LIBÉRAL
tant n'aimait pas les « pelotons ». Donc le Français n'a jamais été libéral, et cela tient, toujours d'après l'auteur de notre livre, à ce qu'il est « homme de parti avant tout >. Pourquoi ? parce qu'il est de race latine, et d'éducation catholique (ou protestante ; M. Faguet va même jusqu'à écrire : Ce qui fait que je n'aime pas les protestants, c'est qu'en général ils sont ultra-catholiques). Et jusqu'à quand? jusqu'à ce qu'il ait pris conscience de sa sottise, et qu'il se soit décidé, comme les gens d'Outre-Mer, à laisser les autres tranquilles pour que les autres le laissent tranquille. En gros, comme disait Pascal, la thèse est juste. En détail, elle demanderait un épais volume de discussion. Je me borne à en piquer çà et là les jalons. Avons-nous le monopole de l'esprit de parti ? Nos luttes électorales sont-elles plus fiévreuses qu'en Allemagne? Nos pires antisémites atteignent-ils les Anglais dans leurs rapports avec les Irlandais ou les Yankees dans leurs rapports avec les Jaunes et les Nègres?N'avons-nous pas eu, plus que tout autre peuple, de longues périodes de concorde profonde ? La vérité, je crois, est que nous sommes seulement très nerveux, à la fois loufoques et hyperesthésiques, et que, sans être plus sectaires que d'autres, nous avons l'air de l'être davantage parce qu il suffit d'un petit verre de persuasion pour nous faire perdre la tête. D'où mon remède, à moi aussi: supprimer le petit verre, ce qui fait que nous nous croyons un droit absolu à faire le bonheur des autres par force, réaliser le progrès humain à coups de cordes, et essayer dans notre système gouvernemental de remplacer l'élection, qui emplit l'âme d'autant d'orgueil et de fanatisme que la nais-
sance, par le tirage au sort, favorable à la modestie.
Libéralisme (crise du).
Les mélaphores, comme les livres, ont leur destin. Jadis le Temps découvrait chaque soir que nous vivions dans une époque de transition. Puis les orateurs politiques inventèrent les tournants de Vhistoire. Maintenant (1903) c'est la crise du libéralisme qui glouglousse dans les gosiers. Chaque deux mois la Revue de métaphysique et de morale pond un gros œuf là-dessus, et rien de plus comique que les efforts de tout le poulailler kantien pour convaincre les autres volailles que c'est dans leur intérêt qu'on va les plumer vives. Car la crise du libéralisme, c'est tout simplement l'embarras de ceux qui, après avoir ténorisé à tue-tête : Liberté ! barytonnent : Distinguons ! Distinguons entre la bonne liberté et la mauvaise liberté 1 à la grande joie de leurs adversaires qui s'esclaffent : « Mais il y a donc une Vérité ! il y a donc un Syllabus! » Sans doute, il n'est pas tout à fait sûr que la liberté soit le seul moyen d'arriver à l'unité spirituelle. Mais du moins la liberté a-t-elle cet avantage de faire proposer beaucoup de sottises, ce qui réjouit le public, et d'en faire aboutir peu, ce qui le laisse respirer. Avec les panacées, c'est le contraire, on ne nous promet que caresses et on vous roue de coups. C'est d'ailleurs un sujet de salutaires réflexions qu'à la base des doctrines libérales, il y ait souvent des préoccupations égoïstes, et à celle des théories coactives presque toujours des tendances philanthropiques ; on peut en tirer une leçon de modestie en voyant les bonnes intentions se corrompre si vite en