‹ Pour ces dames, contesChapitre 4 sur 15 · L'INONDATION · texte numérisé non relu

L'INONDATION

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— Combien reste-t-il dans la tirelire? demanda Jeanne.

— Plus rien ! répondit Pierre, en secouant mélancoliquement le petit tonneau en terre, peinturluré de rouge, qui contenait, quelques jours

auparavant, toutes les économies du ménage.

— C'est vrai, je n'y pensais plus ! reprit la |eune femme. Hier, j'ai retiré les derniers dix sous pour acheter notre dîner, et aussi un peu de bois. Notre petit grelottait si fort dans son berceau, que j'en avais le cœur tout gros !

— Tu as bien fait ! murmura Pierre.

Le paysan, les coudes appuyés sur les genoux, la tête entre les mains, les yeux fermés, tout transi, demeura quelques instants abîmé dans de pénibles réflexions, envisageant avec effroi les lugubres conséquences qu'allait avoir pour sa femme, pour son enfant, et pour lui-même, la rigueur de cet horrible hiver.

Et pourtant, ce n'était pas l'énergie qui leur faisait faute, à lui ni à Jeanne ! Ni l'un ni l'autre n'avaient jamais boudé à la peine !

Le matin, ils se levaient bravement tous deux avant le jour, l'un pour aller au bois couper les grands arbres et tailler des fagots, l'autre pour faire le tour du village, et recueillir, chez les particuliers, le linge sale, qu'elle lavait, au gué, dans la rivière.

Jamais on n'avait vu pareil hiver au pays 1

La neige était tombée pendant huit jours de

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suite, sans inteiruption, et, depuis un mois, dans la montagne, elle était si épaisse, qu'on enfonçait dedans jusqu'au ventre ; et pas moyen seulement de trouver son chemin jusqu'à la forêt !

La rivitre aussi était gelée à un pied de profondeui. On cassait bien chaque matin la glace, sur les bords, afin que chacun pût faire la provision d'eau qui lui était nécessaire pour la journée; mais une demi-heure après, le trou était bouché, et la surface prise de nouveau.

Or, Jeanne n'était pas assez grandement logée, pour laver et lessiver chez elle : la place d'abord, et aussi les baquets, manquaient dans la chaumière ; tout ce qu'elle pouvait faire était déporter sa planche et son battoir au bord de l'eau, et d'étendre son linge sur l'herbe, en guise de séchoir.

Ainsi, depuis quarante-cinq jours que cela durait, il avait fallu manger, sans rien gagner, et encore il y avait eu la vieille mère de Pierre qui avait été bien malade avant de mourir, et pour laquelle on avait dû acheter des drogues. Les vieux du pays ne se souvenaient pas avoir subi un pareil froid.

Le premier mois n'avait pas été trop dur ; le ménage était économe et industrieux, et, du reste,

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on avait mis quelques sous de côté. Mais, depuis quinze jours, on en avait été réduit à diminuer l'ordinaire des déjeuners et des dîners. Heureusement, le marmot tétait encore et ne coûtait guère à nourrir, mais il fallait bien Ique la mère prît des forces pour avoir du lait. Et puis on avait eu peur qu'il n'eût froid dans son berceau; aussi s'était-on saigné, afin de lui procurer une couverture. Dame ! par une saison aussi rigoureuse ! Jeanne n'avait pas hésité, elle avait porté en gage sa belle robe des dimanches, celle que Pierre lui avait donnée, lors de leur mariage, et dont elle ne se parait que les jours de fête, pour aller à vêpres.

La vieille horloge que leur avait laissée la marraine de Pierre, le fusil et le carnier du brave garçon, ainsi que quelques autres bibelots, avaient bientôt été engagés comme la robe, et cela rien que pour ne pas mourir de faim, toujours dans l'attente d'un dégel prochain.

Il ne restait plus dans la cabane grand'chose dont on pût faire argent. Hormis l'armoire de chêne où l'on serrait le linge et les assiettes, la table ronde sur laquelle on mangeait, les deux chaises de paille en mauvais état, le lit de noyer, et le berceau en planches du bébé, il y avait

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encore quelques hardes et quelques outils ; les vendre, c'eût été compromettre le pain de l'avenir.

Ils avaient bien songé à demander des secours à la mairie ; mais ils étaient fiers l'un et l'autre. Ayant de bons bras pour travailler, il leur répugnait d'aller tendre la main, comme des infirmes ou comme des fainéants. Au surplus, la crainte d'un refus ou d'une humiliation les retenait, car M. le maire pouvait les éconduire. Ils n'étaient pas les seuls, cette année, dans cette affreuse situation ; ils en connaissaient bien d'autres, dont la misère était grande. Tout à coup, Pierre releva la tête, et se dressant d'un air déterminé :

— Tant pis, dit-il, je vais à l'ouvrage !

— Gomment feras-tu ?

— Oh ! ce n'est pas comme les autres jours ! Gela commence à fondre dehors, la couche de neige aura bien vite disparu, et puis, j'aurai un peu plus de mal, voilà tout !

— Mais tu ne pourras pas seulement te fraye un chemin jusqu'au bois !

— Alors, je reviendrai, dit Pierre en détachant du mur en terre, après lequel elles étaient peut dues, sa cognée et sa scie

— Surtout, prends bien garde, en suivant le petit sentier 1 Tu sais que si le pied te manquait, tu tomberais dans l'Allier !

— N'aie pas peur !

Il alla embrasser le bébé dans son berceau, et sortit après avoir souri une dernière fois à Jeanne, qui, à peine couverte, tremblait de froid, en essayant de coudre, dans un des coins de la cabane.

Elle se leva pour lui dire une dernière fois, du seuil de la porte :

— Méfie-toi bien des trous !

Puis elle vint se rasseoir auprès de la fenêtre, où elle reprit son travail, tout en songeant.

Un quart d'heure après, un coup frappé à la porte de la chaumière la tirait de sa rêverie.

C'était le facteur.

— Une lettre pour vous, madame Pierre.

— Pour moi ! Et d'où cela? demanda la jeune femme surprise.

— Du château, c'est urgent; on a besoin de vous là-bas.

— Tout de suite?

— Oui, c'est pour le petit, qui est malade, à ce qu'il paraît.

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— Ce n'est que trop vrai ! répliqua la Jeanne en repliant la lettre qu'elle venait de parcourir, — Georges est toujours bien souffrant. Ce cher petiot , je l'aime tout plein , je l'aime presque autant que son frère de lait , mon pauvre amour de François, qui est mort ! Il est vrai que c'est aussi un peu mon fils ; le garnement m'a-t-il assez mordu les seins, dans le temps !

Le facteur s'éloignait; Jeanne le rappela.

— Par où c'est-il le meilleur pour aller jusqu'au château? lui demanda-t-elle.

— Il faut prendre par la Croix, la neige y est plus tassée. Au surplus, ça dégèle ferme à présent; d'ici à demain, il n'y aura plus que de la boue.

Le château était à environ deux heures et demie ou trois heures de marche du village.

Jeanne revêtit à la hâte quelques effets presque neufs, qui étaient serrés sur l'un des rayons de l'armoire, chaussa ses sabots, et réveilla le gros chien blanc, dont on avait rentré la niche dans la cabane, depuis les grands froids, et qui, n'ayant plus grasse pitance à ses repas, s'était décidé à dormir philosophiquement pendant la

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plus grande partie de la journée. Elle le fit lever, et lui désignant le berceau du doigt :

— Perdu, je te confie Jacques, lui dit-elle; tu le veilleras bien.

Pour toute réponse, Perdu se dressa sur son derrière, et appuya ses deux pattes sur la poitrine de la jeune femme, dont il lécha la figure ; puis, remuant la queue, pour témoigner combien il était touché de la marque de confiance dont on l'honorait, il courut au berceau, et prodigua à l'enfant endormi les mêmes caresses qu'à la mère.

Forcée de s'absenter souvent dans la journée, pour aller à la rivière laver son linge, Jeanne avait pris l'habitude de laisser son enfant sous la surveillance du chien, qui. en gardien vigilant, ne manquait jamais d'aboyer, lorsque le poupon pleurait; la mère, qui n'était jamais bien loin, reconnaissait la voix de Perdu, et accourait aussitôt.

Mais, cette fois, elle n'entendrait pas.

Elle pensait bien que son mari, ne pouvant travailler au bois, à cause de la neige, serait de retour avant la fin de la journée, mais ce n'était pas certain, et elle sortit avec l'intention de prier

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sa voisine la plus rapprochée de faire un saut jusqu'à la chaumière. Puis elle se mit en marche, résolument, à travers la vaste plaine qui dégelait à vue d'oeil, enfonçant jusqu'à la cheville dans les flaques, et glissant à chaque pas.

Au détour de la route, elle jeta un dernier coup d'oeil sur sa pauvre cabane, prêta l'oreille pour s'assurer que Perdu n'appelait pas, et, poussant un gros soupir, s'éloigna à pas précipités.

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