II. — HORS DES FRONTIÈRES JUIVES
Une nouvelle section raconte cette P^ évangélisation des Gentils. Elle en présente trois épisodes typiques.
1) Vers Tyr, expulsion d'un démon
(24-26) Un 1®' récit fait aller Jésus « sur le territoire de Tyr et de Sidon ». Pareille indication est aussi étrange que vague. On la comprendra mieux si l'on se rappelle que, sur l'ordre de Jahvé, le prophète Elie, une des grandes figures du Christ, se rendit dans la ville de Sarepta, située entre Tyr et Sidon (I Rois, XVII, 8-9 ; cf. Josèphe, AnL, VIIl, 13, 2).
La coïncidence ne s'arrête pas là. Dans cette ville Elie se trouva en rapport avec une femme dont le fils devint malade et fut guéri par ses soins (I Bois, XVII, 17-24). Pareille
aventure arrive maintenant à Jésus. Le fait est d'autant plus remarquable qu'un autre évangéliste rapproche cette histoire du prophète de celle du Christ {Luc, IV, 25-26). Sans doute était-elle rappelée en bonne place dans le recueil de témoignages messianiques qui est à la base de nos évangiles.
Marc l'a retenue et mise à profit parce que la scène se passe hors de la Palestine et peut donc lui servir à figurer l'évangélisation des Gentils. Il a soin de noter, en conséquence, que la femme était « hellène-, syrophénicienne d'origine ». Il change, comme il a fait plus haut (p. 53), le sexe de l'enfant, et en fait une fille. Celle-ci apparaît comme possédée d'un « démon impur », figure manifeste de l'état de péché dans lequel vivent tous les païens.
(27-30) Jésus, qui vient de stigmatiser la fausse pureté des Juifs et de s'éloigner d'eux, s'intéresse à cette étrangère et la débarrasse de son impureté. Mais il a commencé par dire que les « enfants » doivent passer avant les « petits chiens », c'est-à-dire les fils d'Abraham avant les Goïm. De plus, il ne guérit la jeune fille qu'après que la mère a manifesté sa foi en une formule de soumission confiante et absolue. Par là le narrateur continue d'affirmer sa dépendance à l'égard de Paul, qui affirme avec force que les Juifs sont les prémices des
croyants et que c'est la foi qui sauve les Païens {Rom., X-XI).
2) En décapole, guérison d'un sourd-muet
(31) Un second miracle est situé à l'est de la région syrienne, « au milieu du territoire de la Décapole », c'est-à-dire hors de la Palestine, en plein territoire païen. La voie que suit Jésus pour y aller, « des confins de Tyr par Sidon vers la mer de Galilée » est à peu près aussi déconcertante que si quelqu'un passait de Paris à Lille, puis à Lyon, pour se rendre en Rhénanie. Mais ces détails géographiques sont sans importance pour Marc.
(32) « On amena un sourd-muet ». Qui était cet homme et par qui fut-il amené ? Ceci encore importe peu, aux yeux du narrateur. Contentons-nous de savoir qu'il était sourd-muet, car. il représente par là les Païens qui n'ont pas entendu parler de Dieu ni de son Christ et ne peuvent donc formuler leur louange ni les prier (cf. Rom., XV, 21).
(33-35) Prié de rendre la santé à cet homme, Jésus le fit, à l'écart, d'une façon mystérieuse. Marc est, ici, plus précis. Il sait comment s'opère ce genre de guérison. Il s'agit d' « ouvrir » les oreilles, de « délier » la langue. Le thaumaturge mit donc ses doigts dans les oreilles,
de la salive sur la langue. Et ces gestes expressifs, ' accompagnés d'une formule irrésistible, eurent l'effet voulu. Bel exemple de médecine magique !
(36-37) La conclusion nous donne une fois de plus la clé" du récit. Malgré la défense du Christ, qui doit et veut rester un Messie toujours humble, les témoins s'exclament : « Il a fait bien toutes choses ; il a fait entendre les sourds et parler les muets ». Ceci fait allusion à un oracle d'Isaïe (XXXV, 5-6) qui dit, au sujet des jours bienheureux où l'on verra la gloire du Seigneur, où s'affermiront les genoux paralysés (cf. p. 28) et où se fortifieront' les mains languissantes (cf. p. 36) :
« Alors... s'ouvriront les oreilles des sourds...
et la langue du muet éclatera de joie. »
Marc n'a eu qu'à méditer sur ce texte prophétique pour en tirer tout son récit.
3) Au DÉSERT, NOUVELLE MULTIPLICATION DES PAINS
VIII. (1-8) Un 3^ épisode est consacré à une nouvelle multiplication des pains, qui ressemble singulièrement à celle dont ont bénéficié les Juifs voisins du lac de Galilée (VI, 35-44).
Quelques différences s'observent pourtant, qui donnent la raison de ce doublet.
Le miracle s'opère en liaison avec le précédent,
« en ces jours-là ». Il appartient donc au même programme de l'évangélisation des Gentils. De là vient le rôle qu'y joue le nombre sept. C'est avec sept pains que le Christ rassasie dans le désert une nouvelle foule. Quand tous sont rassasiés, il reste sept corbeilles. C'est que les nations au milieu desquelles vivaient les anciens Israélites étaient, d'après le Deutéronome (VII, 1), au nombre de sept. Aussi Luc dira-t-il que, dans l'Eglise primitive on élut sept diacres pour servir les chrétiens étrangers au judaïsme {Acl, VI, 3, 5).
L'idée même du miracle de la multiplication des pains était suggérée par l'Ancien Testament. C'est par deux fois, au désert de Sin et à celui de Paran, que Moïse procura aux Israélites une nourriture miraculeuse {Exod., XVI, 2-36 ; Nombr., XI, 4-9). Le même prodige, opéré par Elie pour la veuve de Sarepta, le fut par Elisée pour la Sunamite (I Rois, XVII, 8-16 ; II Rois, IV, 42-44). Ces rapprochements sont si frappants que Tertullien les faisait déjà pour montrer combien l'Evangile s'accorde avec la Bible juive {Adv. Marcionem, IV, 21).