ANALYSE SOCIALE
saires, ne seraient-ce que les guerres défensives.
Et la question du patriotisme et du cosmopolitisme semble bien devoir être résolue de même. Tout dépend de l'esprit dans lequel on éprouve ces sentiments; l'amour national est bon, mais l'amour international n'est pas mauvais ; la religion, l'art, la morale, la civilisation, sont choses internationales ; vouloir sacrifier celui-ci à celui-là serait de gaîté de cœur revenir non pas même à la cité antique, car Fustel de Coulanges n'a peut-être pas mis assez en relief en face du culte local la religion olympienne, sans laquelle la divine Grèce n'aurait été qu'une vulgaire Chine, mais à la tribu sauvage, à l'homme des cavernes. Ce qui est mauvais dans le patriotisme comme dans le cosmopolitisme c'est la haine, haine des autres nationalités ou classes que la sienne. Ainsi peut-on poser cette règle générale ; Ce qui est bon, ce n'est ni la liberté, ni la paix, ni le patriotisme, c'est l'amour, qui d'ailleurs ne se manifeste qu'exceptionnellement par la contrainte, par la guerre ou par le cosmopolitisme.
Le plus souvent, en effet, les ennemis du patriotisme sont mus par la haine et non par l'amour; ils veulent remplacer la guerre des nations par la guerre des classes ; ce serait une perte absolue pour l'humanité, car abstraction faite des fraternités internationales éthiques, esthétiques ou religieuses, on est toujours plus près d'un compatriote plus ou moins riche que soi que d'un étranger aussi riche ; toute guerre civile est particulièrement atroce. De là la nécessité de distinguer entre les cosmopolitismes, comme entre les guerres, comme entre les contrain-
Les, et de dire que s'il y a un cosmopolitisme bon parce que basé sur Famour, celui de la science, de Part, de la civilisation, il y en a un mauvais parce que né de l'envie et de la haine, celui des revendications et des révolutions sociales.
Ancien Régime.
Sans doute, il ne faut pas plus juger l'Ancien Régime d'après le regret de Talleyrand :« Qui n'a pas vécu avant 1789 n'a pas connu la douceur de vivre», que d'après les déclamations surchauffées des bonnes gens qui se voient en train de gauler des étangs à grenouilles rétrospectives. Notre pays de ce temps-là ne mérite ni ces hoquets ni ces soupirs. La vie qu'on y menait était très saine et très simple, et c'est à peine si, de loin en loin, à quelque passage d'armée, à quelque tenue de camp, occasion de réjouissances, les bons provinciaux entrevoyaient l'attirail de dentelles, de falbalas et d'épées à nœud, qui pour nous représente l'Ancien Régime. La distance énorme qui séparait la Cour du reste de la nation avait du moins cet effet que les scandales de la haute noblesse restaient sans contre-coup sur la vie morale populaire ; les habitants des provinces n'étaient pas plus détournés de leurs devoirs par l'exemple du roi que les simples contribuables d'aujourd'hui ne sont incités au gaspillagepar la prodigalité ruineuse du Parlement. C'était un des avantages de la bâtisse sociale d'avant 1789; les étages étaient si séparés, si étanches, avec chacun ses entrées et ses escaliers évitant toutes rencontres, qu'on ne pensait pas à faire au grenier ce que d'autres faisaient au rez-de-chaussée. D'autre part, cha-
que appartement avait son mérite, et la considération dépendait moins de la hauteur que de l'habitant. « Tel anobli, remarque Cournot dans ses Souvenirs (inédits), était, pour la naissance, coté bien moins haut que tel bourgeois de vieille souche. » Tout le monde se connaissait, se surveillait, se jugeait. L'opinion était dure à ceux qui la bravaient, non d'ailleurs par une vie scandaleuse qui n'aurait pas été soufferte, mais par une course trop ambitieuse. L'ascension des classes était lente. En dépit des exemples de quelques aventuriers ou de quelques génies, et sauf dans le clergé, on ne brûlait pas « l'étape » ; ce n'était qu'au bout de plusieurs générations de bonne bourgeoisie qu'on pouvait s'ouvrir la classe supérieure. Il n'y avait pas, en effet, de barrière fixe entre les classes et toute famille bourgeoise, sinon tout individu, pouvait devenir noble. Mais chacun, en attendant, connaissait son rang et celui de ses voisins et s'en préoccupait à l'excès; il en résultait, d'un échelon à l'autre, une coulée continue de mépris dont les inconvénients compenseraient, au moins suivant notre humeur, les avantages de cette solide charpente. Ce que la société gagnait du côté de l'estime, elle le perdait du côté de la sympathie ; il devait y avoir, même entre nobles, peut-être surtout entre nobles, moins de largeur hospitalière qu'aujourd'hui ; la sociabilité de l'Ancien Régime dont on a tant parlé, devait, vue de près, receler bien des froissements et des amertumes.
Il en était de la famille comme du corps social. C'était un organisme d'une vigueur et d'une moralité singulières. Les admirateurs de ces vieilles famil-
les-souches de l'ancienne France n'ont pas exagéré leurs vertus ni leur rôle dans la grandeur de la patrie. Nous les voyons d'ici, ces graves pères de famille, entourés souvent de leurs dix, douze, quatorze enfants, plus encore parfois, les menant raide, sans doute, mais bien, écrivant chaque semaine ou chaque mois sur leurs livres de raison de hautes réflexions morales, conservant et améliorant le bien patrimonial, confiant en mourant les jeunes aux aînés, ceux-ci, à leur tour, fondant leur nouvelle famille et souvent les cadets refusant le mariage pour aider au maintien du foyer et s'occuper, eux aussi, de leurs douze ou quatorze neveux et nièces. Assurément, il y avait dans ces antiques familles autrement de santé physique et morale que dans les nôtres, et souvent autant d'amour sous des apparences revêches. Mais toute bonne chose a son revers et nous pouvons voir aussi que cette organisation familiale, si précieuse pour la société et pour la patrie, était souvent bien rude pour ses membres. Le père de famille était un roi au petit pied, mais tout le monde, même sa femme, tremblait devant lui, comme devant un roi. L'éducation était sévère, mais cette sévérité faisait que quand les enfants tournaient mal, ils tournaient pis. Les familles étaient nombreuses, mais à l'excès, et, parallèlement, le nombre des célibataires était excessif aussi. Il n'est pas jusqu'à la liberté testamentaire qui, à côté de ses avantages, n'ait eu ses inconvénients; la fréquence des testaments et le grand nombre des successions collatérales résultant de tant de célibats, étaient cause de beaucoup de jalousies, de procès et de ruptures; la famille de l'ancienne France
était au fond plus divisée et moins cordiale que la nôtre.
En somme, il est bien difficile de savoir si l'on était plus heureux avant 1789 que de nos jours, non seulement parce que le bonheur, état subjectif, est indépendant de toutes les conditions extérieures, et qu'un peuple pourrait être heureux au milieu d'éléments très défavorables, comme il pourrait être malheureux au sein de l'état le plus prospère, mais aussi parce que la comparaison est bien malaisée entre ces conditions extérieures elles-mêmes. Payait-on plus d'impôts sous l'Ancien Régime qu'aujourd'hui? Ceux qui ont essayé de faire le calcul savent seuls combien la réponse est difficile Les chiffres du dernier budget de la monarchie absolue, 476 millions, et de notre budget à nous, 4.000 millions environ, sont trompeurs, car l'argent, en 1789, avait un autre pouvoir qu'aujourd'hui, et la fortune publique d'aujourd'hui est autrement étendue que celle de 1789. Peut-on aller jusqu'à dire que cette fortune ayant doublé et ce pouvoir d'achat ayant quadruplé, les 476 millions d'il y a cent vingt-cinq ans ne prélevaient pas sur l'ensemble une part très supérieure à nos 4 milliards? Ceci déjà est douteux pour bien des raisons qu'il serait trop long de dire. Même si les deux chiffres étaient en équilibre, il faudrait encore prouver que, de plus, le total des dépenses locales, avant 1789, équivalait au nôtre qui dépasse un milliard. Sans doute, ce n'est pas tout, et à ce que l'homme de l'ancienne France supportait du chef du gouvernement, tant royal que local, il faudrait ajouter ce qu'il avait à payer au clergé et au seigneur. Taine a essayé de
faire le compte et est arrivé à cette conclusion que le paysan qui récoltait 100 ne gardait que 21 pour lui, et devait donner 79 à d'autres. Mais ces chiffres ont été contestés (tous les chiffres de ce genre sont contestables). Et même en les admettant, comment pourrait-on mettre en face les chiffres correspondants de nos jours? On sait mieux le taux de la dîme et des droits féodaux jadis qu'aujourd'hui la statistique de la dette hypothécaire et chirographaire. Nos dépenses publiques, qui prélèvent chaque année 5 milliards au moins sur les 20 ou 22 milliards auxquels on évalue l'ensemble des revenus français, tant ceux du travail que ceux du capital, n'absorbent bien que le quart de ces revenus au lieu des trois quarts; mais si l'on met au passif de l'ancien régime les créances des ordres privilégiés, il faudrait tenir compte pour nous des droits de nos créanciers qui, pour n'être pas nobles ou prêtres, n'en sont pas moins privilégiés ; il n'est pas plus permis aujourd'hui de ne pas payer les intérêts d'un emprunt au Crédit foncier, qu'autrefois de se soustraire aux directes et aux censives, et les honoraires notariaux sont aussi obligatoires que les lods et ventes seigneuriaux; la mauvaise récolte, qui était une excuse pour le non-paiement de la dîme, ne serait plus prise en considération pour un débiteur public ou privé. Les spécialistes qui ont étudié de près la situation de la propriété foncière constatent que 4 propriétaires seulement sur 100 sont libres d'hypothèques; nous sommes serfs du capital, comme nos grands-pères l'étaient du droit seigneurial. Si notre temps vaut mieux, c'est grâce aux découvertes d'ordre spirituel ; mais pour les charges
temporelles, il est probable que le progrès est faible, très faible.
Notamment pour les redevances personnelles, il y a recul. La corvée a été remplacée par le service militaire, naguère trois ans de travaux publics ! Travaux certes, honorables et imposés par de cruelles nécessités, et contre qui il serait fou, ou sot, ou pis, de protester. Mais, patriotisme à part, qui ne préférerait payer la dîme, s'il est propriétaire foncier, et le droit de formariage, s'il se marie hors de sa commune (ce qu'on continue du reste à faire), et être libéré de ses deux ou trois ans de caserne et des périodes de vingthuit et treize jours? Dira-t-on que cette charge personnelle est compensée par d'autres avantages personnels, l'égalité devant la loi, la représentation politique,le libre vote desimpôts, les discussions législatives, le jury, la sauvegarde de la liberté individuelle, les garanties contre l'arbitraire? Sans doute, sans doute, pourvu, surtout, qu'on n'y regarde pas de trop près. Nos magistrats sont inamovibles ; la belle garantie si on peut agir sur eux par l'avancement I Quel est le ministre qui s'abstiendra de faire luire à certaines gens une certaine récompense, et quels sont les yeux qui se fermeront à cette luisance ? A choisirai aurait mieux valu enlever au Gouvernement le droit de promouvoir les juges en lui donnant le droit de les révoquer, car un Garde des Sceaux hésitera toujours devant une révocation et n'hésitera jamais devant une promesse d'avancement; l'inamovibilité, on l'a dit, n'est plus que la punition du magistrat indépendant. Mais, sous l'Ancien Régime, le pouvoir royal n'avait même pas la nomination des magistrats, puis-
que ceux-ci achetaient leurs offices, c'est-à-dire neuf fois sur dix en héritaient ou en bénéficiaient. Il y avait quelque différence entre le Parlement devant lequel comparut le cardinal de Rohan et qui ayant, en somme, à apprécier la conduite de la Reine, se composait de juges dont pas un seul n'avait été nommé par la Couronne, et nos plus hautes Cours d'aujourd'hui dont les membres ont dû tous leurs pas, du premier au dernier, au bon vouloir de notre Couronne à nous. On a supprimé la vénalité des charges pour la remplacer par la vénalité des hommes. Les tenants de la société moderne, dans l'inévitable parallèle, oublient le recul sur ce point. Nous avons ce que nos ancêtres n'avaient pas, des représentants élus qui rédigent les lois et votent les taxes. Mais ils avaient ce que nous n'avons plus, des magistrats sur lesquels le pouvoir n'avait aucune prise. La question est de savoir si un peuple est plus libre avec des Chambres souveraines et une magistrature complaisante, ou avec pas de Chambres et une magistrature à qui appartienne le dernier mot.
Mais ces représentants élus dont notre temps est si fier, qui pourra les regarder comme une compensation suffisante de nos magistrats asservis ? Quelle différence entre les lois que leur cohue élucubre et celles qu'un tyran tisse avec deux ou trois légistes au fond de son donjon ? En quoi aurais-je collaboré à celleslà plutôt qu'à celles-ci, et comment pourrais-je me soustraire à celles-ci plutôt qu'à celles-là ? Il n'y a de lois vraiment dignes d'un peuple libre que celles qui sont consenties par tous et contre lesquelles nul ne se révolte, pas môme celui qu'elles frappent. Ces
lois, on sait comment on les appelle, ce sont les coutumes ; tout ce qui est coutumier, au sens large du mot, est libre et juste, et une loi l'est d'autant moins qu'elle s'écarte de la coutume. Mais peut-on s'en écarter plus que les lois de nos Parlements égoïstes, combattifs, autoritaires, infatués et affolés? En échangeant nos anciens juges, faiseurs de remontrances et enregistreurs d'ordonnances, contre nos nouveaux barbouilleurs d'articles, nous avons fait un marché de dupes. Et nous n'avons pas été beaucoup mieux inspirés en troquant les fragmentaires et espacées garanties de nos deniers d'autrefois contre nos institutions budgétaires nouvelles. De plus en plus, nos représentants ne se considèrent pas comme les défenseurs des contribuables, mais comme les agents d'un parti pour l'exploitation de la masse; toute dépense nouvelle d'utilité électorale est votée, et dans le doute 3n commence par ouvrir le crédit. Or, le régime représentatif n'est une garantie de la liberté que quand il obéit à des présomptions désintéressées. Montesquieu l'avait peut-être pressenti en donnant la vertu pour base indispensable à ce système. Le malheur pour nous est que, depuis 1789, tous les gouvernements ont été de partis, et les impersonnels plus encore que les dynastiques.
En somme, la comparaison, sur bien des points, n'est pas à l'avantage de notre temps. Moins de santé morale et de vigueur nationale ; moins de concorde politique et de stabilité sociale ; probablement autant de cha-'ges réelles et plus de charges personnelles ; plus d'apparences de liberté et peut-être moins de libertés, avec moins de garanties judiciaires de ces
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libertés. Il n'y a qu'un point sur lequel le gain semble réel : plus de concorde familiale et sociale. Mais ce point est assez important pour nous faire, à presque tous, oublier le reste. Nous nous consolerons de tout en pensant que nous nous aimons davantage au foyer et que nous nous haïssons moins au dehors ; les divisions des partis politiques ne sont rien, malgré tout, en comparaison de ces cascades de mépris qui ruisselaient sans fin du haut en bas de l'ancienne société; s'il nous fallait revivre un jour de cet état, ni nous, ni surtout nos femmes et nos enfants, ne le supporterions. Ce qui existe, abstraction faite des bienfaits de la science, autrement importants et réels, est donc meilleur, et qui nous empêche de l'améliorer encore?
Anglaise (Littérature).
On connaît l'idée centrale de Taine dans son Histoire de la, littérature anglaise et ses Essais critiques. Contre cette théorie: la race, le milieu, le moment, M. Lacombe a beau jeu à reprendre, un peu athlétiquement,les objections que le doigt léger de Sainte- Beuve avait indiquées dès le premier jour : prouver que le théâtre anglais au temps d'Elisabeth, ou que le théâtre français au temps de Richelieu, devait forcément revêtir tel caractère shakespearien ou cornélien (et que d'autosuggestion dans cette façon de prouver !) n'explique nullement comment Shakespeare et Corneille se sont rencontrés. Les critiques de Taine ont donc raison contre lui, mais ce n'est pas à dire qu'il n'ait aussi raison contre eux; les théories les plus contradictoires sont parfois vraies tour à tour. Il est certain que, quand on presse ces mots race an-