‹ Pour comprendre la vie de Jésus [microform]Chapitre 15 sur 53 · LXV · texte numérisé non relu

LXV

J'ai tendu les mains... vers un peuple incroyant,

qui marche dans une voie mauvaise...

qui fait des tombeaux sa demeure

et passe la nuit dans les cavernes,

mangeant de la chair de pore

et, ayant dans ses vases des mets impurs,

qui dit : « Retire-toi, ne m'approche pas... »

Déjà Paul entendait ce texte de l'éloignement affiché par les Juifs à l'égard de Jésus -{Rom., X, 21). Marc le prend dans le même sens et il le dramatise.

V. (1-9) Il montre donc, venant « des tombeaux », un homme « qui avait sa demeure dans les tombeaux », qui « jour et nuit était

dans les tombeaux ». L'insistance avec laquelle il fait ressortir ce détail accuse le souci de bien mettre eii relief la réalisation du texte prophétique. Il présente le malheureux comme possédé par un esprit impur en souvenir de ce qui se lit un peu plus haut chez le même prophète : « Nous sommes tous devenus comme un impur [Is., LXIV, 5, Sept., Vulg.). Il lui en attribue beaucoup, parce qu'il pense à la multiplicité des vices d'Israël dénoncés par Paul {Rom., ï, 28-32 ; II, 17-24 ; III, 9-19). Et il montre le « Seigneur » qui a « tendu les mains » vers le « peuple incroyant », invitant le mauvais esprit à sortir de cet homme. C'est pour cela qu'il situe l'épisode dans la «région des Géraséniens », qui n'a pu être localisée, en dépit de nombreuses recherches, sur les bords du lac de Tibériade, mais dont le nom dérive de Gérasa, qui veut dire « expulsion ».

(10-13) L'idée du « troupeau de porcs » paissant dans le voisinage est en prolongement du texte d'Isaïe oii l'on voit cette race perverse « mangeant de la chair de porc ». Marc figure l'impureté de la légion démoniaque en lui faisant demander à Jésus l'autorisation de passer en ces bêtes. Il obtient ainsi une scène d'expulsion très vivante, où s'affirme son goût du pittoresque. Comme il aime les contrastes, il montre les démons poussant tous les porcs, du haut

d'une falaise, dans l'abîme, qui constitue leur demeure naturelle (cf. Apoc, XX, 3), et d'où Jésus vient de retirer ses disciples. C'est pour obtenir ce dénouement qu'il a placé le. démoniaque « dans les montagnes » et qu'il l'a montré « se meurtrissant lui-même ».

(14-17) Marc explique comment le peuple incroyant mis en scène par Isaïe dit au Seigneur : « Retire-toi », en contant que les Géraséniens prévenus par des témoins et accourus à la nouvelle du prodige « prirent peur » devant le thaumaturge et « se mirent à lui demander de s'éloigner de leurs frontières ».

(18-20) La scène du départ n'est qu'une résultante de cette invitation. Si Marc ajoute que Jésus ne permit pas à l'ancien démoniaque de venir à sa suite, mais lui demanda de rester parmi les siens et de leur annoncer la bonne nouvelle, il s'accorde en ceci avec Paul, pour qui certains apôtres, Juifs de naissance, ont été appelés à exercer leur apostolat auprès des « circoncis », comme d'autres, nés dans la Gentilité, auprès des « Hellènes » {Gai., II, 7-8).

3) Au RETOUR, FOI CONFIANTE

Aux deux scènes d'incrédulité qui viennent d'être décrites l'évangéliste, toujours soucieux des contrastes, en oppose deux autres où l'on

voit ce qu'est une foi vivante et agissante.

Renoncera-t-il donc ici à la composition ternaire qu'il aime tant? Non, car les deux nouveaux épisodes vont être entrecroisés, de manière à n'en plus faire qu'un, comme le cas s'est présenté déjà (III, 21-35; cf. p. 39 et 122).

a) -Foi de Jaïr ei de V hémorroïsse

(21-23) Un premier modèle de juif croyant se présente avec ce père dont la fille, malade, sera morte avant l'arrivée du Sauveur. Il rappelle la veuve de Sarepta, dont le fils mourant, recommandé à Elle, rendit l'âme avant l'arrivée du prophète (I Rois, XVII, 17-18).

Il fait penser encore à la Sunamite, dont l'enfant expira aussi avant que survint Elisée (II Rois, IV, 20). Marc intervertit les sexes. C'est qu'il s'inspire aussi d'autres textes qui présentent plutôt une agonisante, figure de la race d'Abraham : « La vierge fille de mon peuple a été frappée d'un grand coup... [Jer., XIV, 17; cf. XVIII, 13 ; XXXI, 4-21) : « Elle est tombée, elle ne se relèvera plus, la vierge d'Israël ; elle est couchée par terre, nul ne la relève... » {Am., V, 2). La jeune mourante de l'évangile figure de même les 12 tribus israélites. De là vient que son père est « chef de synagogue » et qu'elle-même se trouve avoir « douze ans » (V, 42).

(24-29) Le même symbolisme se présente avec la femme qui souffrait, « depuis douze ans » d'écoulements sanguins. La communauté juive dit à Dieu dans un Psaume (LI, 16) : « Dieu de mon salut, délivre-moi du sang abondant. » D'autre part, le « Seigneur » lui répond chez Ezéchiel (XVI, 6, 9) : « Je t'aperçus baignée dans ton sang... et je fis disparaître le sang qui était sur toi. » Marc note que l'hémorroïsse s'était adressée en vain à de nombreux médecins, avant de se tourner vers Jésus, pour montrer, conformément à la doctrine de Paul, que l'on ne peut être sauvé qu'en se confiant à lui.

b) Récompense de Vhémorroïse

(30-34) lue récit de la guérison de l'hémorroïsse est conçu comme une démonstration du dogme paulinien de la foi qui sauve. La réflexion finale attribuée au Christ l'atteste clairement. De là vient que la femme est guérie au seul contact des vêtements du Sauveur, sans qu'un seul mot de lui ait été articulé. C'est pour mieux mettre en valeur ce détail que Marc fait demander par Jésus qui l'a touché et qu'il montre la bénéficiaire du miracle, avouant « toute la vérité ».

c) Récompense de Jaïr

(35-37) C'est aussi pour faire mieux ressortir

la confiance de Jaïr que l'évangéliste montre ses serviteurs l'engageant à ne plus importuner Jésus et qu'il lui fait dire par le Christ : « Ne crains pas, crois seulement. » Les morts euxmêmes peuvent être sauvés par la foi des vivants, comme l'enseigne Paul à propos de la résurrection (/ Cor., XV, 29).

(38-40) Dans le langage chrétien la mort est comparée couramment à un sommeil (I Cor., VII, 39 ; XI, 30 ; XV, 6, 18, 20, etc.). La résurrection apparaît ainsi comme un grand réveil. De là vient que le père de la jeune fdle porte le nom de Jaïr, qui, écrit avec un aïn à la seconde lettre, veut dire « il éveille » ou « il ressuscite ». C'est pour faire valoir ce jeu de mots que Marc montre, dans la maison mortuaire, des gens agités se livrant à des lamentations bruyantes et qu'il leur fait dire par le thaumaturge de cesser leurs claineurs parce que l'enfant dort.

(41-43) La scène du réveil, ou de la résurrection, fait pendant à celle qui se lit dans l'histoire d'Élie (/ Rois, XVII, 21-23) et dans celle d'Elisée (// Bois, IV, 34-36). Marc se garde bien d'attribuer à Jésus le geste des prophètes se couchant sur l'enfant pour lui rendre la vie. Il affirme mieux sa puissance en lui faisant prononcer un ordre impérieux, qu'il donne, pour accroître la- couleur locale, en araméen :

Talitha koum. Il garantit mieux aussi la réalité de la résurrection, en faisant dire aux parents de donner à manger à la jeune fille.

Tous ces détails sont bien de lui, car la structure même du récit porte sa marque personnelle. Oh y trouve trois scènes distinctes, qui se déroulent devant trois apôtres et au cours desquelles Jésus prononce trois paroles. La recommandation finale du silence est aussi une fiction chère à l'évangéliste (cf. I, 34, 44 ; VII, 24, 36, etc.).

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