MONTESQUIEU
rinforzando, allegretto, c'est la partie de Voltaire. Voltaire c'est un absolutiste libéral ; la définition est de M. Faguet, elle est juste. Ajoutons quelques épithètes spécifiques : royaliste, administratif, autoritaire, antidémocrate, anticlérical, antiprotestant, antisémite, il me semble que je dresse le signalement de M. Charles Maurras. Enlevez le mot royaliste qui n'a aucune importance et ajoutez antinationaliste, ce sera aussi celui de M. Anatole France. Donc ce serait notre signalement bilatéral à presque tous. Au fond le Français est, comme Voltaire, l'ennemi juré des corps fermés et du populaire ouvert, car il y a autre chose que les portes ouvertes et les portes fermées, en politique ; il est l'homme des coteries, ce qui lui permet de saper les élites et de mépriser la masse ; et pourvu que sa coterie soit toute-puissante, il se montre volontiers bon prince. Tel le maître Belaud de du Bellay: le meilleur chat du monde « Sinon alors qu'il des- .guaisnoit — Gela dont il esgratignoit. »
Montesquieu, lui, c'est un libéral équilibriste. {L'exercice est moins facile ; il faut s'être rompu aux ■assouplissements. Mais on y gagne l'estime du public. .Quand tout dégringole, Gavroche ne s'en prend pas à vous ; il chante : « 11 s'est fiché par terre, C'est la jfaute à Voltaire, Le nez dans le ruisseau ; C'est la .faute à Rousseau. » L'équilibriste, que les autres ..raitent de charlatan — c'est le mot de Jean-Jacques — a pour ces autres le mépris le plus solide : « Un gouvernement modéré, dit Montesquieu, est un chef-
l'œuvrc de législation ; un gouvernement despotique,au contraire, saule, pour ainsi dire, aux yeux... >
Dm, oui ; encore s'il ne sautait qu'aux yeux I Mais le
défaut de ce mépris que l'auteur de YEsprit des Lois a pour ses adversaires est de rejaillir sur leurs idoles, le roi et le peuple. Montesquieu croit que les corps seuls sont capables de bien; il n'a confiance ni dans les individus isolés, et Carlyle ou Nietzsche à ce point de vue sont ses antipodes, ni dans les masses intégrales, et c'est ce qui le rend si hostile à ce que nous appelons le référendum. Et sans doute le référendum comme moyen normal de gouvernement serait la1 négation môme de son cher équilibre, mais comme indication touchant des difficultés trop passionnantes, ou comme correctif à l'esprit de coterie qui finit par se glisser dans tous les corps, c'est une garantie d'équilibre de plus, comme qui dirait le balancier du funambule, et il est surprenant que le perspicace théoricien ne s'en soit pas aperçu.
Quant à Jean-Jacques, c'est un anti-Montesquieu et un contre-Voltaire. J'entends un Voltaire retourné» non plus un absolutiste libéral, mais un libéral absolutiste, ce qui est mille fois pis. L'absolutisme finissant vite par laisser tout le monde en paix, ce fut l'Ancien Régime; la proclamation de toutes les libertés finissant plus vite encore par envoyer tout le monde à l'échafaud, ce fut la Révolution. Et comme la France actuelle, c'est l'Ancien Régime gâté par le jacobinisme, notre état d'esprit actuel est du Voltaire désorienté par du Rousseau. Très judicieusement, M. Faguet cherche les vraies théories de Jean-Jac-
ques dans les Considérations sur le Gouvernement d Pologne. Ainsi que le disait la grande Catherine à Diderot, autre chose est de travailler sur le papier qui souffre tout, autre chose sur la peau humaine