POLICE DES MOEURS
mer en effet que, dès qu'elle aurait pu monter au rang de femme entretenue, l'ancienne chercheuse de pain quotidien n'aurait rien de plus pressé que de se faire rayer des contrôles de l'activité. » L'article que je cite pousse môme assez loin la minutie des détails de l'organisation qu'il prône: « Si la femme était malade, les médecins visiteurs ne recourraient ni à l'agent de police du coin de la rue ni au panier à salade ; ils se borneraient à avertir la malade qu'elle doit se rendre d'elle-même à l'hôpital le plus proche (car il n'y aurait plus^ d'hôpitaux spéciaux) en l'avertissant qu'un refus ou un retard l'exposerait à des poursuites. (M. Turot lui-même, qui est un abolitionniste radical, fait, on l'a vu, de la contagion vénérienne un délit passible de la correctionnelle.) Pour plus de sûreté, ces messieurs pourraient peut-être zébrer d'un pinceau le ventre et les cuisses de la malade avec des couleurs ne pouvant s'effacer qu'au moyen de lavages chimiques et après un temps correspondant au temps du traitement normal. Ainsi la professionnelle se trouverait-elle dans l'impossibilité de contaminer de nouveaux malheureux. > Ce rôle prophylactique et thérapeutique conviendrait mieux aux municipalités que la fonction policière ou paternaliste d'aujourd'hui...
Le caractère français n'est pas favorable aux petites améliorations de détail; il lui faut des réformes générales absolues et d'autant plus discutables. Un soir une femme honnête est arrêtée et brutalisée sur les boulevards par deux inspecteurs de la police des mœurs. En Angleterre, les deux détectives auraient goûté de la prison, et la leçon aurait servi à leurs
collègues. En France, à peine s'ils eurent une punition disciplinaire, mais, par contre, de tous côtés on réclama la suppression de la police des mœurs. Pourtant la question est délicate, et les deux intérêts du respect des passantes et de la salubrité sexuelle peuvent être également sauvegardés. Si les statistiques que cite la Préfecture pour 1906 sont justes (1 ou 2 inscrites malades sur 100 dans les maisons, contre 9 à 10 en ville), c'est la légitimation des établissements officieux qui en ressort, et s'il est exact qu'une femme sur quatre parmi les insoumises arrêtées est reconnue malade, cela plaide en faveur de la soumission générale des professionnelles. Il est vrai, qu'on ne sait pas où commence la professionnelle, et que celles qui se font arrêter constituent dans le noble bataillon de Cythère une sorte de vilaine compagnie de discipline, et enfin que les statistiques sont peutêtre trompeuses. Les partisans de l'abolition de la police des mœurs ne manquent pas, de leur côté, de chiffres, de documents et d'enquêtes, et peut-être, en effet, que là, comme presque partout, la liberté la plus large présenterait moins d'inconvénients que la plus vigilante réglementation. Il faudrait surtout dissocier les points de vue, le moral et l'hygiénique, ne pas s'indigner, un peu naïvement, que le voluptuarium offre à ses visiteurs des tableaux vivants de goût antique et même saphique, et réserver sa vertueuse colère pour le caractère obligatoire des rites, lequel est à la fois vraiment bestial et morbo-fatal ; c'est même depuis que les prêtresses des temples nouveaux nommés maisons de passe ont conquis une certaine liberté de refus que leur santé est devenue satisfai-
POLITICIANISME 2C5
santé: Les femmes libres dans le voluptuarium libre l Cavour aurait applaudi à la formule, et les deux héros de l'Éducation sentimentale qui songent mélancoliquement à la dernière page du livre : « C'est peut-être là ce que nous avons eu de meilleur ! » n'auraient pas dit non.
Politicianisme.
L'harmonie, la synthèse, la concorde, la synergie, les noms aussi importent peu. Mais en finir avec cette goule, la politique ! Vieux vampire, je le sais. Voilà dix-neuf siècles environ que Jules César écrivait : « En Gaule, non seulement les provinces et les cantons mais presque toutes les familles sont partagés en factions. » Nous en débarrasserons nous jamais? Cet esprit factieux est la grande cause de tout ce qu'il y a de mal, de vil, de haineux, de méchant chez nous. Partout où il y a infamie ou iniquité (car les petits délits de nos correctionnelles et même les gros crimes de nos assises ne méritent pas ces grands mots) il y a politique. Ahl s'il suffisait, comme je le crois, de petites, toutes petites réformes pour crever cet abcès dont nous mourons !
Population.
Est-il vrai que le progrès social tienne principalement à la densité ou même à la masse de la population? Il faut, pour l'affirmer, laisser de côté la Chine, l'Inde, Java, et faire abstraction du ralentissement delà natalité, pour ne pas dire de la dépopulation, des vieux Etats-Unis. La sociomêlrie n'est qu'un mot de pôdant. Qui ne voit l'artificiel du procédé qui re-
présente chiffresquement la puissance d'un pays par la moyenne géométrique entre les populations de sa capitale, de ses grandes villes et de ses campagnes, et son organisation sociale par le quotient de cette puissance par la population? Pour qui ne le verrait pas je note que, dans le calcul, suivant qu'on regarde Washington ou New-York comme la capitale des États-Unis, la « puissance » de ce pays varie presque du double l Et pour ceux qui le voient, je signale, afin de les confirmer dans leurs doutes, l'étrange hiérarchie que l'inventeur du système, M. Adolphe Goste, établit entre les puissances au point de vue de leur avancement social: l'Espagne est notée 77 et la Turquie 70, quand la Russie est notée 49 et les États- Unis 44 1
Positivisme.
On ne peut que déborder de sympathie pour un auteur comme M.Antoine Baumann qui, traitant de la Vie sociale de notre temps, se contente de 275 pages. 11 aurait si bien pu y aller de 275 in-folio 1 Le chapitre sur la religion notamment est aussi concis que définitif. En un tour de main, juifs, protestants et catholiques sont égorgés sur l'autel positiviste. Laissons de côlé les juifs chez qui la question religieuse est vraiment à négliger en comparaison de la question ethnique. Mais est-il vrai que le protestant n'est pas religieux du tout, et qu'il n'y a pas de religion qui relie moins les hommes entre eux que la sienne? Je crois qu'ici M. Baumann s'est laissé entraîner par l'antipathie si curieuse que les vrais positivistes, à la suite du Maître, ont toujours ressen-
pouvoirs (séparation des) 267
tie pour la Réforme. Pour avoir laissé tomber certains rites et intériorisé la prière, le protestantisme n'est pas moins une vraie religion, et pour avoir négligé certaines théories, très belles d'ailleurs, de solidarité mystique (réversibilité des mérites, culte des saints, indulgences), il n'en a pas moins fortement développé dans ies âmes la charité et la mutualité. \u fond, protestants, catholiques et positivistes ne sont pas si éloignés que ça les uns des autres ; dans les trois camps les gens intelligents le savent bien, 3t comme les positivistes ne sont qu'une élite, ils le savent mieux encore que les autres. Le positivisme îst une affaire de coeur, disait Auguste Comte. Mais ;st-ce que saint Paul disait autre chose du christiaîisme? Au fond, l'abîme entre catholiques et proestants c'est que les uns disent saint Paul, les autres lisent Paul de Tarse. Les positivistes, eux, peuvent lire les deux ; qu'ils servent de trait d'union, et em- Drassons-nous tous 1
Pouvoirs (Séparation des).
: Le seul vrai moyen de soustraire le pouvoir exé-
utif à la domination du pouvoir législatif serait de
• ermettre au Président de choisir les ministres en
ehors des Chambres et ies maintenir au pouvoir
idépendamment des votes des Chambres, (,)uand il
y a pas de souverain, il est nécessaire d'armer i'or- 'inent le pouvoir central. C'est ainsi qu'aux Etats-
nis et daus toutes les autres républiques améiicai-
3S,le Président peut gouverner contre les Chambres.
e système pourrait être tenté chez nous, et heu dans présente Constitution n'empêche qu'il le soit. Le
Président, une fois élu, formerait son ministère qui ne pourrait être renversé par le Parlement d'un laps de temps fixé, un an ou trois ans.
A défaut de ce revirement complet, on pourrait organiser tout un système de garde-fous. Pourquoi, par exemple, tout en gardant le gouvernement de cabinet, ne pas établir une démarcation constante entre les ministres à portefeuilles, qui seraient des administrateurs pris en dehors du Parlement, et les ministres sans portefeuilles qui, pris dans le Parlement, formeraient une sorte de directoire, devant lequel les ministres chefs de services seraient individuellement responsables? Politique et administration se gêneraient moins, et, par conséquent se feraient mieux.
Président (Élection du).
Le mode d'élection présidentielle, qui est tout pour les uns, n'est rien pour les autres. En réalité, c'est quelque chose, et surtout ce devrait être autre chose que ce qui est.
Le Président de la République a pour raison d'être de s'opposer aux Chambres, de les limiter, comme les Chambres se limitent entre elles. Il devrait donc être indépendant d'elles. Ainsi l'est-il dans toutes les républiques du monde, sauf la nôtre. Comment, chez nous, le rendre tel?
Le premier moyen serait de le faire élire autrement que par les députés et les sénateurs. Oui, mais par qui ? Par le suffrage universel ? C'est bien dangereux en France. Par un vaste jury, où les membres du Parlement seraient noyés dans plusieurs milliers
PRÉSIDENT (ÉLECTION Du) 269
de notables ? Ce serait logique, mais quel embarras ! Par les 220 membres de l'Institut votant à la majorité ? Ce serait séduisant, mais quel dommage d'introduire dans ce monde de sérénité la fièvre politique et les mœurs qu'elle provoque !Le Président, nommé par une majorité de grands savants, serait toujours l'homme d'une majorité alors qu'il ne devrait être l'homme d'aucun parti.
De là le biais que je propose : Un jury, un simple jury de quinze membres tirés au sort, à raison de trois par Académie, parmi ce que le pays offre, il est vrai, de plus glorieux, et à qui la nation se confierait pour le choix du Président, comme la société se confie à douze simples citoyens pour la punition d'un grand coupable. Je vois à ce système de vrais avantages. D'abord, l'Institut est préservé de l'intrusion de la politique. Ensuite, les quinze jurés n'agissant que quelques heures, sont eux-mêmes soustraits à la fièvre des factions. Enfin, le Président qu'ils nomment n'étant l'obligé de personne, pas même d'eux, peut gouverner en dehors et au-dessus des partis.
Le Président de la République pourrait continuer à être nommé pour sept ans (ce chiffre sacré est assez louable), mais il ne devrait pas être rééligible. En effet, il n'est pas bon qu'un Président, sachant qu'il peut être réélu, fasse quelque chose en vue de sa réélection. Il n'est pas bon non plus qu'un homme reste quatorze ans au pouvoir; dans ce laps de temps, trop de choses changent autour de lui, et aussi en lui.
Mais ses pouvoirs devraient être un peu accrus par rapporta aujourd'hui. Il conviendrait qu'il eût le droit
de dissoudre la Chambre sans autorisation préalable du Sénat et, de ne pas promulguer toute loi qui, sur une demande de sa part de seconde délibération, n'aurait pas obtenu une majorité des deux tiers dans chaque Chambre.
Primitif (Homme).
Qu'est-ce que l'homme primitif ? A-t-il jamais seulement existé ? Je veux bien que, quand le premier de nous a pris la succession du dernier des pithécanthropes, il ait fort ressemblé au bipède velu des tableaux de Cormon. Et je ne nie pas davantage que cet homme des cavernes ait dû commencer, pour se nourrir, par fouiller misérablement le sol avec ses ongles, avant même d'avoir des silex à sa disposition. Mais ce n'est pas là la question. L'homme primitif avait-il une intelligence autre que la nôtre? J'avoue admirer ceux qui, sur la vue de quelque crâne surbaissé de Néanderthal, répondent intrépidement non. Pourquoi l'homme aurait-il changé ? Voit-on qu'il y ait eu progrès chez le chien ou la cigogne? La société humaine s'est certainement améliorée, mais cela tient à ce que l'homme, étant intelligent, a pu accumuler et capitaliser les produits de son intelligence; quant à être plus intelligent en 1905 de notre ère qu'en 1905 d'avant la plus lointaine date historique connue, c'est tout autre chose. On veut que le langage ait passé de l'onomatopée au monosyllabisme et de l'agglutination à la flexion, ce sont là pures hypothèses ; personne n'a jamais saisi sur le fait un changement de langue monosyllabique en langue agglutinante ; il semblerait, au contraire, que chaque sous-espèce