LE CHATEAU
Jeanne marcha pendant deux heures et demie, sans s'arrêter, suivant le sentier étroit tracé, au milieu de la route, entre deux grandes nappes de neige.
Quand elle arriva devant le château, elle était si lasse qu'elle fut obligée de s'appuyer à la grille du parc, quelques instants.
Ce château de Tournoyac était un castel gracieux et élégant.
Il était d'un pur style Renaissance , avec ses toits en ardoise hérissés de clochetons, ses grandes fenêtres coupées de meneaux aux deux tiers de leur hauteur, et sa façade, moitié pierre, moitié brique, figurant des dessins réguliers sur lesquels tranchaient, autour des croisées et des portes, des sculptures exquises de l'époque de Jean Goujon et de Pierre Lescot.
Bien que complètement entourée d'eau par un petit affluent de l'Allier, ce n'était pas une habitation fortifiée, et son pont-levis n'avait peut-être jamais été levé que pour l'amusement des enfants ou la satisfaction d'amour-propre d'un propriétaire orgueilleux.
Au reste, cette rivière, se faufilant dans le parc par les derrières, contournant le château, et courant ensuite, après mille détours ingénieux, se perdre dans l'un des fourrés du parc, d'oii elle gagnait la campagne, était d'un effet séduisant.
On l'apercevait encore, au delà des grilles de la propriété, promenant son ruban argenté entre les bouquets d'arbres et les plaines d'herbe verte ; car le parc avait été, lui aussi, merveilleusement
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entendu, et dessiné de main de maître. Des éclaircies, ménagées avec art, découvraient les derniers contreforts des Gévennes qui venaient mourir, au pied même du château, avec leur front couronné de rochers, leur côte noirâtre étagée de plantations de vignes et semée de pierres déposées là sans ordre, comme par un grêle céleste, et dont quelques-unes avaient roulé menaçantes jusqu'au bord même de l'Allier. De l'autre côté, c'était la campagne avec de beaux bœufs nivernais paissant tranquillement le long des haies vives ou des peupliers, à travers lesquels apparaissait la fumée qui s'élançait du toit en paille de quelque chaumière, ou la barrière de quelque ferme rustique. On eût dit d'un paysage de Touraine plus vert que nature, ou plutôt d'une bergerie de Watteau devenue une vivante réalité, à laquelle ne manquaient même pas les fleurs qui coloriaient gaiement le parterre de la prairie.
Jeanne avait l'habitude, toutes les fois qu'elle se rendait au château, de jeter un long coup d'oeil Bur ce spectacle, qui la ravissait; mais, cette fois, la neige avait étendu sur la montagne, comme sur la plaine, son immense linceul blanc qui, par suite du dégel, avait pris des tons grisâtres.
Quelques gouttes d'eau presque chaude commençaient à tomber, lorsque la jeune femme tourna le bouton de la petite porte bâtarde, et pénétra dans le château.
— Ah ! c'est vous , enfin, ma bonne Jeanne ! s'écria madame d'Ormel. Je désespérais de vous voir ! Le médecin me quitte à l'instant. Si vous saviez comme bébé a souffert pendant deux mois ! Il va mieux aujourd'hui, mais il peut avoir une rechute. Gomme il me demandait sa bonne nourrice, et que le docteur avait ordonné de ne pas le laisser sortir par cet horrible temps froid, je vous ai écrit d'accourir, et vous voilà, Dieu merci !
Elle tendit la main à la jeune femme pour la conduire jusqu'à la chambre de Georges.
Madame d'Ormel, toute riche et châtelaine qu'elle était, et à peine âgée de vingt-cinq à vingt-six ans, n'était pas heureuse, à beaucoup près.
Brouillée avec sa famille, à laquelle son mari avait été forcé de l'enlever pour l'épouser, ce à quoi la jeune fille du reste, folle d'amour pour son ravisseur , avait consenti sans peine , Sophie d'Ormel n'avait pas trouvé, dans le mariage, toutes les joies qu'elle en espérait.
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Au bout de deux mois, elle s'était aperçue que son mari la trompait.
Elle n'avait pas fait de scènes, ni même formulé le moindre reproche ; mais, dès ce jour, la porte de sa chambre avait été interdite à son mari, et la vie commune n'avait plus été entre eux qu'une vie d'extérieur et de pure convenance.
Elle n'avait plus songé qu'à la naissance prochaine du petit être qu'elle avait senti palpiter en elle, et auquel elle accordait déjà, par avance, toutes les qualités et toutes les vertus qu'elle avait attribuées au père, en l'épousant.
Pendant sept mois, elle avait préparé elle-même la layette, cousant au petit point toutes les collerettes, tous les bonnets et toutes les bavettes, festonnant les chemises, et confectionnant des bas-miniature et des brassières minuscules.
Sitôt que l'enfant était né, comme elle était d'une santé délicate, elle s'était mise en quête d'une nourrice capable de donner à son fils un lait substantiel, un tempérament solide. Jeanne avait été choisie, entre vingt autres, comme la plus vigoureuse et la plus saine, et aussi comme la plus sympathique et la plus douce. De là datait la connaissance.
Les services de la paysanne avaient été large-
monl '('trlbués par la grande dame, et valaient
•..(•uR- a Jeanne de bonnes aubaines, toutes les
l'ois que madame d'Ormel passait par le village
qu'elle habitait.
Sitôt que la nounou parut sur le seuil de la chambre qu'occupait l'enfant, on entendit un cri de joie et le petit Georges, assis sur son séant, dans le berceau où il jouait mollement avec quelques joujoux, tendit les deux mains, le corps en avant, pour tomber, tout en larmes, dans les bras de sa Jeanne.
— Tu m'aimes donc toujours, mon chéri? s'écria la paysanne, en baisant l'enfant sur les joues, sur le front et sur les yeux, comme si elle eût voulu lui manger toute la figure de caresses. Tu croyais donc que je t'avais oublié, moi, ta Jeanne qui t'adore ?
Puis, se tournant vers madame d'Ormel, heureuse, quoiqu'un peu jalouse, de cette réciproque explosion de tendresse :
— Vous permettez, n'est-ce pas, madame, que je le tutoie encore ? C'est que, voyez-vous, je ne pourrais plus lui parler autrement, parce que je m'imagine, en l'embrassant, serrer contre ma
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ma poitrine quelque chose de mon petit défunt.
— Tutoyez-le, tant qu'il vous plaira ! répondit madame d'Ormel en souriant.
Quand il se fut bien grisé des baisers de sa nourrice, le bébé se mit à lui dire des histoires tirées des contes de fées qu'il commençait à lire. Il avait l'imagination toute pleine de géants, de talismans, de marraines protectrices, d'animaux extraordinaires, de belles dames au pouvoir magique, de princes charmants cahotés de mésaventures en mésaventures, tout cela bouillonnant dans sa tête, confus, et il narrait au fur et à mesure de ses souvenirs, avec la naïveté si crédule de l'enfance.
Nounou, comme de juste, semblait s'intéresser vivement au récit des grandes batailles qui avaient été livrées, et des sortilèges sans nombre qui avaient été jetés, tout en aidant Georges à s'habiller, car il avait exigé que ce fût Jeanne qui lui servît, ce jour-là, de femme de chambre.
Après déjeuner, un déjeuner comme il n'en avait pas fait depuis longtemps, placé à la droite de nounou, presque sur ses genoux, lui volant les morceaux dans son assiette, et buvant au même verre qu'elle, bébé demanda à sortir avec Jeanne;
mais sa mère lui fit observer qu'il pleuvait à torrents. Jeanne alors s'approcha d'une fenêtre.
La douceur subite de la température, jointe à l'action dissolvante de l'eau , avait fait fondre presque partout l'épaisse couche de neige ; pourtant, là où elle avait été poussée et amoncelée par le vent, des blocs subsistaient.
En même temps, Jeanne laissant tomber les yeux sur le ruisseau qui entourait le château, le vit tourbillonner vertigineusement.
— Vois-tu, nounou, comme il monte ? dit Georges. Est-ce qu'il pourrait déborder ?
Jeanne eut une appréhension horrible : peutêtre l'Allier, échappé de son lit, couvrait-il déjà la campagne et leur chaumière, qui touchait presque à la rivière, et peut-être son petit Jacques était-il noyé là-bas !
Elle bondit hors de la pièce, éperdue, affolée, se précipita dans l'escalier, et, ne songeant môme pas à aller reprendre ses sabots qu'elle avait déposés dans l'antichambre du château, s'élança sur la route, dans la direction du village.
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