‹ Pour causer de toutChapitre 6 sur 138 · AMOUR · texte numérisé non relu

AMOUR

la jeune fille de demain aura eu quelques demi-douzaines d'amants, elle saura, vers la trentaine, faire son choix en connaissance de cause. Quant aux inconvénients auxquels, sans doute, vous pensez, eh bien, finit-on par nous dire, « il n'est ni plus difficile ni plus choquant d'apprendre à ne pas avoir d'enfants que d'apprendre à les faire »; ensuite il y aura eu d'ici là quelques modifications légales : plus d'enfants légitimes ni naturels, plus de lien, même de nom, entre le père et l'enfant, etc. : « Vous avouerez qu'aucune de ces réformes n'est bien difficile à admettre. » Mon Dieu, non, et vraiment nous sommes venus trop tôt dans un monde trop jeune. Voltaire aurait encore raison : «Nos neveux sont bien heureux, ils verront de belles choses. » Au lieu de flirts douteux avec des habituées de Bullier ou des grisettes de la rue de la Paix, ils cueilleront les plus fines fleurs des salons aristocratiques. «Ainsi qu'on choisit une rose — Dans les guirlandes de Sâron — Choisissez une vierge éclose — Parmi les lys de nos salons. » En vérité, c'est à se ronger les poings de regret 1 Ah nos pères et nos mères, pourquoi avez-vous été si pressés 1...

Et ne croyez pas que ce soit là simple théorie de mâle I M,le Ellen Key expose des idées fort voisines dans son livre De l'amour et du mariage. Ah ! les vieilles demoiselles sont terribles! (Je ne crois pas que MUe Key se soit mariée, et elle est née en 1849.) Les unes, aigries et méchantes, ne savent que se rendre insupportables à leur voisinage. Les autres, généreuses et chaleureuses (je n'ai pas besoin de dire que notre autrice est de celles-ci) se désolent à l'idée du bonheur qu'elles auraient pu connaître et qu'elles

n'ont pas connu, et que leurs sœurs, grâce à elles, connaîtront sans doute. Et, à parler sérieux, il est triste de penser que tant d'amour se dépense dans le monde pour tant de détraquées, de dévergondées ou d'intéressées créatures, et qu'il n'en reste pas une miette pour celles qui en seraient autrement dignes 1 En France, il est très possible que la faute en soit à l'effarement facile des familles bourgeoises, et à la ridicule éducation de nos oies blanches ; sans aller jusqu'à l'amusant paradoxe de M. Léon Blum, on peut penser que tout le monde gagnerait à une liberté beaucoup plus grande des jeunes gens de l'un et l'autre sexe. Mais cela suffirait-il? En Suède, les jeunes filles sont élevées plus librement que partout ailleurs, môme qu'en Angleterre, et l'exemple d'Ellen Key justement ne prouve pas qu'elles jouissent du bonheur parfait.

Il y aurait un troisième livre à faire pour compléter les deux précédents, et qui devrait tenter un Thomas Morus ou un Gampanella. Puisque le plus affreux tourment est celui de l'amour non partagé, et que, comme disait une autre marquise, « cela nous coûte si peu et cela leur fait tant de plaisir ! » pourquoi une loi ne poserait-elle pas ici le principe du bonheur universel et obligatoire? Toute personne qui serait très furieusement désirée par une autre serait, en principe, tenue à faire preuve de charité. Seulement en principe, car il serait équitable d'excepter les personnes malades, infirmes ou âgées, les vierges liées par un vœu, les jeunes épouses pendant trois ans, les mères pendant la grossesse et l'allaitement, même les simples puritaines, mais qui devraient alors renoncer

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