‹ Pour ces dames, contesChapitre 3 sur 15 · L'HOMME-SQUELETTE · texte numérisé non relu

L'HOMME-SQUELETTE

Ils avaient presque tous quelque particularité, bizarrerie ou infirmité, adresse ou ridicule, les distinguant de la masse des autres mâles, et ils se rattachaient, par plus d'un lien, à la grande famille des artistes, qui exercent toujours sur les femmes du peuple, et môme sur les autres, un si grand prestige. Il n'eût pas fallu que quelqu'un de la foule, si beau garçon, si cossu qu'il fût, se risquât à coqueter autour d'Augustine, mis en train par la vive carnation de ses vingt ans de fille saine et par l'éclat plein de franchise de ses deux grands yeux noirs !

C'est qu'elle avait ^Ite fait de les remettre à leur place, les aimables farceurs qui profitaient d'une poussée pour lui pincer la taille et lui dire des bêtises à l'oreille !

Plus souvent que c'était pour leurs frimousses, que papa et maman l'avaient faite si appétissante !

Au reste, elle ne se passionnait pas que pour les saltimbanques, dans ce monde étrange des foires I

Elle raffolait aussi des animaux savants et des bêtes-phénomènes, depuis le singe habillé jusqu'au mouton à cinq pattes.

Elle raffolait de ces charmeuses de toiles, illustrées des hauts faits des demi-dieux de l'acrobatie, et peintulurées de couleurs criardes qui vous entraient dans les yeux jusqu'à la cervelle !

Elle raffolait de ces rangées de verres, de toutes teintes, disposés en festons au-dessus de l'entrée des grandes tentes, et qui éclairaient des profils de nain chevauchant un poney, ou des silhouettes de prestidigitateurs.

La parade la captivait aussi, au point de la retenir des heures entières, debout sur ses jambes, sans la lasser.

Le pitre réalisait, pour elle, l'incarnation la plus parfaite de l'homme d'esprit, et elle riait à ses quolibets, comme elle n'eût certainement pas ri au spectacle le plus désopilant du Palais-Royal. Et ce qu'elle était heureuse, quand hommes et femmes dansaient sur l'estrade, dans leurs costumes bariolés, aux sons faux d'un air de polka râlé par deux ou trois instruments fêlés !...

l'homme-squelette 89

Ah ! on eût été mal venu, dans ces moments-là, à lui proposer d'aller voir un ballet d'opéra !

Mais là 011 elle éprouvait la plus grande somme de jouissances, c'était encore dans les baraques infimes. Les phénomènes besoigneux, dont la boîte à exhibition occupait à peine quelques pieds carrés, et était dissimulée par une toile grande comme la moitié d'un drap, avaient le privilège de l'empoigner et de l'émouvoir violemment.

Sans doute, les gymnasiarques avaient bien leur attrait quand ils battaient l'air de leurs élégants moulinets exécutés sur le trapèze, ou de leurs sauts périlleux décrits au-dessus de la corde raide ; les jongleurs étaient gracieux ; très crânes aussi les écuyers assis sans selle sur la croupe du cheval lancé au grand galop ; très remarquables, surtout, les athlètes , avec leurs muscles d'acier, leurs poitrines velues, leurs cous de taureaux, leurs têtes de goliaths abritées par de longs cheveux, jetant à pleine voix le défi dans la foule, d'un œil de mépris, et prêts à faire toucher les épaules sur le sable à quiconque oserait se risquer à lutter corps à corps avec eux !

Mais tous ces genres de mérite avaient été acquis par une longue étude, tandis que les

géants et les nains, les hommes incomplets ou trop complets, les mangeurs de cailloux ou de lapin cru, ceux qui marchaient sur des plaques de feu, qui avalaient des sabres jusqu'à la poignée, avaient un corps de poisson, ou un pelage d'animal, voilà ceux qui , à ses yeux, étaient d'une essence spéciale, créatures privilégiées, bien supérieures à ces gens possédant deux bras, deux jambes, un corps, une tête et des pieds, comme tout le monde 1

Elle avait surtout distingué, vers le miheu de l'avenue, entre la grande ménagerie des singes et un théâtre de drames, comme perdue entre ces deux aristocratiques voisins, la modeste baraque d'un humble, qui s'appelait V homme-squelette.

Elle avait été tout de suite attirée par cette toile qui le représentait avec sa peau jaunâtre, ses longues jambes semblables à deux bâtons de guimauve étirés, ses bras« où le coude formait un nœud, les interstices de ses côtes creusant

l'homme-squelette . 91

sept ou huit rainures profondes capables de servir d'échelons à un ouistiti, sa tête hâve, au profil de squelette, dessinant à fleur de peau les alvéoles de ses deux maxillaires, son nez étroit 2omme une lame, et ses yeux enfoncés jusque sous l'occiput, au-dessus de ses joues, figurées par deux cavités anguleuses.

Aussitôt elle avait donné ses deux sous, et était entrée.

La vue de l'original, plus maigre, plus étique, pltis pauvre de chair encore que le portrait extérieur, l'avait toute troublée; elle avait compris que si un pareil homme voulait d'elle, il deviendrait son maître !

Depuis, elle était revenue tous les soirs, se mêlant à la foule gouailleuse dont les quolibets malveillants sur son idéal l'irritaient, et restant là le plus longtemps possible, dans une contemplation muette et délicieuse.

Le jour, où à force de la voir si assidue, il l'avait remarquée, et lui avait enfin adressé la parole, elle avait failli devenir folle de joie, mais c'avait été encore une bien autre émotion, quand, deux jours après, il lui avait tendu la main, cette main dont les os à peine recouverts d'un épiderme formaient

un tas de petites bosses dures, qui craquaient dès qu'on les touchait.

Avec quelle indicible satisfaction elle avait gardé, pendant un bon moment, dans ses menottes potelées, cette main sans pareille dont le carpe et le métacarpe meurtrissaient agréablement ses petites chairs roses, trop absorbée pour entendre les rapprochements qu'établissait la foule entre ce cadavre vivant, « ce paquet de réjouissance », comme disait un boucher de l'endroit, et cette jolie fille haute en couleur, dodue, exubérante de vie.

Cette fois-là, elle avait voulu faire valoir ellemême les mérites de son cher phénomène, et, aussitôt qu'il eut fini son boniment à l'auditoire, elle avait pris la chandelle et l'avait posée sur un support, derrière le corps diaphane du bienaimé, montrant avec orgueil aux spectateurs la faible lueur qui apparaissait à travers l'estomac et la poitrine de l'homme-squelette.

Bientôt, leur intimité augmentant, il lui avait dit son âge, trente-quatre ans, son poids, cin-

l'ho:mme-squelette 93

quante-hiiit livres, son petit nom, Hippolyte, avec des minauderies de jeune coquette qui se sent courtisée.

Quant à Augustîne, elle avait déclaré qu'elle lui sacrifierait tout, père, mère, atelier, avenir, réputation, pourvu qu'il consentît à l'emmener dans ses tournées foraines, de façon à n'être jamais séparés l'un de l'autre.

Et elle venait justement, cette après-dîner-là, convenir d'un rendez-vous pour le lendemain, car c'était la dernière soirée qu'il consacrait à Neuilly, et la jeune fille avait décidé de s'enfuir de chez ses parents, le jour du départ de l'homme-squelette.

Il fut entendu que le phénomème, aidé du petit François, un galopin de quinze ans qui lui servait de barnum en même temps que de domestique, emballerait, dès l'aube , tout le matériel sur la voiture, et filerait sur Puteaux, pour qu'on se retrouvât au delà du pont de Neuilly.

A six heures et demie du matin, Augustine quittait son père et sa mère, comme à l'ordinaire, et s'engageait ostensiblement dans la direction de Paris, après avoir glissé dans ses poches tout ce qu'elle possédait d'économies ; mais arrivée à la barrière, elle longea le mur de ronde intérieur,

remonta par une autre porte, s'engagea dans les grandes avenues du parc de Neuilly, traversa la Seine sur le pont Bineau, et rejoignit enfin le bienaimé tout près du rond-point de Gourbevoie, le cœur battant très fort.

— Maintenant, murmura-t-elle, en sautant au cou du saltimbanque, dont les côtes, sous le frôlement des jupes, rendirent un bruit sec, je suis tout à toi 1

Il donna l'ordre à François de prendre le cheval par la bride, et de gagner la route de Bezons, pendant qu'il s'installait avec Augustine dans la voiture.

Ce fut dans cette maison roulante, toute secouée par les cahots de la route, où le jour n'arrivait que par une lucarne borgne, au milieu d'oripeaux fanés et de chiifons pailletés, sur un matelas de varech recouvert d'un drap sale, que la belle fille au teint éclatant, à la peau soyeuse et ferme, connut, pour la première fois, l'amour, dans les bras de cet échappé delà table de dissection, dont les enlacements et les caresses devaient ressembler à des froissements de barres de fer.

l'homme-squelette ^

Elle sortit, de cette première étreinte, plus passionnée qu'avant, prête, vis-à-vis de cet homme, à tous les dévouements, à tous les sacrifices, ii toutes les bassesses !

François coûtait de l'argent, elle le renvoya ! Ne saurait-elle pas faire elle-même l'ouvrage de ce fainéant? Avec les vingt francs qu'il gagnait par mois au service d'Hippolyte, celui-ci allait pouvoir se donner quelques douceurs de plus! Et désormais, ce fut elle, elle seule, qui dressa la tente, fit et défît le lit dans la voiture, raccommoda les bardes, et prépara la cuisine en plein air, pendant que son homme fumait sa pipe en lisant le Petit Journal.

En sa qualité de couturière, elle n'avait pas été embarrassée pour se tailler un costume ajusté, mais pas trop décolleté ni du bas ni du haut, prise de pudeur vis-à-vis de la foule, et rêvant de se garder tout entière à son Hippolyte, sans même la souillure d'un regard.

Ainsi atfublée, elle faisait la parade, détaillant,

du bout de sa baguette, l'étonnante structure de son phénomène, dont elle connaissait à présent la topographie exacte.

Quant à lui, il se laissait vivre, adoré, dorloté, n'ayant plus rien à faire que de s'exhiber, pleinement heureux.

Si par hasard le repas était en retard, la chambre mal rangée, il feignait d'entrer dans une grande colère, histoire d'entretenir son autorité, et, quand par suite de cette surexcitation voulue, une légère goutte de mauvais sang venait à teinter de rouge ses pommettes jaunâtres , Augustine, au désespoir, s'écriait d'une voix suppliante :

— Ne t'échauffe donc pas comme ça, mon petit homme 1

Voilà un an que cette existence durait, traversée parfois de jours sans pain ni eau-de-vie, et Augustine s'était conservée pure de corps et pure de désirs à Hippolyte, malgré les tentations et les propositions sans nombre, ne voyant rien au monde de si beau, de si digne d'amour, de si désirable que son phénomène !

l'homzue-sciuelette 97

Un soir pourtant, c'était à la fête de Vincennes, il lui sembla que les rayons de la chandelle ne passaient plus qu'imperceptiblement à travers le corps de l'homme-squelette. En même temps, elle crut remarquer que les joues tendaient à se remplir, et que les bras avaient comme des velléités de se dessiner des biceps.

Ça lui fit une révolution ! Le lendemain, dans la journée, sans avoir l'air de rien, elle entraîna son amant du côté d'une bascule, dont la propriétaire était de leurs amies.

— Si nous nous pesions, pour passer le temps ? dit-elle. Et sans attendre la réponse d'Hippolyte, elle le poussa brusquement dans le fauteuil.

La femme retira d'abord quelques poids, en rajouta d'autres , fit laborieusement l'addition, — pendant qu'Augustine attendait, anxieuse, le résultat de l'opération, — et finalement annonça :

— Trente-deux kilos vingt-cinq !

Ainsi, Hippolyte avait augmenté de six livres et demie en une année ! Il devenait un homme comme un autre ; avant six mois, il serait gras ! C'était fini ! La désillusion venait de s'abattre sur l'amour d'Augustine, subite, invincible, irrémédiable, en même temps que ces premiers symptômes de rondeurs lui étaient apparus, — preuve, du reste, que son amour n'était point charnel, — et deux jours après, l'homme-squelette était abandonné pour son voisin, l'homme-serpent.

— Eh oui ! Joseph, dit Armand à son domestique, c'est aujourd'hui qu'elle a tenu à venir, ma gracieuse fiancée!... Il paraît qu'elle n'aurait pas dormi de bon cœur, entre ce soir et demain matin, si l'après-midi s'était écoulée sans qu'elle eût visité, avec son père, mon appartement de garçon; juge un peu comme elle m'aime déjà I

— Monsieur s'efforce de plaisanter, hasarda Joseph, mais j'ai peur, qu'en se mariant, monsieur ne dise adieu à la gaiètë !

— Allons donc, elle est gaie, ma fiancée, je te Jure que mademoiselle Gornélie Blampein est très gaie, ou du moins elle doit l'être!... Pourtant je ne l'ai Jamais beaucoup vue rire dvèc moi!... Mais, avec M. Diogène, ce qu'elle s'en donnait!...

Nous nous amuserons, au contraire, Joseph, et nous rirons sans faire de tort à la morale ! Tu n'as pas idée, toi, combien c'est bon de rire sans faire de tort à la morale!... Du moins c'est mon oncle qui le soutient! Le brave homme d'oncle 1 Dire que c'est lui, lui, un célibataire endurci, qui me force à convoler!... Dame! Il promettait de me déshériter, et il est assez breton pour tenir sa promesse! Or, mon "bon Joseph, un million du côté de l'oncle Moriceau, et 500,000 francs apportés par la future qu'il m'a dénichée, en tout un million et demi, autrement ,dit 75,000 bonnes livres de rente, ça s'accepte! Aussi j'ai dû brusquement me séparer de Nini!

LA MULE BLEUE 10c

L'oncle Moriceau n'aimait pas les affaires qui traînaient, et, en quarante-huit heures, il avait projeté et mis en train l'union de son neveu et de mademoiselle Gornélie, la fille de son vieil ami Blampein, un entrepreneur de peinture qui avait badigeonné assez de murs pour devenir millionnaire, mais qui avait toujours omis de passer sur lui-même la moindre couche de vernis.

La première entrevue avait eu lieu au Louvre, et, comme de juste, l'entrepreneur n'avait pas manqué de choisir les galeries de peinture pour y ménager cette rencontre imprévue. Dame ! c'était sa partie à lui, la peinture! Au reste, il avait une manière toute spéciale d'apprécier les œuvres de Raphaël, de Léonard de Vinci, du Poussin et de Rubens.

— Fallait-il qu'ils fussent ânes, en ce tempslà! disait-il. Ne peindre qu'à une seule couche! Et l'on s'étonne que leurs bonshommes se détériorent, et l'on parle encore de ces sabouleurs-là! A l'école! à l'école! Et il haussait dédaigneuse-

ment les épaules. Il les accusait d'avoir aussi employé trop de couleurs à base de céruse.

Ne pas savoir, quand on s'appelle le Titien ou Téniers, qu'il suffit d'un bec de gaz dans toute une salle, pour noircir la céruse du blanc le plus purl Parbleu! ils étaient déjà pas mal sombres, tous ces grands coquins de tableaux, et il ne leur donnait pas six mois pour devenir noirs comme de l'encre !

Une s'était pas aperçu, que, dans tout le musée, on eût cherché vainement un bec de gaz!

Tandis qu'il développait devant l'oncle Moriceauses théories, très originales d'ailleurs, sur les diverses qualités ou tonalités de couleurs de nos maîtres anciens, il oubliait sa fille et Armand qui s'extasiaient plus loin, de compagnie, devant certaines toiles de circonstances : l'Amour et Psyché', Daphnis et Ghloé, Vénus et Adonis. Armand avait cru même remarquer, que, devant cet épisode de la mythologie grecque , mademoiselle Gornélie Blampein , après avoir détaillé Adonis, avec toute l'attention dont étaient capables ses petits yeux perçants, s'était mise à rire d'une façon douteuse en se retournant pour le toiser, lui, son futur !

Au surplus, il ne s'était nullement formalisé de cette hilarité, l'ayant mise sur le compte de quelque aimable banalité qu'avait dû lui murmurer à l'oreille M. Diogène, son cavalier servant.

Depuis, Armand ne s'était rencontré que trois fois avec mademoiselle Gornélie : à l'Opéra, dans une baignoire sombre; chez son père, où l'on n'y voyait goutte, l'entrepreneur ayant eu la malencontreuse idée de faire peinturlurer ses vitres, et, selon son principe, de les couvrir sans doute de plusieurs couches ; enfin, dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, à un mariage qui avait eu lieu par un jour de pluie.

Il lui était donc difficile de porter un jugement bien exact sur le genre de beauté de mademoiselle Gornélie, en supposant qu'elle eût un genre de beauté, non plus du reste que sur son caractère, puisqu'il l'avait toujours trouvée caquetant avec l'ami Diogène.

Au reste, ce jeune intime de la maison Blarapein, avec ses bandeaux lisses et ses faux-cols de cocher, lui avait, à plusieurs reprises , rendu grand service, en occupant sa fiancée à laquelle, il était honteux de l'avouer, il n'avait personnellement que fort peu de chose à dire.

Par exemple, Armand se promettait, aussitôt le mariage célébré, de prier très poliment M. Diogène de rester chez lui, sûr de posséder désormais à lui seul toute l'éloquence suffisante pour distraire sa jeune femme.

Joseph et son maître s'occupaient à dissimuler tout ce qui pouvait les compromettre aux yeux de la visiteuse annoncée.

Armand, à genoux devant l'un des tiroirs du chiffonnier, le vidait consciencieusement sur le tapis.

— Ah! c'est d'un plein!... Voilà des dentelles et des nœuds de toutes les couleurs et de toutes les formes! Et que de chiffons, Jésus, Marie,

Joseph! Ce sont les stimulants de l'amour, et les femmes le savent bien ! Combien d'entre elles on ne ferait que chipoter, sans ces puissants .ipéritifs! Mais c'est tout un solde que Nini m'a laissé là?

Puis courant à un placard, et en extrayant une à une les hardes qu'il renfermait :

— Et par ici!... dit-il. Ça, c'est une robe... ça, une autre robe... ça, une troisième robe!...

Mais Armand venait de s'arrêter dans sa furie de déballage, et il décrochait, avec respect, du portemanteau, un élégant peignoir en cachemire bleu de ciel, garni de cygne blanc.

— Par exemple, ceci, maître Joseph, a droit à toute notre vénération! Ah! comme Nini savait

babiller tout un après-dîner, au coin du feu, la tête enfoncée dans cette soyeuse fourrure, les mains dans les pochettes, et ses jolis petons sur les chenets!...

Il se tut net, et se précipita de nouveau vers le placard, pour en retirer une paire de petites mules , merveilleusement assorties au peignoir.

— Parbleu ! les voilà, s'écria-t-il, les voilà, les nids de ces deux charmants espiègles, qui mon

traient toujours le bout de leur nez au bord de la robe !

Puis, devenant subitement grave :

— Ce qui m'étonne, dit-il, après un moment de silence, c'est qu'elle n'ait pas reparu, depuis que je lui ai appris mon hymen prochain... un mois environ !

Et, avec un soupir :

— Allons!... le ciel aura pris soin d'elle... et les hommes aussi!...

Quelle singulière chose que la vie ! pensait-il en jetant, avec un mouvement d'humeur , les petites mules et la robe de chambre dans le tas, sur les autres nippes. Gomme on se rencontre, et comme on se quitte tout de même!... C'est ridicule, et, pourtant, c'est fatal 1

Les armoires étaient vides, il courut à son secrétaire. Maintenant une rage de destruction le prenait, et il éparpillait sur le tapis des monceaux de souvenirs :

Bouquets fanés, détachés jadis de quelque corsage, après une soirée, ou avant une nuit d'ivresse; paquets de lettres, aux écritures de toutes les formes, les unes fines et déliées, les autres lourdes et ramassées, suivant les natures ou les caractères, et historiées pour la plupart de fautes d'orthographe absolument inédites ; mouchoirs brodés à toutes les lettres de l'alphabet, depuis l'A d'Amélie ou d'Albertine, jusqu'au Z de Zoé ou de Zélie. Toutes ces vieilles archives du cœur, il les précipitait dans l'àtre, d'une main fébrile, ricanant à la vue de cette flamme qui consumait tant d'amours oubliées, dans un lugubre feu de joie.

L'homme a cela de commun avec l'enfant qu'il est toujours pris d'une gaieté sauvage, en face de la destruction !

Gomme il saisissait une poignée de tresses de cheveux de toutes les couleurs, depuis le noir le plus bleu jusqu'au blond le plus filasse, une petite mèche récalcitrante se hérissa soudain, dressant son indocile boucle, ainsi qu'un épi en révolte entre les doigts du faucheur. Armand venait de les reconnaître, c'étaient les cheveux de Nini !

— Oh 1 les jolis aimés ! s'écria-t-il, en les exhu-

mant délicatement du tiroir oîi ils gisaient enfermés, comme dans une fosse commune.

Dans ce mouvement, il déplaça un portraitcarte, qui, en glissant, se retourna et lui montra celle qui avait été sa dernière maîtresse, dans tout l'éclat de sa beauté de vingt-deux ans, avec ses deux grands yeux bien francs et une bouche mignonne, légèrement entr'ouverte par ce sourire indéfinissable qui le remuait toujours si profondément. Inconsciemment, il porta la photographie à ses lèvres, en murmurant :

— Tiens, reçois ce dernier baiser, pauvre amie, à qui je dois de si douces heures, et puisse la vie l'être aussi légère que toi !

Gomme il demeurait immobile et songeur, la bouche toujours collée sur le portrait, on sonna.

— C'est elle I s'écria-t-il en se levant.

— Madame Eugénie?

— Mais non, pas Nini, Gornélie!... C'est bien l'heure I...

En même temps, il fermait à la hâte les tiroirs, après y avoir pêle-mêle entassé tout ce qui traînait, tandis que Joseph poussait du pied, jusqu'au cabinet de toilette, le fouillis de robes encombrant le milieu du salon.

Quand mademoiselle Gornélie fit son entrée, l'ordre était entièrement rétabli, les tiroirs hermétiquement clos.

Elle était suivie de son père et du sempiternel M. Diogène.

Pendant que Joseph se retirait, après avoir avancé des sièges, elle s'excusa d'avoir fait monter l'ami de la famille jusque chez M. Armand, mais le froid était vraiment trop vif pour qu'on le fît attendre dans la rue, même en voiture !

— Décidément, elle veut m'habituer à Diogène, se dit Armand.

Pour la première fois, il lui était donné de contempler sa fiancée.

Oh ! l'affreuse petite poupée que c'était, avec sa bouche trop grande, ses yeux trop petits, son nez trop long et ses oreilles trop larges !

Gomme ses vilains abattis canailles émergeaient prétentieusement de ses étroites manches, où le bras faisait l'effet d'un cure-dents plié en deux I

Et que cette taille serrée outre mesure, et pourtant trop carrée, s'emmanchait mal h cette poi-

trine de dindon, en môme temps qu'elle démasquait une proéminence de hanches absolument disproportionnées, des hanches à servir de reposoir aux poings d'une marchande à la marée I

Et voilà au bras de qui il devrait s'exhiber toute la vie !

C'est en face de cette petite figure blême, à l'expression sotte et désagréable, au profil de fouine, que s'écouleraient désormais les heures du tête-à-tête !

Cette maigre voix rauque et cassante allait être la seule mélodie dont il serait bercé du matin au soir, et du soir au matin !... Un frisson lui parcourut l'épiderme. Mais, l'instant d'après, les quinze cent mille francs qui l'attendaient, sans compter le million à venir de l'entrepreneur de peinture, s'étant mis à danser une sarabande vertigineuse autour de son cerveau, il se fit une raison et prit sur lui d'être aimable.

— C'est bien haut chez vous! dit mademoiselle Cornélie, en tombant sur un fauteuil. On croirait monter chez un indigent !

— Je suis pauvre d'argent, peut-être, mais très riche de cœur, surtout quand je me sens près de vous ! répliqua Armand, en manquant d'étrangler.

Diogène eut un petit rire nerveux.

Lui aussi, il s'était vautré sur un canapé, où il soufflait comme une pompe à incendie.

Quant au père Blampein, depuis un moment, il égratignait le mur avec ses ongles, déployant dans ce travail de dégradation une patience de rongeur.

— Vous ne sauriez croire, reprit galamment Armand, combien je suis heureux, mademoiselle, de l'honneur que vous avez bien voulu... avoir... la condescendance de m' accorder... en daignant me rendre une aussi agréable visite!

— Oh ! mon Dieu, observa mademoiselle Blampein en se levant, je n'avais rien de mieux à faire aujourd'hui. Et puis, je voulais m'assurer si c'était chez vous comme chez M. Diogène !

Pour la seconde fois, l'intime de la famille Blampein grinça son petit rire agaçant.

En ce moment, l'entrepreneur de peinture se retourna, tenant à la main un lambeau de papier peint qu'il venait d'érafler sur une longueur de 50 à 60 centimètres.

— J'étais sûr du coup ! vociféra-t-il triomphalement. C'est du papier à dix-huit sous qu'ils vous ont collé là, mon gendre !

— C'est possible, beau-père, je vous avouerai humblement que je ne m'y connais pas !

Mais déjà le père Blampein avait fait demi-tour pour aller s'attaquer à la serrure de la porte d'entrée.

— Il va me la dévisser! pensa Armand. A moins qu'il n'en prenne les empreintes pour se faire fabriquer un passe-partout, et venir me surveiller la nuit !

Mademoiselle Gornélie, au bras de Diogène, avait commencé sa perquisition, pénétrant sans façon dans toutes les pièces, s arrêtant devant tous les objets, et les soupesant, fouillant dans les armoires, critiquant l'ameublement, de concert avec son cavalier, s'étonnant que la chambre à coucher fût si petite et le lit si grand, etc., etc., et llnaleraent revenant au salon oii l'attendait Armand, qui, aidé de Joseph, avait préparé une collation.

En la voyant reparaître, Armand crut remarquer que la coiffure de sa fiancée s'était quelque peu dérangée, pendant la petite excursion qu'elle venait de se permettre, mais il réfléchit aussitôt

qu'elle avait bien pu accrocher le haut de son chapeau aux faïences de la salle à manger.

— C'est vraiment pas mal, déclara mademoiselle Gornélie, pas aussi bien pourtant que chez M. Diogène ! Et puis ça manque de débarras !

A ces derniers mots, Armand se félicita chaudement d'avoir retiré la clef du cabinet, oii, dans le désarroi produit par le coup de sonnette de mademoiselle, Joseph et lui avaient poussé toute la garde robe de Nini.

Et pour détourner l'attention de sa fiancée, de la lacune qu'elle constatait dans l'appartement, il lui offrit de tremper un biscuit dans un verre de malaga.

En même temps, il s'approchait de l'entrepreneur qui avait déjà éraillé le vernis de la serrure, et, pour arrêter là le désastre, le pria de se joindre à la jeune fille.

— J'y vais , j'y vais , fit Blampein ; au surplus, j'ai vu ce que je voulais voir. Ils n'ont même pas mis de couche de minium sur vos ferrures ! Quel est le sabotier qui a bâti cette maison-là?

Armand, tout confus, confessa qu'il l'ignorait.

La conversation languissait, quand, soudain, le beau Diogène se pencha, en ricanant, à l'oreille de Gornélie. Aussitôt, les yeux de la demoiselle se dirigèrent vers le coin le plus sombre de la pièce, et, en même temps, elle se levait précipitamment, courait à l'endroit désigné, et en rapportait victorieusement une petite mule bleue.

— Est-ce que vous avez la paire? demanda-t-elle, d'un ton railleur, à Armand.

Celui-ci devint subitement cramoisi.

— Ne faites pas attention, balbutia-t-il, c'est à Joseph... je veux dire à sa femme... c'est la fille de la concierge... parce qu'elle travaille dans la chaussure... c'est un bon métier... et si vous avez des souliers de bal à arranger... rappelez-vous que ça se perd quelquefois... les talons s'échappent., et voilà pourquoi on trouve des pantoufles de femme chez un garçon.

Il pataugeait, en avait conscience, et ça l'enrageait ! Mais, ce qui mit le comble à son exaspération, ce fut d'entendre, pour la troisième fois, l'horripilant ricanement de Diogène.

Pour le coup, il n'y tint plus, et envoyant au

diable, et l'héritage de l'oncle et les millions de la fiancée :

— Eh bien! parole d'honneur, mademoiselle, s'écria-t-il, je ne suis pas riche, mais je vous sacrifie volontiers la moitié de ma fortune, si vous pouvez introduire l'un de vos pieds dans cette petite mule, et j'ajouterai cent sous, si c'est monsieur Diogène qui vous l'essaye !

Il venait de constater que sa future avait des extrémités à éclipser la réputation de la légendaire Berthe aux grands pieds. Le père, la fille et le Diogène s'élancèrent, d'un même bond, vers la porte.

— On ne nous insulte pas deux fois, monsieur !... dirent-ils en disparaissant.

— Soyez tranquilles, je n'irai pas vous provoquer à domicile ! s'écria Armand.

Il écumait, et arpentant le salon à larges enjambées, avec de grands gestes :

— Ah I mais I j'en ai assez du beau-père qui arrache mon papier et écaille mes serrures, de la fille qui se moque de son fiancé, en détaillant Adonis, et qui prétend que Diogène est mieux

meublé que moi ! Quant à lui, avec ses pattes de lapin et son chic d'automédon, pour ce que je lui en veux, je ne lui souhaite que de devenir M. Gornclie ! Gornélie etDiogène, c'est du même tonneau ! Absorbé par sa virulente déclamation contre les Blampein, il n'avait pas remarqué qu'une grande fille blonde venait d'entrer, et se tenait, indécise, près de la porte.

— Tiens, Nini! dit-il en l'apercevant toute gauche, avec deux larmes qui pointaient aux bords des paupières.

Alors, il se conduisit comme un gamin ! Il lui arracha son manteau, courut au cabinet, en tira la robe de chambre bleue qu'il lui passa presque de force, la poussa dans un fauteuil, devant la cheminée, lui délaça ses bottines, lui mit aux pieds les deux petites mules, puis, après l'avoir contemplée un instant :

— Es-tu bien ? demanda-t-il.

Un sourire de bonheur fut la seule réponse que put articuler Nini.

— Eh bien, restes-y, car, quoi qu'en dise mon oncle, je ne me sens pas encore assez mûr pour mademoiselle Gornélie !

Théodore, la tête légèrement enfoncée dans les épaules, le dos arrondi, les jarrets ployés, retenant sa respiration et marchant sur la pointe des pieds, avançait avec précaution, la main droite à demi fermée, vers le coin d'une table, oîi venait de se poser une mouche.

Soudain, son bras décrivit un rapide arc de cercle, prêt à s'abattre sur la proie convoitée,

mais, plus vive encore que lui, la futée avait donné son coup d'aile et tournoyait déjà victorieusement autour de sa chevelure.

— Manquée!... murmura-t-il. Sapristi, il faut pourtant que j'en prenne au moins une, avant que M. Grosastre ne monte !

En ce moment, il put constater que sa mouche avait rencontré dans les airs une petite camarade, et que les deux bavardes bourdonnaient à qui mieux mieux.

— Patience, patience ! pensa-t-il. Elles vont maintenant se distraire, et oublier que je les épie. Et puis c'est très joli de voler et de se donner du mouvement, mais ça fatigue, et ça ne peut pas toujours durer !... En voilà déjà une qui se sent lasse... et qui s'installe,... là,... fort bien,... sur le dossier du fauteuil, à portée de Bibi... Houp-là/

Cette fois, il la tenait.

— Et d'une ! Maintenant, tachons d'attrapep l'autre ; il y va du bonheur de ma vie !

Et comme l'imprudente voltigeait autour de lui, et qu'elle poussait la hardiesse jusqu'à venir s'attaquer au bout de son nez, il la considéra un instant, en louchant, puis, d'un coup de main leste, l'emprisonna entre ses doigts.

— Et de deux ! cria-t-il joyeusement.

Il alla entr'ouvrir la porte pour s'assurer que personne n'était là aux aguets, et, sûr de n'être point observé, s'approcha d'une énorme lunette \)raquée, par la fenêtre, dans la direction du ciel, et en dévissa toute la partie inférieure. Alors, introduisant une à une ses deux prisonnières dans le tube principal :

— Passez, mes cocottes, passez ! s'exclama-t-il. Puis il ajouta, en revissant avec soin l'objet:

— Voilà de quoi repaître l'araignée encore un jour ou deux 1

Théodore occupait, chez M. Grosastre, les fonctions fort humbles et peu lucratives de garçon de laboratoire. Son emploi consistait à nettoyer les instruments, mais sa petite moustache blonde, très distinguée, ses cheveux coupés avec grâce et retombant en élégants bandeaux sur le front, ses mains incontestablement aristocratiques, ne semblaient pas l'avoir destiné à une position aussi peu élevée.

En effet, l'amour, l'amour seul, avait poussé Théodore à se mettre en condition chez un bourgeois enrichi, qui, devenu myope, avait été forcé de porter lunettes, ce qui l'avait insensiblement amené à regarder dans des longues-vues. De là à se croire astronome, il n'y avait qu'un pas, et, depuis peu, le nouveau myope, converti à la science, avait été pris de la manie d'envoyer chaque semaine un rapport à l'Académie des sciences sur les prétendues défectuosités qu'il remarquait dans le ciel, anneaux de planètes rompus, queues de comètes détachées, caprices de constellations, épanchements de voies lactées... toutes choses auxquelles il ne voyait goutte, à la grande joie, du reste, de l'Institut, dont cette correspondance fantaisiste secouait fortement l'impassible gravité.

Tout récemment, le brave savant avait cru remarquer, dans la planète Vénus, une tache très extraordinaire, et qui n'avait encore signalée par aucun de ces messieurs de l'Observatoire. Sa découverte faisait l'objet d'un travail volumineux, auquel il mettait la dernière main, et qui sous peu était appelé à prendre, comme les autres rapports, le chemin du quai Gonti.

C'est à ce travail, très absorbant, que Théodore

devait son entrée dans la maison, l'astronome ayant été forcé de confier momentanément le récurage de ses instruments à des soins mercenaires, puisqu'à présent le temps lui manquait pour opérer lui-même.

A ce goût très prononcé pour les astres célestes, M. Grosastre joignait une haine profonde pour cet astre terrestre, que l'on appelle la femme.

Aucun cotillon ne pouvait l'approcher, sans le jeter dans un état d'indicible exaspération. C'était à ce point que sa fille Henriette avait été élevée comme un garçon, qu'elle en portait le nom, Henri, et même le costume, et que son véritable sexe ne lui avait jamais été révélé par l'auteur de ses jours. Cette supercherie avait d'autant moins transpiré, que l'astronome habitait, aux environs du Luxembourg, un hôtel entre cour et jardin, hermétiquement clos de murs, où il ne recevait jamais personne ; quant aux domestiques, ils ne doutaient pas que M. Henri ne fût un

homme, puisqu'il en avait l'habit. Mais le bonhomme avait compté sans les seize ans de sa fille, qui devaient bien un jour amener mademoiselle Henri à chanter l'amour à tous les arbres du grand jardin, de sa douce voix de soprano I

La chanson avait été entendue un soir de printemps par Théodore Jessaint, un étudiant en droit, qui, passant par hasard dans la rue d'Assas, avait mêlé, par-dessus le mur, son ardent ténorino au langoureux soprano.

Sans se voir, les jeunes gens s'étaient compris, et le duo, répété chaque soir, pendant une semaine, avait eu pour conséquence, au bout de très peu de temps, l'admission de Théodore chez Grosastre, en qualité de garçon de laboratoire.

Au reste, Yénus absorbait bien trop en ce moment l'astronome, pour lui laisser le loisir de remarquer la singulière assiduité avec laquelle son nouvel aide s'était mis tout de suite à graviter autour du prétendu Henri.

Et, de fait, lorsque Grosastre n'avait pas l'œil collé à l'extrémité de sa lunette, il passait tout son temps dans son cabinet de travail, en compagnie de son fidèle secrétaire, Arthur Machegrain, un grand bêta qui n'avait quitté l'école et les ju-

pons de sa maman, que pour la maison de l'astronome. Abruti de chiffres, confit d'astronomie, suintant l'X et le calcul intégral, l'innocent n'avait encore sacrifié à Vénus, que sous la forme d'une planète !

Rien donc ne troublait la quiétude des amoureux, et pourtant Théodore exhalait chaque jour des plaintes de plus en plus douloureuses.

— Ah ! c'est vous, mademoiselle Henriette ! s'écriait-il, chaque fois, en la voyant paraître. Vous savez que ça ne peut durer ainsi !

— Chut donc, parlez plus bas I répondait vivevement la jeune fille. Mon père pourrait vous entendre m'appeler de la sorte, et avec l'horreur qu'il professe pour mon sexe...

— Pourquoi aussi tarder tant à lui avouer notre mutuel penchant ?

— Je n'ai pas encore osé, mon ami !

— Et pendant que vous n'osez pas, le temps passe, et bientôt il faudra nous séparer, car

M. Grosastre m'a bien prévenu I Dès que son rapport sur la tache de Vénus aura été déposé, il me congédiera ! Et dame ! ajouta-t-il, en montrant du doigt la grande lunette, j'ai toutes les peines du monde à la nourrir, la tache ! Les mouches semblent pressentir le sort qui les attend là dedans, on n'en voit plus, et je dois déployer des prodiges d'adresse pour en procurer à l'araignée !

— Eh bien I je vous aiderai à en attraper ! dit tendrement la jeune fille.

— Et vous parlerez à votre père ?

— Je vous le promets, sitôt qu'il nous aura lu son grand rapport !

— Ah ! Henriette !

— Théodore !

— Dites-moi que vous m'aimez sous cette enveloppe vulgaire ! soupira-t-il en saisissant la main de la jeune fille

— Je vous jure de vous aimer sous toutes les enveloppes possibles ! répondit-elle.

— Alors je vais essuyer mes lentilles ! conclut Théodore avec résignation.

n était temps ; Arthur Machegraîn, le secrétaire de Grosastre, venait d'entrer.

Il se dirigea, sans rien dire, vers la grande lunette, à l'extrémité de laquelle il appliqua son œil.

— Mais je la vois très bien, la tache! fit-il au bout d'un instant. Il a raison, Grosastre, elle remue ! C'est très drôle qu'elle se démène ainsi tous les matins !

Et se retournant du côté d'Henriette, qui avait encore le regard fixé sur la porte par laquelle était sorti Théodore.

— Monsieur Henri, venez donc voir !

— Voir quoi ?

— Placez-vous là, reprit-il d'une voix importante, et vous m'en direz des nouvelles !

Henriette partit d'un grand éclat de rire.

— Ah ah ! la tache !.. . Vous faites comme papa, vous examinez la tache de Vénus, vous?... Ah ah 1 elle est bien bonne!

130 POUR CKS DAMES I

Elle s'esquiva, sur une nouvelle explosion de folle hilarité, après avoir dévisagé Machegrain d'un air si singulier, que celui-ci se demanda sérieusement si ce petit gringalet ne se fichait pas de lui.

C'est qu'il ne fallait pas qu'on s'avisât de se moquer de Yénus, devant Arthur Machegrain ! C'était sa déesse, à lui, Vénus !

N'avait-il pas, tout autant et même plus que Grosastre, découvert la fameuse tache? Car il était notoire que l'astronome son patron était d'une myopie exagérée, une myopie telle qu'il lui était impossible de faire par lui-môme une observation !

On lui eût montré Saturne et son anneau lumineux, au bout delà lunette, qu'il eût été capable de les prendre pour la lune !

Tandis que lui, Machegrain, était au contraire d'un presbytisme à apercevoir, dans le ciel, et à l'œil nu, des phénomènes invisibles au commun des savants. Et puis, la raillerie lui était encore

plus sensible, venant d'Henri ! Son caractère sérieux et taciturne s'harmonisait mal avec la nature rieuse et pétulante du jeune homme. Il l'évitait le plus possible , fort mal à l'aise devant ce petit diable gouailleur, qui ne respectait rien, pas même le collaborateur de son père.

Gomme il maugréait encore contre l'inconvenant et peu scientifique héritier de son patron, la main de Grosastre s'abattit sur son épaule.

— Fini, il est enfin fini, ce rapport ! s'écria l'astronome. Et je vais pouvoir vous le lire à tous 1 Embrasse-moi, Machegrain, mon bien aimé collègue ! Hier, le travail, la fatigue, les sueurs froides des découragements, mais demain, la gloire !

— Oui, oui, et puis, après-demain, encore le travail et les sueurs, car notre tâche n'est jamais finie, à nous autres explorateurs des mondes célestes ! riposta Machegrain.

— Brave ami, tu me comprends, toi, et je le sais I répliqua Grosastre. Aussi, vais- je l'apprendre, sans plus tarder, le projet que je rumine depuis quelques jours I Et d'abord, il faut que je te fasse un aveu !

— Faites, Grosastre 1

Le savant eut comme un moment d'hésitation, puis d'une voix ferme :

— Mon fils Henri, n'est pas mon fils, c'est ma fille ! Il s'appelle Henriette.

— Votre fille ! s'écria Machegrain, au comble de la stupéfaction.

— C'est comme je te le dis ! Sa mère, un démon, qui, en moins d'une année, avait su me rendre le plus malheureux des hommes, mourut en couches. Or, la petite Henriette semblait très délicate, j'étais homme et incapable de lui donner les soins que nécessitait son âge; je l'envoyai donc chez des bonnes gens à la campagne, et, pour m'arracher aux amers chagrins de la solitude, je me jetai à corps perdu dans l'étude. Mais, quand on est né avec la passion de la femme, vois-tu, Machegrain, toute la science du monde ne saurait vous préserver de quelques rechutes, et, te l'avouerai-je, il y a trois ans de cela, après douze années de sagesse non interrompue, j'eus la démence de succomber aux séductions infernales d'un adorable monstre. Bref, je l'épousai en secondes noces, et de cette union naquirent aussitôt les querelles intestines, au point que, six semaines après, je désertai le domicile conjugal,

et me cachai ici, sous le nom de Grosastre, décidé d'ailleurs à ne plus jamais laisser pénétrer chez moi, même l'ombre d'une femme. Je rappelai près de moi Henriette, qui allait avoir bientôt treize ans, et, comme elle avait été élevée au milieu des garçons, et portait encore les culottes de notre sexe, j'en profitai pour les lui conserver.

— Personne ne s'est aperçu de la tricherie? interrogea Machegrain, qui n'en pouvait croire ses oreilles.

— Personne ! affirma Grosastre. Tu es le premier à qui je dévoile ce secret, et auquel je dise : Arthur Machegrain, tu es mon collaborateur, mon autre moi-même, veux-tu combler de joie le cœur d'un père ? Eh bien ! épouse ma fille 1

— Epouser un garçon ! ne put s'empêcher de s'écrier Machegrain.

— Puisqu'elle n'en a que le vêtement !

— En effet, c'est une circonstance atténuante 1 Et il ajouta à part soi :

— Au fait, il faut bien, dit-on toujours, se marier ! Autant que ce soit avec celle-là, puisque ça fait plaisir au patron I

— Tu consens ? Dis-moi que tu consens I sup~ plia Grosastre anxieux.

— Mon Dieu oui... je tâcherai de m'y faire !

— Dès aujourd'hui, donc, déclara l'astronome, serrant contre son cœur son futur gendre, je t'autorise à faire ta cour ; et vas-y rondement, surtout I

Une heure après, tout ce qu'il considérait comme intelligent dans sa maison, c'est-à-dire Machegrain, Henriette et même Théodore, étaient réunis dans le cabinet de travail de Grosastre, formant le cercle autour de lui pour assister à la lecture du fameux rapport.

— Voulez- vous que je lise, papa? demanda gracieusement Henriette, qui éprouvait le besoin de se concilier les bonnes grâces de son père.

— Non, je tiens à lire moi-même, déclara l'astronome. Et qu'on ne bouge plus 1

H commença :

« Rapport sur la tache de Vénus et ses oscilla- » tions périodiques, présenté à l'Académie des » sciences, le... etc., etc. »

Henriette s'était assise à quelque distance de Théodore, afin de pas éveiller les soupçons.

— Approchez-vous un peu ! lit celui-ci à voix basse.

Grosastre leva la tête, et parut attendre avec quelque impatience que le silence se fût rétabli ; puis, il poursuivit :

« Depuis quelques années déjà, l'attention des » savants et celle du public semble s'être fixée » sur un seul coin du ciel... »

— Une femme, c'était une femme ! grommelait Machegrain entre ses dents , tout en regardant Henriette avec des yeux hébétés.

Un nouvel arrêt de Grosastre, très éloquent dans son mutisme, lui fit subitement tourner la tête.

« C'est que, dans ce coin du ciel, brille de tout » l'éclat de son éternelle jeunesse... » reprit le savant...

— Yous parlerez aujourd'hui même, Henriette, n'est-ce pas ? implora de nouveau Théodore.

— Ahçà ! m'écouterez-vous, ou ne m'écouterezvous pas ? vociféra le lecteur. Et comme tout bruit avait cessé :

« Brille, disais-je, de tout l'éclat de son éter-

» nelle jeunesse et de son éternelle beauté, Vénus, » cet astre divin, symbole de la perfection fémi- » nine sur la terre 1 Eh bien , messieurs, quel- » que attention qu'on ait apportée à la contempla- » tion de la blonde mère de l'Amour, il est encore » une de ses particularités qui a échappé à » l'examen des pontifes de la science ! Vénus , » donc, puisque c'est d'elle qu'il s'agit... »

— Voilà près d'un an que je suis ici, et je ne me suis aperçu de rien ! murmurait Machegrain, pensant toujours à Henriette.

— Qui est-ce qui a parlé? rugit Grosastre.

— Oh ! pas moi ! déclara la jeune fille.

— Ni moi ! repartit Théodore.

— Moi, dit Machegrain, j'écoute de toutes mes oreilles ! Voulez-vous que je vous répète les derniers mots?... « Vénus, puisque c'est d'elle...»

— « Vénus, dis-je, » continua Grosastre, d'un ton fébrile, « quand on jette les regards sur elle, » soit à la naissance, soit à la chute du jour, » semble porter à sa surface comme une bour- » souflure... »

— Nous serons si heureux, tous les deux, Henriette ! risqua encore Théodore, d'une voix qui était moins qu'un souffle.

— Si VOUS continuez à m'interrompre, je ferme le manuscrit, affirma Grosastre, car c'est agaçant de ne pas pouvoir lire trois mots de suite sans entendre des chuchotements...

— Nous ne dirons plus rien, je te le promets, fit Henriette.

— Nous allons être muets comme des carpes, appuya Machegrain.

— C'est que je ne tiens pas tant à vous le communiquer, moi, ce rapport !

Grosastre était loin de traduire sa pensée exacte, en parlant ainsi, car il se hâta de reprendre sa lecture où il l'avait laissée.

« Vénus, dis-je, semble porter à sa surface » comme une boursouflure, quelque chose d'assez » semblable à une montagne sphérique dans » laquelle on aurait emmanché de longues pattes » velues, et, phénomène encore plus bizarre, ces » pattes...»

— Théodore, c'est le plus doux moment de ma vie ! ne put s'empêcher de chuchoter Henriette, sous le regard passionné que jetait sur elle le faux aide de laboratoire.

Au même instant, Machegrain s'efforçait de se persuader à lui-même, d'un organe à peine per-

ceptible, que, non seulement il pouvait désormais faire la cour à Henriette, mais qu'encore il le devait.

Pour le coup, Grosastre ferma son cahier.

— Cette fois, c'est pour tout de bon, déclara-t-il.

— Qu'y a-t-il? firent les auditeurs.

— Gela vous ennuie, c'est clair ! On le dit tout de suite, quand cela ennuie, c'est plus sincère î Ge que j'en faisais, moi, c'était pour votre instruction, pour votre plaisir...

Ge fut en vain qu'on le supplia.

Un « non » énergique, immuable, fut sa seule réponse. Il pria sèchement qu'on le laissât seul. Cet ordre n'enchanla qu'à demi les amoureux, qui avaient espéré profiter des bonnes dispositions du rapporteur pour lui adresser leur supplique, mais ravit Machegrain, qui éprouvait le besoin de réfléchir, dans la solitude, à la stupéfiante révélation que lui avait faite l'astronome.

Vers la fin de la journée, Grosastre s'était mis à relire son rapport, pour lui tout seul, quand un

coup timide frappé à la porte de son cabinet de travail lui lit redresser la tête.

— Entrez ! cria-t-il.

C'était Henriette qui, stimulée par Théodore, se se décidait enfin à saisir son père de la grosse question.

— AJi ! c'est toi ! dit Grosastre. Assieds-toi là, nous avons à causer.

La jeune fille obéit, et d'une voix tremblante d'émotion :

— Je vous écoute, mon père !

— Sais-tu ce que c'est qu'une femme ? lui demanda-t-il à brûle-pourpoint.

— Mon Dieu, mon père... répliqua la jeune fille en rougissant.

Elle n'osa en dire davantage.

— Tu ne te l'es jamais demandé ? reprit l'astronome. Eh bien, je vais te l'apprendre ! Une femme, c'est un être faible, délicat, poétique, divin, en même temps qu'agaçant, roué, hargneux, insupportable !

— Vous croyez, mon père ?

— Ne m'interromps pas ! Cependant il en faut, quand ce ne serait que pour la reproduction

de l'espèce mâle ! C'est pourquoi je ne t'ai pas qetée à l'eau, quand tu es née.

— Comme vous êtes bon, mon père 1

— J'ai préféré te laisser croire que tu étais un garçon. Eh bien ! le moment est venu de te désabuser, tu es de la race d'Eve !

— Je le savais, mon père ! fit la jeune fiUe avec un regard en dessous, plein de malice.

— Et qui te l'a dit ? demanda sévèrement Grosastre.

— Oh ! personne, se hâta de répondre Henriette. Elle le savait, et personne ne le lui avait dit I

Alors c'était de naissance ! Oh! les femmes !...

Grosastre fit deux ou trois tours dans la pièce, pour calmer un peu ses nerfs, puis revenant à sa fille :

— Puisque tu le sais, je n'ai plus rien à t'apprendre, si ce n'est que tu vas quitter les habits masculins ; je te marie.

— Ah ! s'exclama la jeune fille, et un rayon de joie éclaira son joli visage.

— Toujours Eve qui reparaît, toujours! ronchonna Grosastre, auquel cette subite transfiguration n'avait pas échappé.

Et il ajouta brusquement, pour en finir.

— Je te marie avec Machegrain I

— Oh ! fit la jeune fille, dont les traits se rembrunirent instantanément.

Mais l'astronome ne regardait plus sa fille.

— Il va te faire la cour, poursuivit-il, et, dans un mois, je compte bien que vous serez unis. Est-ce entendu ?

— Oui, mon père, marmotta Henriette, qui comprit, à la manière dont avait été prononcée cette dernière phrase, que Grosastre voulait être obéi.

— Au reste, je vais te l'envoyer sur-le-champ.

Henriette, sitôt son père sorti, sentit un flot de larmes lui monter aux yeux.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle, la tête dans les deux mains, anéantie.

Puis une réaction eut lieu ; la colère succéda peu à peu au désespoir, et, frappant violemment le bureau paternel de son petit poing rageur :

— Eh bien! non, non! je n'épouserai pas

M. Machegrain ! s'écria-t-elle. Ah ! les femmes sont rouées, méchantes, hargneuses, insupportables ! Il y a assez longtemps que je suis garçon ; je peux bien être un peu femme!...

Elle sortit précipitamment pour aller rejoindre Théodore dans le laboratoire, où elle se rencontra nez à nez avec Machegrain. Celui-ci s'approcha deux ou trois fois de la jeune fille, la bouche entr'ouverte, tout prêt à coqueter, à faire sa cour, comme le lui avait ordonné Grosastre, mais les mots n'arrivaient pas.

Au surplus, Henriette ne l'encourageait guère, lui ayant carrément tourné le dos, dès son entrée.

Enfin, après avoir tenté de vains efforts pour adresser un compliment à sa fiancée, Machegrain perdit contenance et prit le parti d'aller appliquer son œil à la lunette.

C'était plus fort que lui, mais il ne pouvait pas !

Si encore Grosastre avait fait revêtir une robe à cette petite ! Mais, comme cela, en homme !.. I^on, vrai, il préférait observer Vénus-'

— Ce n'est pas à moi, c'est à Vénus, qu'il fait la cour ! s'écria Henriette, en s'échappant pour se mettre à la recherche de Théodore et l'aviser au plus tôt du grand danger qui menaçait leurs amours.

En apprenant la fatale décision ae Grosastre â l'égard de sa flUe, l'infortuné aide de laboratoire faillit laisser tomber une lunette de prix qu'il était en train de polir avec ardeur.

Ainsi son stratagème et son dévouement ne lui avaient servi de rien ! Se croyant sur le point de toucher au port, voilà, au contraire, qu'il sombrait misérablement !

Et il prenait les mains d'Henriette, les baisant avec emportement, et, dans sa douleur, il s'enfonçait la figure sous les boucles blondes de la jeune fille, et il fouillait du regard dans ses deux grands yeux noirs oîi de grosses larmes perlaient.

Toute cette grâce, toute cette jeunesse, tout ce charme délicieux, c'était à ce croque-planètes^

à ce bas comique de la science, qu'ils étaient destinés !

C'était pour un Machegrain que la nature s'était plu à la faire si délicate, si distinguée, si jolie I

Oh non ! ce ne serait pas, il ne voulait pas que cela fût I

Mais comment s'y opposer? Tout avouer? Impossible ! Grosastre, furieux d'avoir été mystifié, berné par l'imposteurr Théodore, le jetterait à la porte sur-le-champ, et n'en serait que plus entiché de Machegrain !

L'aide repentant aurait beau se précipiter aux pieds de l'astronome , et implorer son pardon, joignant ses prières à celles de la jeune fille, l'amour-propre du savant serait trop cruellement atteint pour qu'il fît grâce !

Alors, d'un commun accord , ils résolurent d'attendre une occasion meilleure pour confesser leur amour, et Théodore se contenta, présentement, d'exiger d'Henriette le serment solennel qu'elle ne serait jamais à un autre que lui.

Malheureusement, l'occasion qu'ils cherchaient tardait bien à se présenter ! Et pendant ce tempslà, les jours se succédaient, rapprochant, avec une effrayante rapidité, la date fixée par Grosastre pour le mariage de Machegrain et d'Henriette !

L'astronome avait même résolu d'avancer le jour solennel, voulant être débarrassé de tout souci étranger, lors de la rentrée de l'Institut, époque OTi, selon toute probabilité, serait discuté, en Séance publique, le fameux rapport qu'il avait fait remettre par son aide de laboratoire au secrétariat de l'Académie des sciences.

Quant à Théodore, complètement découragé, l'esprit bouleversé, sans force de volonté, n'abordant jamais Henriette que pour gémir avec elle sur la dureté de la destinée, il en avait oublié ses mouches , ne se rappelant même plus, que, de l'existence de l'araignée, dépendait la prolongation de son séjour dans la maison de la bien-aimée.

Or, il arriva que la pauvre bête, qui, grâce à la

sollicitude de Théodore, avait joui, pendant plusieurs semaines, d'une abondance inconnue jusqu'alors, éprouva des désordres graves à l'estomac, par suite du manque subit de subsistances, et que, la veille même du jour arrêté pour le mariage, Henriette, en dévissant par hasard la lunette, constata que l'infortunée était morte d'inanition, à côté des cadavres de vieilles mouches depuis longtemps sucées.

Elle revissa à la hâte l'instrument , de peur d'être surprise touchant aux appareils de son père, et se flattant que les préparatifs de la noce empêcheraient peut-être le savant de venir coller son œil à l'orifice de la lunette.

Mais Grosastre avait contracté Thabltude, chaque soir, après son dîner, de jeter un regard sur sa chère planète, bien qu'il ne la distinguât que confusément, à cause de sa myopie.

— C'est étrange, murmura-t-il après s'être mis en position, c'est étrange I

— Quoi donc, papa ? murmura la jeune fille, plus morte que vive.

^ Je ne vois plus la tache ! s'écria le savant en accumulant sur son nez binocles et lunettes, et en se livrant à une nouvelle observation*

Cette seconde épreuve ayant donné des résultats encore plus incertains que la première, une sueur froide l'envahit, et il appela Machegrain.

Celui-ci arriva, tout absorbé par cette pensée que son mariage ayant lieu le lendemain, quelques heures seulement le séparaient de ce moment redoutable où il se trouverait seul avec une femme. Aussi se laissa-t41 traîner, sans résistance, par Grosastre, devant le long tube.

Mais là , l'homme de science reparut subitement, et son sang d'astronome ne fit qu'un tour.

— . Et la tache? s'écria-t-il à son tour.

Il avait beau écarquiller les paupières, il apercevait bien Vénus, mais Vénus nue comme dans le filet de Vulcain.

Théodore venait d'entrer, les traits altérés. Lui aussi était plein de cette obsession cruelle, que, dans quelques heures, Henriette lui échapperait pour toujours.

Il se dit. qu'au bout du compte, mieux valait en

finir, une fois pour toutes, avec l'incertitude, et, s'approchant de la lunette d'un pas ferme, il plongea la main dans le tube, et en tira l'araignée défunte qu'il brandit, en s'écriant :

— La voilà, votre tache de Vénus !

— Une araignée, j'avais une araignée dans mon télescope ! vociférait le savant.

Et avant que Machegrain, lui aussi, ne fût revenu de son ébahissement , Grosastre lui avait sauté à la gorge.

— Et tu ne m'as pas averti, toi qui as des yeux de chat, que ma myopie me faisait prendre une araignée pour une montagne !... Et tu m'as laissé envoyer... que dis-je!tu as rédigé avec moi ce rapport qui sera la honte de ma vie, et me rendra demain la risée de toute l'Académie ! Et tu crois que je ne vais pas me venger de cette infamie ?

— Mais, beau-père!... protestait Machegrain, d'une voix étranglée.

— Ne m'appelez pas beau-père , monsieur ! Cette araignée me délie de toutes mes promesses, et ma fille, tant que je vivrai du moins, ne sera jamais à vous !

— J'en fais le serment ! opina la jeune fille.

— Et pour commencer, conclut le savant en

montrant la porte à Machegrain, qui s'éclipsa, tout piteux, je vous chasse de chez moi, et vous prie de n'y jamais reparaître !

En ce moment, Théodore s'approchait de Grosastre, et lui tendait un cahier recouvert d'une couverture bleue.

— Mon rapport ! s'écria l'astronome, en arrachant le manuscrit à son aide.

— Monsieur m'excusera , répliqua le jeune homme d'une voix émue, mais je n'ai pas voulu qu'un homme de la valeur de mon maître s'exposât à un ridicule certain, et je me suis bien gardé de déposer son factum au secrétariat de l'Académie.

— Et je t'en remercie, et je suis prêt à t'en témoigner ma reconnaissance, à t' accorder tout ce que tu exigeras de moi, loyal serviteur î Mais, j'y pense, si tu connaissais l'existence de cette araignée... dans ma lunette, comment se fait-il que tu ne l'en aies pas retirée plus tôt ?

— La retirer ! répéta Théodore comme scan dalisé. Mais je l'ai nourrie, au contraire, monsieur, et j'avais assez de mal à lui procurer ses repas, allez ! Ah ! c'est qu'aussi, le jour oîi vous n'auriez plus aperçu la tache, vous auriez renvoyé

ib.

votre garçon de laboratoire,... et comme il aimait votre fille..., qu'il ne lui déplaisait pas troo.,., et qu'il entrait dans ses intentions de vous la demander en mariage...

— Oh ! papa, tu serais si gentil ! fit Henriette.

— Donner ma fille à un domestique !... s'écria Grosastre. Malgré tout mon désir de t'être agréable, fillette...

— Mais je m'appelle Théodore Jessaint, et suis étudiant en droit ; mon père a du foin dans sei bottes, je vous le jure, et c'est l'amour seul qui m'a amené à revêtir cette chrysalide... de la servitude ! déclara le jeune homme.

— Papa, puisque son père a du foin dans ses bottes ! suppliait Henriette.

L'astronome eut un moment d'indécision. Puis, avec un profond soupir :

— Soit, donc, mariez-vous, enfants ! dit-il. Et, se tournant du côté de Théodore :

— Et vous, mon gendre, ne faites jamais d'astronomie, car, voyez-vous, ce qu'il y a encore de plus séduisant en Vénus, c'est qu'elle est la môrê de lAmour !

Elle n'était pas jolie, ma cousine, à dix-huit ans, mais elle était charmante, avec ses deux grands yeux bleus, qu'on eût dit taillés dans un coin du ciel, avec ses cheveux aussi blonds que les épis au mois d'août, avec ses joues rondes comme la pomme d'Eve et roses comme un tableau de Boucher, avec sa bouche un peu grande, peut-être, mais par malice, pour laisser

voir, en souriant, deux ou trois de plus de set

coquettes dents.

Et quel cou gracieux, quelle nuque appétissante, estompée d'un fin duvet aux reflets d'arcen-ciel !

Dans sa taille, que d'élégance; sur ses deux mignonnes mains potelées, que de fossettes! J'allais oublier ses pieds d'enfant; on n'en imagine plus d'aussi petits! En contemplant tous ces appas, qu'auriez-vous fait à ma place, à dix-sept ans, venant de passer votre baccalauréat, et vous croyant un homme?

Yous seriez tombé amoureux 1 Eh bien, c'est ce qui m'arrival

Et, de ma part, c'était sérieux, je vous le jure!

Je ne me contentai pas de voler à ma cousine ses mouchoirs et ses gants, de lui serrer la main au détour d'une allée, de l'embrasser sur les cheveux derrière un des gros arbres du jardin de Ville-d'Avray : tout cela, enfantillage, gamineries

de collégien, amour de chérubin ! Ma passion, à moi, avait une autre allure; j'étais ombrageux, j'étais jaloux! Quiconque se permettait de fixer Louisa, — c'était le nom de ma cousine, — s'attirait de ma part un regard courroucé. Si l'effronté persistait dans son impudence, je me drapais dans ma tunique, — car j'avais encore une tunique, en ce temps-là, — et je m'avançais sur lui, l'œil en feu, l'attitude menaçante, tout prêt à lui demander raison de son outrecuidance; mais là s'arrêtaient mes hostilités. J'étais, en effet, si troublé par la colère, que les mots s'arrêtaient dans ma gorge, et que je ne parvenais pas à artiticuler ma provocation. Et pourtant j'eusse été si heureux et si fier d'avoir un duel pour ma cousine! Hélas! je m'aperçus bientôt que mon ardente passion n'était pas payée de retour : Louisa ne m'aimait pas! Du moins, elle n'hésita pas à me sacrifier à un autre !

Mon oncle, ancien négociant retiré, qui s'était pris, sur le tard, d'une belle passion pour la prestidigitation, et jouait les Robert-Houdin en chambre, était, paraît-il, devenu ambitieux pour sa fille, et, depuis qu'il faisait des omelettes dans un vieux chapeau, et qu'il encombrait son domi

cile d'un stock d'ustensiles à surprises et à double fond, il ne songeait plus du tout à moi comme gendre.

Quand je reçus la nouvelle du mariage de Louisa, dans une longue lettre où la parjure m'énumérait, en termes doucereux et pleins d'astuce, les raisons qui l'avaient déterminée à renoncer à moi, je n'eus plus qu'une pensée, mourir, puisqu' aussi bien la vie me semblait devoir être intolérable dans le célibat.

Je décrochai, stoïquement, une vieille dague appendue au mur, et, constatant qu'elle était quelque peu émoussée et rouillée, je l'aiguisai sur le marbre de ma cheminée, pour que le coup qu'elle porterait fût plus sûrement mortel. Après un fourbissage consciencieux, qui dura bien une bonne demi-heure, l'antique poignard était redevenu un peu plus brillant, et moi un peu plus calme, — mais de ce calme qui précède les tempêtes 1 J'avais résolu de ne pas trancher mes

jours avant de l'avoir revue, pour lui reprocher sa trahison, la tuer avec lui, — et moi après !

Le soir même, je demandai à mon père la permission d'aller passer un jour ou deux, chez ma tante, au chalet de Ville-d'Avray, ce qui me fut facilement accordé, et je partis dès le lendemain matin.

A. mon arrivée, la première personne que je rencontrai fut précisément Louis a, qui devint toute rougft en m' apercevant. Elle n'était pas seule ; il lui donnait le bras, le misérable !

Tous deux, tendrement pressés l'un contre l'autre, parcouraient ces mêmes allées que nous avions foulées, elle et moi, quelques semaines auparavant, et, comme s'il eût voulu me rappeler, par une cruelle ironie, notre promenade sentimentale, il l'entraînait derrière les mêmes arbres, pour lui faire les mêmes aveux, pour lui prodiguer, peut-être, les mêmes baisers, à la même place I

Je pensai devenir fou !

Tout comme lorsque j'étais aimé, ma tante brodait, assise sous une charmille, à côté de mon oncle qui dormait sur son journal, en rêvant de quelque truc inconnu. De temps à autre, la bonne femme relevait la tête, pour crier à sa fille :

— Louisa, ne t' attarde pas trop sous les bosquets ; ils sont si humides, en cette saison !

Alors Louisa accourait, les cheveux légèrement ébourifféS;, au bras de son capitaine, car il était capitaine, le monstre, et môme capitaine d'étatmajor, avec de magnifiques éperons dorés, une tunique coquettement ajustée qui dessinait sa taille fine, et des moustaches longues d'une aune, et d'un noir superbe !

Il était vraiment joli garçon ; — je le trouvais affreux !

De toute la journée, je ne pus échanger un mot avec Louisa ; le capitaine l'accaparait. Il avait de l'esprit, d'ailleurs, — et ne m'en semblait que plus bête !

Je voulais cependant à tout prix avoir une explication avec la perfide, puisque je n'étais venu que pour cela. La nuit, pensais-je, est propice à ces sortes d'entretiens; j'attendrai la nuit.

Et me penchant à l'oreille de Louisa, tandis que personne ne nous observait :

— Ce soir, lui dis-je, ayez soin de tenir votre fenêtre entrebâillée.

Le capitaine devait, lui aussi, passer la nuit au chalet ; mon oncle avait obtenu de lui qu'il restât jusqu'au surlendemain, avec l'arrière-pensée de lui donner une séance de physique. Songez donc! N'avoir pour public ordinaire que sa femme et sa fille, qui connaissent par cœur votre répertoire, et entrevoir, soudain, la possibilité d'émerveiller un nouveau spectateur, quelle aubaine! Mais, plutôt que de le laisser échapper, mon oncle eût enfermé son militaire à triple verrou, dans une des chambres du chalet, quitte à être arrêté ensuite pour séquestration arbitraire !

Quand tout le monde se fut retiré, et que la maison me parut suffisamment silencieuse, j'ouvris bien doucement la fenêtre de ma chambre, voisine de celle de Louisa , et l'psprit encore

chaud du souvenir de Shakespeare, que j'avais lu, pour la première fois, pendant mes vacances, je me cramponnai auxpersiennes, et vins, comme Roméo, au risque de me rompre cent fois le cou, me suspendre au balcon de ma bien-aimée.

Très poétique, ô Shakespeare, cette position, mais manquant absolument de solidité ! Le décor, du reste, était parfaitement approprié à la situation : un clair de lune magnifique bleuissait tout le jardin, et, sur le sable, se reflétaient les ombres des grands arbres, comme autant de fantômes qui semblaient s'être donné rendez-vous pour assister au drame qui se préparait.

Malheureusement, il y manquait la prima donna! J'eus beau tambouriner sur les vitres, et appeler Louisa à voix basse, tout fut vain : rien ne bougea, personne ne répondit.

Outré et désappointé, je regagnais ma chambre, quand, en jetant les yeux au-dessous de moi, j'aperçus distinctement la silhouette fanfaronne et moustachue de mon rival, qui attendait évidemment un signal de Louisa pour l'aller rejoindre.

Subitement, je vis rouge; j'étais trop joué, à la fin!

Je descendis quatre à quatre jusqu'au vesli-

bule, je détachai de la paDoplie de mon oncle un énorme sabre japonais, dont le manche recourbé était d'une longueur démesurée, puis, me précipitant au dehors comme un ouragan, je fondis sur le capitaine, et, des deux mains, pour avoir plus de force, lui plantai la lame en pleine poitrine !

Un sinistre craquement d'os et de chairs meurtris se fit entendre,, mais moi, affolé, insensible, ne cherchant même pas à m'assurer si ma victime, percée de part en part, respirait encore, j'essuyai la lame du pan de ma tunique, et courus la raccrocher à sa place.

A peine étais-je rentré chez moi, qu'un bruit de voix, semblant venir de la chambre de mon oncle et de ma tante, me fit tendre l'oreille.

— Je te dis que quelqu'un s'est introduit dans la maison !

— Je te dis que non, bobonne ; tu auras eu le cauchemar.

169 POUR Ci:S DAMKS !

— Ecoute !...

Un lonp: silence se fit ; j'étais plus mort que vif! BioiUùl, j'entendis mon oncle dire à ma tante, tout en se retournant pour dormir :

— Tu vois bien que c'était une idée !.,. C'était un avertissement ! Je me blottis sous mes

draps, décidé à simuler le sommeil le plus profond, si la fantaisie prenait à mes parents de pénétrer chez moi.

Mais le colloque nocturne n'était pas terminé.

— Je te répète qu'on a marché dans le couloir, ici tout près ! Il faut éveiller le capitaine I balbu-r tia ma tante, d'une voix altérée par la peur.

Je crus distinguer qu'il se faisait à côté de moi un grand remue-ménage, et je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête.

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, que la porte de la famille s'ouvrait.

Mon oncle marchait le premier, interrogeant prudemment d.» l'œil les profondeurs du corridop.

poup être prêt à disparaître, — comme ses muscades, — en cas de danger trop imminent. D'une main, il tenait un lourd chandelier de bronze, et, de l'autre, un pistolet à tromblon, que, peut-être, dans son trouble, il n'avait chargé que de cartes à jouer. Son bonnet de coton, qu'il avait conservé dans sa précipitation à prendre les armes, lui re^ tombait sur le front, avec un faux air de képi, et l'une de ses bretelles battait le long de sa cuisse, avec une crânerie de sabretache. Ma tante venait ensuite, serrant, par le col, un moine, autrement dit le cruchon de grès qui servait tous les soirs à bassiner son lit.

Poussé par une curiosité irrésistible, je sautai à bas du lit et collai mon œil au trou de la serrure, pour passer en revue le corps d'armée.

La troupe se montrait pleine d'entrain ; ma tante, surtout, avait un petit air conquérant qui donnait à penser, et elle eût été encore fort avenante, si, dans le désarroi d'une alerte de nuit, elle n'eût oublié de mettre ses faux cheveux.

— Allons réveiller le capitaine! répéta ma tante, en passant devant ma chambre, d'un ton qui me parut gros de sous-entendus. Cette fois, je m'affaissai presque évanoui sur mou lit, et, pendant un

grand quart d'heure, je n'eus conscience ni de ce qui se disait ni de ce qui se faisait autour de moi. Mon pauvre cerveau était hanté par d'horribles hallucinations : tantôt, je me voyais défendant ma tête, en cour d'assises, devant un tribunal fantastique qui brandissait au-dessus de moi une quantité innombrable de sabres japonais ; tantôt, je gravissais un échafaud, de construction baroque, sur lequel on nous installait l'un devant l'autre, le capitaine et moi, avec ordre de nous ouvrir le ventre 1

Quand je repris mes sens, quelle ne fut pas ma stupéfaction d'entrevoir, parle trou de ma serrure, le capitaine en personne, qui revenait, à la tête de sa compagnie, de pousser une reconnaissance, de la cave au grenier.

— Savez-vous, belle-maman, dit-il, que notre expédition ressemble fort à celles de Don Quichotte ? Je ne ferai pas porter cette campagne-là sur mes états de services 1

— Le voleur se sera enfui par la lucarne, à l'aide de la gouttière ! répliqua ma tante.

— Mais il n'y a que les chats capables de pareils exercices !

— Les chats?... Plaisantez bien!... Quant à moi, je suis certaine d'avoir entendu un bruit de bottes I

— Alors, c'était un chat botté ! Sur ce, je vais me recoucher.

Parole d'honneur, je me demandais sérieusement si ce n'était pas l'ombre du capitaine assassiné qui était revenue sur la terre, tout exprès pour me ioui'menter, comme une nouvelle ombre de Banco, — toujours d'après Shakespeare ! }Je fis appel à tout mon courage et me risquai à sortir, pour pouvoir dévisager, bien en face, ma victime. C'était bien le fiancé de Louisa, à deux pas de moi, en chair et en os, et, comme d'ordinaire, très petit maître sous l'élégante vareuse de flanelle blanche qu'il avait jetée à la hâte sur ses épaules. Il n'avait du reste pas la moindre tache de sang.

Iflô POUR CES DAMES !

Alors, sentant que ma raison s'égarait, je m'élançai vers le vestibule, et détachai de nouveau le terrible sabre japonais. Gomme je le saisissais à deux mains, pour me représenter la scène du crime, telle qu'elle s'était passée, je m'aperçus tout à à coup que je n'avais plus qu'un manche entre les doigts : la lame venait de rentrer tout entière dans la longue poignée 1

Oh I prestidigitation, voilà bien de tes tours ! Je restai ébahi, mais soulagé d'un cuisant remords.

Je quittai le chalet au petit jour, sans dire adieu à personne, et je vous jure que, depuis cette nuit mémorable, je n'ai plus eu la tentation de pourfendre mon cousin le capitaine 1

A tout instant, des couples entraient, et, un peu éblouis par le ruissellement des lumières sur le pêle-mêle bigarré des habits noirs et des toilettes de bal, traversaient le salon pour aller saluer la maîtresse de la maison, assise, près de la cheminée, dans un élégant fauteuil de peluche brodée. Madame Lorval, souriante de bonheur, tendait, à demi soulevée, la main aux nouveaux arrivants, qui, tous, en des termes à peu près identiques, et comme appris dans la Civilité puérile et honnête^ la félicitaient du mariage de sa fille Alice.

Les compliments, bien que tous les mêmes, et débités sur le ton monotone d'une leçon, n'en

allaient pas moins au cœur de l'excellente mère, qui, cette nuit-là, était trop heureuse, pour ne pas voir l'humanité en beau et la croire sincère.

Ah ! oui, certes, elle était heureuse ! Le matin même, à Saint-Augustin, sa chère Alice avait été unie à M. Gaston Médary, un jeune avocat d'avenir que deux procès à sensation venaient de mettre en évidence.

C'était le gendre rêvé, prévenant, attentionné, presque galant, rehaussant ces qualités très rares par une distinction parfaite, un physique agréable, assez de fortune, et beaucoup d'esprit allié à un tempérament laborieux.

En un mot, il n'avait pas son pareil, et la preuve, c'est qu'il avait consenti à habiter avec sa bellemère ! A dire vrai, s'il s'y fût refusé, madame Lorval, quelque sympathie qu'il lui inspirât, ne lui eût pas donné sa fille.

Elle aimait tant sa chère Alice, qu'elle eût craint de mourir de chagrin en se séparant d'elle. Que serait-elle devenue, toute seule dans son immense appartement du boulevard Malesherbes, désert, silencieux, assombri par le départ de la gaie jeune fille qui l'emplissait de ses éclats de fire? Sans doule, elle eût pu le quitter pour

NI BÊTES, NI enfants! 171

un autre moins spacieux, et qui ne fût pas tout imprégné de l'absente adorée. Eh bien ! non, elle n'en avait pas le courage ! Tout l'attachait à ces murs ; depuis dix ans ils l'abritaient, dix ans de félicité absolue, sans un souvenir fâcheux ; c'était laque le meilleur de sa vie s'était écoulé. Partout ailleurs, elle avait éprouvé des tracas, presque des peines, et avait été toujours malade. Mais à peine installée boulevard Malesherbes, sa santé s'était rétablie, comme par enchantement, et elle avait gagné les deux procès, qui, depuis des années, attristaient son existence. Sans être superstitieux, qui n'eût considéré ce logement comme un fétiche ? Superstitieuse, madame Lorval l'était, et par trop, peut-être! Il lui arrivait fréquemment de consulter les tireuses de cartes et les somnambules, semblable, par cette manie, aux filles entretenues, elle la grande dame et la femme honnête par excellence.

La nécromancienne, en qui elle avait le plus de confiance, lui avait déclaré, que, du jour où elle déménagerait, toutes les calamités fondraient sur elle. Aussi, madame Lorval s'était-elle juré de finir ses jours, dans le bonheur, boulevard Malesherbes.

Vers onze heures, M. Médary s'approcha de sa belle-mère, et se penchant à son oreille :

— Chère madame , murmura-t-il , ne croyezvous pas qu'il serait temps pour Alice de se retirer ?

— C'est mon avis, mon cher Gaston, réponditelle, en lançant à son gendre un regard malicieux.

Elle se leva pour aller à la recherche de la mariée, qu'elle découvrit, causant près d'une fenêtre, au milieu d'un groupe. Elle lui fit un signe imperceptible de la tête, et, quelques instants après, Alice rejoignait sa mère dans la chambre nuptiale.

Quel moment solennel pour madame Lorval ! II lui fallait initier sa fille à de nouveaux et imposants devoirs, et, comme c'était la première fois qu'elle était appelée à révéler les mystères de l'hymen, son embarras était grand pour trouver une entrée en matière.

Alice était debout près d'elle, attendant, très émue, toute rougissante, l'allocution maternelle qui s'élaborait péniblement.

Tout à coup, par une association d'idées assez logique, à la minute même oii elle allait recom-

mander à madame Médary de se montrer soumise et caressante avec son mari, les clauses du bail passé entre elle et son propriétaire, M. Duflochon. lui revinrent à l'esprit.

Ces clauses disaient, ou à peu près :

«Défense au locataire d'avoir chez lui, ni chiens, ni chats, ni perroquets, ni enfants. »

Madame Lorval, à cette réminiscence, eut une sueur froide, car jamais elle n'avait eu à affronter une situation aussi critique. Quelle alternative, en effet, mon Dieu !

Si elle conseillait à Alice de ne résister à aucun des caprices de Gaston, un bébé pouvait naître, qui exposerait ses parents et grands-parents à recevoir congé de M. Duflochon.

D'autre part, que le mari fût obstinément repoussé par sa femme, et la brouille surviendrait dans le ménage le mieux fait pour s'entendre. N'était-il pas aussi à redouter qu'Alice, interrogée par M. Médary sur la cause de l'incompréhensible froideur qu'elle lui témoignerait, ne confessât toute la vérité? En ce cas, Gaston, dans un trop juste ressentiment contre sa belle-mère, emmènerait sa femme pour s'en aller demeurer ailleurs avec elle.

1T4 POUR CRS DAMR8!

Tant pis ! Quoi qu'il dût advenir, madame Lorval était résolue à garder à la fois et sa flUe et son appartement, et, si Alice devait lui être enlevée, au moins que ce fût le plus tard possible !

Pour l'instant, elle ne voulait que gagner du temps.

— Ma chérie, dit-elle enfin à Alice, dont le silence maternel si prolongé augmentait encore la confusion, ton mari va venir. Quand je me serai retirée pour vous laisser seuls, Gaston se glissera dans le lit, à tes côtés...

— Oh ! maman !...

— Eh ! ma fille, c'est horrible, mais c'est le mariage ! Il te prendra dans ses bras pour couvrir de baisers le Joli visage que mes lèvres seules, jusqu'ici, avaient effleuré. A ce moment, dégagetoi de son étreinte, et recule-toi de lui | Il te suppliera, t'ordonnera peut-être de te retourner vers lui, mais ne faiblis pas, sois inexorable 1

— Cependant, je M ai juré obéissance et ô-

délité I

^ Et qui te parle de ne pas \m rester fidèle ? Contente-toi seulement de ne lui rien accorder de ce qu'il te demandera.

NI BKTE^. -M enfants! 175

— Mais, maman, Gaston me grondera; il se mettra peut-être en colère !,..

Elle se laissa déshabiller par madame Lorval, et se coucha, toute soucieuse.

Ah I quelle nuit de noces elle allait passer 1

Pour ne pas contrarier sa mère, il lui fallait faire de la peine à son Gaston !

Enfin, elle comptait sur la nuit pour lui porter conseil 1.,.

Madame Lorval embrassa une dernière fois A-Uce sur le front, en la conjurant d'être une épouse indocile, et sortit.

Le lendemain matin, madame Médary sauta au cou de sa mère.

— Bonjour , chère maman , a'écria-t-elle , la figure rayonnante.

— Bonjour , chère enfant ; as-tu passé une bonne...

Elle n'acheva pas. Cette question, qui lui avait échappé, par la force de l'habitude, lui parut risquée en un pareil moment, et elle l'interrompit net- Après un instant, elle reprit :

— Tu t'es conformée à mes presQriptions ?

— Pas tout à fait.

r- Gomment, pas tout h fait ?

^76 POUR CF,s dames!

— Mais non, je n'ai pas osé...

Elle s'esquiva, pour ne pas en dire plus long, laissant madame Lorval anéantie par l'aveu qu'elle lui avait fait.

Ainsi Alice avait cédé ; l'amour pour son mari l'avait emporté sur l'amour pour sa mère !

Et, tout à coup, coupant court à ses récriminations par un bon sourire :

— Elle a eu, ma foi, bien raison 1 pensa-t-elle. J'en eusse fait tout autant à sa place !

Et puis ce qui la rassurait un peu, c'est qu'elle se disait que bien des femmes ne deviennent enceintes que très tard. Sa fille avait, du reste, de qui tenir, car madame Lorval ne l'avait eue qu'après dix années de mariage.

Vain espoir, illusions déçues ! Deux mois après, Alice était grosse, à n'en pouvoir douter.

La locataire de M. Duflochon supplia la jeune femme de ne dévoiler le secret à personne, jusqu'à nouvel ordre; il serait toujours assez tôt pour en aviser les amis et connaissances.

C'est qu'elle tremblait que la nouvelle n'arrivât jusqu'à l'inflexible propriétaire, qui résilierait le bail, sans pitié ! Tandis que si l'on savait être discret et circonspect, il pourrait se faire que M. Du-

NI BÊTES, NI enfants! 177

flochon ignorât l'événement de longtemps encore. Au surplus, il n'avait le droit de rien dire, tant que le petit ne serait pas au monde, car ce n'est pas dans le sein de sa mère que le cher petit ferait du tapage à troubler la maison.

Lucien vit le jour, sans que M. Duflochon eût le moindre soupçon.

Pendant les premières semaines , l'enfant , comme s'il eût compris quel intérêt avait sa grand'mère à ce qu'il ne trahît pas sa présence, ne poussa que des vagissements imperceptibles.

— Il est bien taciturne ! disait Alice, toute dépitée que son fils ne fût pas plus babillard.

— Et tu t'en plains ! répliquait madame Lorval, qui eût presque souhaité un petit-flls sourd-muet.

Mais le bébé, en grandissant, changea du tout au tout; il devint turbulent, piaillard comme pas un. La métamorphose ravissait la mère, et afTolait la grand'maman.

— Quel bavard! soupirait celle-ci avec amertume. On voit bien qu'il a du sang d'avocat dans les veines I

Par instants, pour étouffer ses hurlements, elle avait des envies de le bâillonner ; puis aussitôt, elle avait honte d'une si vilaine pensée. Faire du

mal à son cher petit ! Jamais, au grand jamais !... Plutôt être expulsée du boulevard Malesherbes et laisser la prédiction de la nécromar.'i ..m s'accomplir !

Gomme ce n'était que trop prévu, les cris de Lucien retentirent jusque dans la loge du concierge, qui, dans un accès de zèle, courut avertir le propriétaire.

Celui-ci manda aussitôt madame Lorval, qui se présenta devant lui, toute tremblante.

— Contrairement aux clauses de votre bail , madame, lui dit-il sévèrement, vous élevez des enfants chez vous.

— Il n'y en a qu'un, monsieur!..,

— - 1] fait du bruit comme quatre ; j'ai donc l'honneur de vous signifier votre congé I

— Par grâce, monsieur !,..

— Alors, renvoyez le petit braillard.

Elle passa par une douloureuse minute d'indécision.

— Soit, monsieur, finit-elle par répondre, des larmes dans les yeux.

Elle s'en revint chez elle, toute bouleversée à l'idée qu'elle venait de prendre l'engagement de vivre désormais loin de sa fille, de son petit-fils et

NI ËÊTES, NI enfants! 179

de son gendre. Ah ! certes, il lui en coûtait de se séparer de ces trois êtres bien-aimés, et les premiers temps de solitude lui seraient durs I Mais ne valait-îl pas mieux renoncer à leur chère société, que de s'exposer, en changeant de domicile, à tous les malheurs prédits par la nécromancienne? Et, du reste, qui l'empêcherait d'aller voir tous les jours sa famille, pour qui elle aurait soin de louer un appartement à proximité du sien?

Gomme elle rentrait dans la chambre d'Alice pour lui faire part de ses nouveaux projets, projets auxquels , hélas ! la contraignait le despote M. Duflochon, Lucien se dressa, dans son berceau, sur son séant, et lui ouvrant ses petits bras :

— Gand'maman , gand'maman ! bégaya-t-il , dans une adorable grimace de chérubin.

C'était la première fois qu'il appelait madame Lorval de ce doux nom de grand'maman.

Le visage épanoui, le cœur battant de joie, elle le considéra un instant, tout attendrie, et s'élançant vers lui, légère comme à vingt ans :

— Oh! mon ange, s'écria-t-elle en élevant en l'air, des deux mains, le bébé qui agitait, radieux, sous sa chemise de nuit* ses jambes roses

et potelées, ah ! mon ange, pardonne-moi, je voulais te renvoyer d'ici ! Ah 1 mais, va , je ne recommencerai plus ! M, Duflochon peut me congédier, la nécromancienne me jeter un sort, nous ne nous quitterons plus jamais, jamais !

Et comme si on eût songé à lui arracher son Lucien, elle le pressa contre son cœur, de toute la violence de sa tendresse :

— Ah ! ni bêtes, ni enfants !... Eh ! bien ! maintenant, venez donc me le prendre, monsieur Duflochon!.. s'exclama-t-elle , avec un regard de défi, moitié terrible, moitié rieuse.

Page 1