‹ Pour ces dames, contesChapitre 6 sur 15 · LA MERE · texte numérisé non relu

LA MERE

Jeanne ne cessa de courir que lorsqu'elle sentit ses forces l'abandonner, et ses jarrets brisés par la fatigue. Alors elle ralentit le pas, faisant des elforts surhumains pour accélérer sa marche et rompre l'ecpèce d'entrave qu'elle avait comme attachée aux pieds.

— Mon Dieu, soupirait-elle, est-ce que mon petit Jacques, aussi, je le perdrais ?

Et cette atroce pensée lui arrachait un sanglot, lui causait comme un affreux déchirement au cœur, qui manquait la faire défaillir.

Alors, elle jetait les yeux, tout autour d'elle, sur la montagne.

Du versant de gauche descendaient, avec une rapidité effrayante, des nappes d'eau noirâtre léchant les rochers éparpillés, désagrégeant les petites murailles de pierres superposées les unes sur les autres, se précipitant en cascades jusqu'à la route dont elles balayaient le sable.

Dans la plaine, à droite, des filets d'eau se formaient, le long des bordures des champs, suivant les haies vives, se rassemblant aux angles des chemins, se grossissant des égouttures de tous les toits des masures, se répandant sur la route à travers les sillons des terres fraîchement retournées, à travers les sentiers battus, à travers les prairies dont l'herbe noyée ne s'apercevait plus que par places, se frayant un chemin à tâtons, n'importe oîi et n'importe comment, cherchant la rivière en aveugles, et venant s'y perdre dans la masse imposante du grand courant.

Jeanne avançait toujours, de temps en temps reprenant haleine, parfois enfonçant dans les

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mares, presque jusqu'au genou, les bas et les chaussons trempés , la robe toute ruisselante d'eau.

De temps en temps, elle s'arrêtait court au milieu d'une flaque, et prêtait l'oreille : il lui semblait avoir entendu comme l'aboiement lointain d'un chien.

Elle regardait alors avec attention l'endroit de la route où elle se trouvait, et se remettait en marche.

Elle étdt encore à plus d'une grande heure de la chaumière ; ce ne pouvait être la voix de Perdu, l'écho n'en fût pas arrivé jusqu'à elle. Et UD frisson lui secouait tout le corps, à la pensée que le petit était là-bas, seul avec un chien, sans secours.

Ah ! imprudente, imprudente ! Qu'avait-elle besoin de quitter son enfant, pour aller auprès d'un autre, qui ne lui était rien ! Gomment son instinct de mère ne l'avait-il pas prévenue que le dégel, après une pareille avalanche de neige, c'était l'inondation immédiate, et, qu'en s'absentant de chez elle, elle exposait les jours de son petit. Car elle se souvenait bien!... Six ans auparavant, l'Allier avait bordé et baigné de ses

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eaux noirâtres, le pied de leur pauvre maison.

Pierre avait même dû réparer d'assez sérieuses avaries, et, de huit grands jours, ils n'avaient pu coucher chez eux.

Si encore son mari était revenu du bois assez à temps ! Mais non, surpris par la rafale de pluie, il avait dû être obligé de se réfugier sous quelque hutte de bûcheron , bien tranquille sur le sort du petit Jacques, puisqu'il l'avait laissé avec la mère!

Ah ! Dieu ! de quelle faute s'était-elle donc rendue coupable pour subir un pareille expiation? Et les sanglots reprenaient, nerveux, sans larmes, rauques comme un râle de mourant. Au loin, un grondement sourd commençait à résonner.

L'AlUer, comprimé sous sa couche de glace, ainsi qu'en un étui trop étroit, avait enflé sa large poitrine, au point de briser l'épaisse croûte glacée qui le recouvrait. C'avait été, sur tout son parcours, comme un immense craquement de côtes démesurées ! Puis uneperturbation horrible, une cacophonie de sons étranges, s'était produite.

L'eau, rejaillissant du lit, par-dessus les grands glaçons, les avait submergés, détachés du bord,

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et les entraînait à la dérive par masses énormes qui se brisaient, en se rejoignant, avec un fracas de marée précipitant le galet sur la côte ; ou arrêtés subitement dans leur course, par quelque obstacle résistant, ils se grimpaient les uns sur les autres, formant comme un amoncellement de pierres de taille transparentes, comme une mer de glace improvisée.

En même temps, l'eau montait avec furie.

Elle roulait à présent, jaunâtre, tumultueuse, inexorable, les flancs pleins de rage et de menaces d'inondations lugubres. .^^^^jf^jl^^

Dans les villes et les villages, elle inondait peu à peu les quais, s'avançant jusqu'aux marchandises, se ruant sur les ponts avec un élan de plus de vingt lieues, battant les piles de ses glaçons, en guise de béliers, et bouillonnant, intraitable , à quelques centimètres seulement des tabliers.

Dans les campagnes, elle avait depuis longtemps franchi les premiers talus, et s'étendait, nappe effrayante, jusqu'au bout des horizons, recouvrant déjà toute la prairie, à perte de vue, s'élevant progressivement jusqu'au milieu des troncs d'arbres, pénétrant dans les chaumières, léchant

d'abord le pied du lit, puis atteignant peu à peu les matelas, les draps et les couvertures, improvisant des décors baroques, invraisemblables, où l'on n'apercevait plus, de loin, que des cimes ou des toits, campés tous à la même hauteur, comme de véritables culs-de-jatte.

Partout, des épaves, cadavres navrants, surnageaient, les unes stationnaires, les autres confondues pêle-mêle avec les larges glaçons, et suivant, emportées comme des fétus de paille, le courant qui les entraînait vers des pays inconnus.

Certaines d'entre elles venaient s'échouer à quelque butte, sur le flanc de quelque rocher, ou bien étaient retenues par les branchages de l'île la plus proche, entre lesquels on retrouvait accrochés des tonneaux, des madriers, des meubles de toutes sortes, des niches à chien, quelquefois avec leur gardien à l'attache, mort fidèlement à son poste, des portes descellées de leurs gonds, des balustrades en bois, des débris de bateaux, et jusqu'à des plats enlevés tels quels du dessus des tables et des buffets par la crue inattendue de la rivière : c'était comme un paysage, pendant le déluge, à la première invasion des eaux qui devaient engloutir le monde entier.

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Arrivée à la Croix, à une demi-heure environ de chez elle, Jeanne se consulta. Le chemin par le gué était le plus court, mais depuis longtemps, sans doute, avait dû être rendu impraticable par la violence et la hauteur du courant. Mieux valait se diriger tout de suite vers le pont, que d'être obligée de revenir sur ses pas.

D'ailleurs, plus elle approchait du village, plus elle retrouvait d'énergie pour avancer rapidement, et du pas dont elle maçchait, elle ne tarderait pas à atteindre sa chère cabane.

Tout à coup, à un angle de la route, la nappe d'eau se dégagea tout entière, atteignant déjà le pied du talus.

Jeanne plongea du regard dans la direction du village, cherchant à reconnaître, à la forme des toits, sa chaumière, perdue comme les autres, dans l'immense lac : la campagne avait pris un aspect si bizarre, qu'elle ne parvint pas à s'orienter.

Pourtant, elle avait bien la montagne derrière elle, et elle ne s'était pas écartée de la grand'route; ce devait être à gauche qu'était la pauvre maison, là-bas, tout près de ce bouquet d'arbres. Mais le vent et la pluie battante l'empêchaient de rien distinguer.

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Alors, elle jeta les yeux sur le pont, qui n'était plus qu'à quelques mètres de distance. En même temps, un fracas épouvantable, semblable à la décharge d'une batterie d'artillerie, se fit entendre, et se répercuta dans le lointain, porté par l'écho d'une montagne à l'autre.

Battu par un énorme rocher que l'Allier roulait depuis une heure dans ses flots déchaînés, le pont venait de s'abattre et disparaissait avec un horrible bouillonnement, englouti tout entier dans la rivière.

Jeanne eut un éblouissement ; elle considéra, effarée, cet effondrement qui avait eu lieu, là, devant elle, comme par une dérision du sort, pour lui barrer la route et l'erapôcher d'aller rejoindre son enfant mort ou vif.

Un moment, elle eut envie de maudire la Providence qui s'acharnait ainsi après elle. Ah ! vraiment, c'en était trop, et elle était à bout de forces I

Par quel chemin maintenant gagnerait-elle la chaumière? Il n'y avait d'autre pont qu'à cinq lieues de là.

Pourtant, il fallait qu'elle franchît cette damnée rivière, au danger même de la vie !

Haletante, l'œil hagard, à moitié folle, elle s'ap-

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procha du pont. Mais l'eau formait de véritables cataractes qui s'élançaient furieuses des piles é ventrées et en partie submergées.

Elle chercha de l'œil une barque, un tonneau ou un madrier, quelque objet auquel elle pût s'accrocher, se suspendre, pour se faire porter jusqu'à l'autre rive, ou périr dans les flots après ce dernier effort ; il y avait longtemps que tout avait été emporté par le courant.

N'apercevant rien, elle appela, avec de grands gestes. Mais le fracas étouffa le son de sa voix, et personne ne lui répondit.

Alors, désespérée, toute grelottante et trempée d'eau, elle se cacha la tête dans les mains : une affreuse vision, celle du cadavre de son enfant noyé, passa devant ses yeux. Prise d'une défaillance, elle roula à terre, inerte, les pieds pendant dans la rivière.

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