GUERRE
Guerre.
Si la guerre disparaît, ce ne sera pas par le fait de ses mystiques adversaires, les tenants de l'Internationale ou les prôneurs de la Paix universelle, mais par celui de ses servants fanatiques qui en rendront la perspective siefïrayante que chacun renâclera devant. Et voilà pourquoi les inventeurs de la méliniteet les vociféreurs de revanche travaillent plus efficacement à la concorde que les douceâtres sermonnaires du désarmement et de l'arbitrage.
En thèse, la question guerre est comme la question patrie sa sœur. L'amour de la patrie est bon, la haine de la patrie des autres est mauvaise. Le cosmopolitisme, ce luxe, est bon, pourvu que le patriotisme, ce nécessaire, soit assuré. Et il ne faut pas faire la guerre, mais il faut encore plus être capable à l'occasion de la faire. Voilà toute une poignée de formules pour les gens qui aiment la vérité en pilules.
Sans doute c'est un affreux spectacle que celui d'un champ de bataille, mais la question est tout autre. D'abord, il faudrait savoir s'il n'y a pas des guerres légitimes, et Tolstoï seul oserait répondre que non. Il est même instructif de voir tous nos humanitaires déborder d'indulgence pour les guerres de la Révolution, qui ne furent, pourtant, qu'œuvre d'impulsifs et de brigands; je ne me souviens pas, à ce propos, qu'un de nos historiens ait fait remarquer que l'expédition d'Egypte constituait, puisque nous n'étions pas en guerre avec la Porte, le plus caractérisé exploit de piraterie des temps modernes. Ensuite L'Ame de l'homme est complexe, et la brutalité guer-
rière peut être liée à certaines vertus, comme la douceur pacifique à certains vices ; si on ne pouvait acquérir la mansuétude qu'au prix de toutes les énergies viriles, comme il faudrait la refuser l Or il semble bien que tout se tient ici-bas, et que le peuple qui n'aurait pas de héros n'aurait pas davantage de saints et de génies ; le travail est une lutte tout comme le combat. Enfin, de même que la peur des coups est le meilleur moyen de les attirer, le courage de regarder la guerre en face est le plus sûr procédé pour la tenir à distance : Si vis pacem... Mais ceci réhabilite le militarisme; si les Boers avaient mis quelque ostentation à leurs préparatifs, les Anglais ne leur auraient pas cherché noise, et si le Czar avait été un peu moins Conférence-de-la-Haye, il aurait économisé à son peuple des milliers de vies humaines sans parler des milliards de roubles. Ah ! les Congrès de la paix 1 Quelqu'un peut-il croire que c'est parce que quatre pelés et un tondu se congratulent onctueusement autour d'un tapis vert que Français et Allemands s'abstiennent depuis trente ans de se jeter les uns sur les autres? Allons donc, la vraie cause de la guerre, moins fréquente aujourd'hui qu'autrefois, ce n'est pas l'arbitrage, car on n'y recourt que quand on ne veut pas se battre, ni même le tissu de plus en plus dense des relations internationales, c'est avant tout la gravité de la guerre elle-même qui ne se borne plus, comme au xvne siècle, à faire jouer aux échecs de petites armées autour d'une petite place forte. Donc c'est le militarisme, ô ironie, qui engendre la paixl On ne se bal plus parce que c'est trop cher; mais dès que ça en vaut la peine, on se bat, et on se battra ; le