VI. — LES JUIFS REBELLES
Un nouveau tryptique tend à mettre en relief l'attitude hostile adoptée par les Juifs rebelles à l'égard du Christ, de ses apôtres et de son précurseur.
1) Méconnaissance du Christ
VI. (1-2) La clé du premier épisode est donnée par le mot de la fin. Nul n'est prophète en son pays. Les anciens nabis ont été méconnus chez eux. Que l'on songe à Moïse {Num., XII, 1-8), à Elie (/ Bois, XVIII, 17 ; XIX, 2), à Elisée (// Rois, II, 23 ; Vï, 31-32), à Isaïe (LUI, 1 ; cf. Rom,, X, 16), à Jérémie (XVII,
23 ; XVIII, 18 ; XX, 7, etc.). Tous ces envoyés de Dieu préfiguraient le Christ. Voilà pourquoi Jésus lui-même est pris par ses compatriotes pour un homme ordinaire.
(3) Ce doit être encore sous l'influence de la Bible qu'il est présenté comme un « artisan» (^). Justin associe cette mention de son artisanat au texte prophétique concernant sa situation « sans éclat » [Dial., LXXXVIII, 5). Il vise par là le début d'un passage célèbre du recueil d'Isaïe (LUI, 2), dont la suite sera souvent utilisée par Marc. L'évangéliste a pu penser aussi à un passage du Psaume LXXXVIII, où un juste idéal, de qui s'éloignent toutes ses connaissances (v. 9, 19), dit à son Dieu : « Je suis pauvre et dans les peines depuis ma jeunesse » (v. 16 Sept., cf. Ps. LXXXVI, 1).
De même, ce n'est point sans doute par hasard que Jésus est appelé « le fils de Marie ». Dans le seul passage du livre ou sa mère entre en scène {Marc, III, 21, 31-35), elle joue un rôle analogue à celui de Marie, sœur de Moïse (cf. p. 40).
Enfin il est à noter que les noms des quatre frères du Christ se lisent déjà en un chapitre de la Genèse (XLIX, 1, 5, 8, 22), celui là même où apparaît le passage célèbre concernant le
1. P. Alfaric, La plus ancienne Vie de Jésus, p. 134, not. 1.
personnage mystérieux qui sera « nazaréen entre ses- frères » (XLIX, 26). C'est de là que doit venir le « Nazarène » de Marc (I, 24 ; X, 47 ; XIV, 67 ; XVI, 6). Sa famille, aussi, n'en viendrait-elle pas ?
(5-6») Si l'incrédulité que le thaumaturge a rencontrée parmi ses compatriotes, et qui s'affirme en leurs propos, le rend incapable d'opérer chez eux ses œuvres habituelles, c'est apparemment parce qu'ainsi le veut la théologie de Paul, selon laquelle nul n'est jamais sauvé que par la foi. Mais ce doit être encore parce qu'ainsi se trouve justifié à l'avance l'abandon providentiel des Juifs.
2) Opposition éventuelle aux apôtres
(6^-7) Les douze disciples envoyés à travers la Galilée, qui viendront rendre compte au Maître de leur mission (VI, 30), rappellent les douze représentants des tribus Israélites qui ont été chargés par Moïse d'explorer le pays de Canaan et qui sont revenus lui porter les résultats de leur enquête {Nomhr., XIII, 1-26). Le rapport est d'autant plus remarquable que le récit de la première délégation vient dans la Bible immédiatement après celui des déclarations malveillantes de Marie et d'Aaron {Nombr., XII, 1-16).
(8-9) Les instructions données aux missionnaires reproduisent en partie celles qu'ont reçues les Israélites en sortant de l'Egypte : « Vous aurez vos reins ceints, vos chaussures aux pieds et votre bâton à la main » [Exod., XII, 11). Quant aux prescriptions négatives jointes à ce triple précepte, elles traduisent l'idéal évangélique des premiers chrétiens [Dodr. des 12 Apôtr., XI, 2-6), comme le précepte du renoncement universel qui sera formulé plus loin (X, 21) et dont elles sont une conséquence anticipée.
(10-11) Le propos final révèle, ici encore, le. but de l'épisode. Marc donne à entendre que les apôtres partageront le sort de leur Maître et seront, comme lui, mal accueilHs par leurs compatriotes. En les faisant partir avec ostentation du pays qui ne les reçoit pas, il fait entrevoir, conformément à la doctrine de Paul, que l'évangile passera du judaïsme à la gentilité.