‹ Pour ces dames, contesChapitre 8 sur 15 · LA NICHE · texte numérisé non relu

LA NICHE

Ce fut un mal pour un bien.

Le courant était tellement rapide, que l'animal fut emporté en quelques instants à une grande distance. Mais, tout en le poussant en avant, de sa force impitoyable d'inertie , l'eau le soutenait davantage ; il n'avait plus, pour se maintenir à la surface, qu'à donner, de temps à autre, quelques coups de ses pattes de devant, et il élevait iière-

ment en l'air le petit Jacques, comme s'il eût voulu témoigner qu'il défiait tous les éléments en fureur.

Mais personne encore n'avait aperçu le pauvre Perdu, et son héroïsme était d'autant plus méritoire, qu'il n'avait pas de témoin qui pût le raconter.

Tout à coup des clameurs partirent d'une des rives de l'Allier, assez près de lui, et lui firent détourner la tête.

— Qu'est-ce que c'est donc qui me semble nager là-bas? demanda une jeune fille, le désignant du doigt, à quelques paysans groupés au bord de l'eau.

— On dirait un animal !

— Parbleu, c'est un chien !

— La pauvre bête! reprit la jeune fille avec compassion. Elle a bien l'air d'aller à la dérive !

— Probable que le malheureux boira le grand bouillon ! fit un autre.

— Mais il tient quelque chose dans sa gueule ; voyez donc ! s'exclama un troisième. .

— En elTet!... Ah! c'est étrange ! On dirait un paquet de linge !

— Ce sont ses habits, qu'il aura retirés avant

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de se jeter à l'eau, pour ne pas les mouiller ; gageons que c'est un chien savant ! dit un farceur en s'esclaffant d'un gros rire niais.

Mais il fut le seul à plaisanter.

— Gomment pouvez-vous avoir le cœur de goguenarder en un pareil moment , monsieur François, fit la jeune fille indignée, quand il y a tant de désastres autour de nous, et que la moitié du pays est peut-être ruinée à l'heure qu'il est ? On voit bien que votre maison et vos champs sont sur la côte, et que vous n'avez pas à craindre qu'ils soient inondés comme les autres.

— Ah bien ! s'il fallait s'attendrir sur le sort des chiens, à présent, mademoiselle Louise, on ne ferait que pleurer toute sa vie !...

A ce moment, le chien passait à peu de distance du groupe.

— Mais c'est un enfant, c'est pas Dieu possible ! Le pauvre chérubin, je vois ses petits bras qui s'agitent!... murmura la jeune fille, tandis que de grosses larmes montaient à ses yeux. Oh ! la bonne bête ! Et dire qu'on ne peut pas lui porter secours !

— Qui sait? dit un jeune gars, qui, depuis quelques semaines, avait entrepris de faire la cour à

mademoiselle Louise, pour le bon motif, et ne désirait rien tant que d'accomplir , devant elle , quelque action d'éclat; peut-être près du pont, en se penchant un peu, on pourrait saisir le chien et l'enfant.

Et le jeune homme s'élança dans la direction du pont.

Mais, au même moment, le tambour du village, placé devant la grande rue, fit résonner sa caisse, et, aussitôt ses fia et ses ra terminés, commença à débiter un décret émanant des autorités.

Il y était fait défense, de par monsieur le maire en personne, de franchir le pont jusqu'à nouvel ordre ; un craquement avait été entendu , une heure environ auparavant, et un agent des pontset-chaussées avait déclaré que, d'un moment à l'autre, le tablier, tout de pierre qu'il était, pouvait être emporté et précipité dans la rivière.

— Laissez-moi passer, je veux passer I II y va de la vie d'un enfant 1 criait l'amoureux de mademoiselle Louise, désireux de donner à sa fiancée une preuve de son courage. Mais le tambour tenait bon, et Louise elle-même s'était jointe à lui pour empêcher le brave garçon de risquer sa vie, bien inuiilement, sans doute.

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En effet, le chien était de forte taille, et, en supposant que le jeune homme eût pu le rejoindre, il lui serait impossible de le tirer hors de l'eau.

— Alors, trouvons un bateau, des cordes, je ne sais quoi... mais sauvons le mioche! reprit le jeune homme.

— Et dire qu'il y a des mères qui abandonnent ainsi leurs enfants ! murmurait une femme en serrant contre son sein une petite fille encore au maillot.

— Vous aurez beau faire, vous n'arracherez pas à l'Allier sa proie, quand il est furieux comme aujourd'hui ! dit tristement un vieillard, dont le fils était mort vingt-cinq ans auparavant, englouti par une débâcle.

— Eh ! mais, je le reconnais ! C'est le chien à la Jeanne, la femme à Pierre, et c'est sans doute le petit Jacques que Perdu tient dans sa gueule ! déclara le facteur rural, qui s'était approché à son tour. La pauvre femme a été appelée ce matin au château.

Mais c'est à peine si l'on entendit les paroles du facteur, tant on était occupé à suivre la manœuvre du brave animal qui faisait des efforts prodigieux pour atteindre un glaçon et s'y hisser.

— Bravo le toutou ! cria-t-on de toutes parts.

La silhouette de Perdu, tout dégouttant d'eau, était apparue au-dessus du glaçon ; maintenant il avait un radeau où se maintenir. Cela durerait ce que cela durerait, mais, du moins il pouvait souffler.

Il déposa le petit Jacques sur la glace, se secoua deux ou trois fois, et, ouvrant sa large gueule, d'où pendait une langue démesurée, se mit à respirer l'air à pleins poumons.

Ses yeux, tout injectés de sang, étaient presque éteints par la fatigue, sa queue pendait inerte entre ses pattes de derrière, et ses côtes, agitées de soubresauts, ressemblaient, avec leur poil collé autour du poitrail, à autant de cercles de tonneaux de petit calibre.

Mais l'enfant ne lui paraissait pas en sûreté sur le glaçon, et, maintenant qu'il avait repris haleine, il jugea prudent de le ressaisir dans sa gueule.

A ce moment, l'attention des paysans fut détournée par un fracas horrible : c'était le pont qui venait de s'écrouler.

Dans la bagarre, le glaçon, sur lequel étaient réfugiés le chien et l'enfant, donna contre les pierres amoncelées, et se brisa.

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Perdu fut encore une fois rejeté en plein courant.

Heureusement pour lui , un barrage s'était formé par suite de l'accumulation des matériaux ; l'animal s'y cramponna pendant quelques moments, mais un péril plus grave peut-être encore le menaçait. Il courait risque d'être écrasé par ces madriers, ces débris de bateaux, ces épaves de toutes sortes, qui arrivaient avec la force de véritables béliers, et se heurtaient contre rol)stacle immobile.

Heureusement, il parvint, en longeant les glaçons arrêtés, et s'écorchant la peau aux angles ou aux clous des poutres, à franchir le grand courant*

Une petite maison de bois surnageait à quelque distance, c'était la niche de Perdu, la niche qui avait été soulevée par la crue progressive des eaux, et qui, l'ouverture en l'air, absolument sèche à l'intérieur, flottait entre les arbres, retenue çà et là par des branches ou des toits de chaume.

Le chien comprit qu'il était sauvé. Rassemblant toutes ses forces, il atteignit la bienheureuse niche, et y déposa son jeune maître.

Puis il se mit à la diriger, tantôt s'appuyant

contre elle pour souffler, tantôt nageant pour la pousser vers le bord.

Enfin ses pattes sentirent quelque chose de résistant, et la niche elle-même toucha fond, sans secousse.

Perdu sortit de l'eau, attira la cabane à terre, et se mit à regarder autour de lui, cherchant à s'orienter.

Le corps d'une femme, étendu à terre, gisait à quelques pas de là, inanimé.

Perdu la considéra quelques instants , puis marcha droit sur elle, en poussant des hurlements lugubres : il venait de reconnaître Jeanne.

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