89 ; c'est un être vivant, avec une chair de erre pleine de restes sacrés, un réseau artériel de leuves, une ossature de montagnes. Et ce vieux corps ie douce France, de « Douce ennemie France », suivant le mot mémorable de Chaucer,il le fait vivre
pieusement et patiemment, à petites touches consciencieuses,ici un bourg, là une cathédrale, plus loin un port, un atelier ; le tout constituant une série un peu morcelée, mais où l'unité de dessin rachète ce qui manque à l'unité du tableau. Parmi ces chapitres, j'ai été tout de suite à celui qui porte la Maison Carrée pour titre; il est, comme elle, élégant et suggestif ; l'auteur connaît les anecdotes locales et les études techniques, et la conversation qu'il se prête avec un touriste anglais a de la mesure et de la sagesse. J'eusse aimé qu'il fît remarquer que si les Arènes, monument sanguinaire, procèdent d'un chiffre néfaste, 13, la Maison Carrée, temple des dieux de la cité, naquit d'un chiffre sacré, 7 ; et aussi qu'il précisât une des raisons de l'élégance de l'édifice, la hauteur énorme du soubassement qui est les deux tiers de la hauteur totale; il suffit de comparer avec celui de la Madeleine pour se rendre compte de la différence d'effet ; à la même échelle, le seuil de l'église parisienne atteindrait la hauteur du quatrième étage des maisons voisines; le temple grec doit être exhaussé par un vaste styiobate, ou par une colline, roc de l'Acropole ou cap de Sunium. — A la fin de son livre, M. Hanotaux se demande : La France est-elle en décadence ? La phrase a servi de titre ou de sous-titre à je ne sais combien de volumes, et j'aime à croire qu'elle a été matière à réflexions pour tout Français qui pense. Je souhaite, d'ailleurs, que chacun ait envisagé le problème avec l'optimisme serein de l'auteur ; le seul moyen de résoudre les difficultés est de croire qu'on les résoudra, et depuis Zenon d'Elée, la plus topique façon de prou-