‹ Pour comprendre la vie de Jésus [microform]Chapitre 26 sur 53 · II. — « APRÈS six' JOURS · texte numérisé non relu

II. — « APRÈS six' JOURS

La transfiguration du Christ s'accompagne de deux autres scènes qui lui sont intimement unies et qui forment un nouveau tryptique dans le goût de Marc, Les trois épisodes sont présentés comme ayant eu /lieu « après six jours ». La date est précise, mais d'une précision fictive, car le narrateur n'a point dit quand eurent lieu les précédents entretiens. Elle tient non à des souvenirs historiques mais à des réminiscences bibliques qui nous donnent la clé des trois nouveaux récits.

1) Transfiguration du Christ

(2-3) Nous lisons dans VExode (XXIV, 9, 16--17) que Moïse monta sur la montagne avec Aaron, Nadab et Abihu, et que la gloire du

Seigneur lui apparut après six jours, comme un feu dévorant, tandis qu'il était enveloppé d'une nuée. D'après la suite du récit (XXXIV, 29-35), quand il descendit de la montagne, « la peau de son visage rayonnait, parce qu'il avait parlé avec Jahvé, et Aaron et tous les enfants d'Israël craignaient de s'approcher de lui ».

Paul dit à ce sujet : « Si le ministère de la mort gravé avec des lettres sur la pierre a été glorieux au point que les fils d'Israël ne pouvaient fixer leurs regards sur le visage de Moïse, à cause de la gloire de son visage, combien le ministère de l'esprit ne sera-t-il pas plus glorieux ! » (II Cor., III, 7).

Marc a retenu cette leçon. Voilà pourquoi il montre Jésus amenant trois compagnons sur une montagne et se montrant à eux dans une auréole de gloire. '

Il combine ce souvenir mosaïque avec une vision prophétique, celle de Daniel, qui, admis à contempler l'Ancien des jours, disait de lui : « Son vêtement était blanc comme la neige et les cheveux de sa tête étaient comme de la laine pure » (VII, 9). C'est ce qui lui fait dire du Christ, entrevu en sa gloire : « Ses vêtements devinrent éclatants, blancs à l'extrême, tels que foulon sur la terre ne peut blanchir ainsi. »

l'annonce de la mort 93^

(4-6) A un second moment du récit, Tévangéliste montre « Elie avec Moïse apparaissant aux côtés de Jésus et s'entretenant avec lui ». C'est que l'un et l'autre sont pour lui comme,, de hérauts du Christ, qui l'ont annoncé en leurs discours et préfiguré en leur vie. En eux la Loi et les prophètes viennent rendre témoignage au Messie.

Pour faire pendant à ces trois hommes de Dieu, autant que pour rappeler Aaron, Nadab et Abihu, les trois compagnons de Moïse, Marc a fait prendre par Jésus trois apôtres. Il souligne ce parallèle en faisant dire par l'un d'eux : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici et nou& ferons trois tentes, pour toi une, pour Moïse une et pour Elie une.

La remarque initiale ne veut point dire :

« Il fait bon pour nous être ici », car elle serait sans liaison avec la suite. Le sens en est plutôt : « Il est heureux que nous soyons ici, pour vous faire trois tentes. » Un tel propos est à la fois prt*somptueux et inintelligent. Marc lui-même fait remarquer que celui qui l'a tenu ne savait pas ce qu'il disait. C'est que le porte-parole du groupe était Pierre, et ses compagnons Jacques et Jean. Les trois « colonnes » de l'Eglise judaïsante jouent ici le m.ême rôle que dans l'Epître aux Galates. Ce sont des.

demis chrétiens à l'esprit borné.

(7-8) Une 3® phase de la transfiguration se trouve constituée par l'apparition d'une nuée d'où sort une voix. La nuée correspond à celle du Sinaï, d'où Jahvé se révélait à Moïse. Les paroles formulées en l'occurrence font écho à celles que Dieu fait entendre chez ïsaïe (XLII, 1 Sept.) : « Voici mon enfant en qui mon âme prend plaisir » (cf. Ps., II, 7).

Jésus est le Christ. Dieu lui-même l'atteste. C'est ce qu'il s'agissait de montrer. Une fois ce résultat atteint, le spectacle cesse soudain, comme il arrive en beaucoup de récits populaires quand le mot décisif a été prononcé.

Par sa forme tripartite, par le relief de ses détails, par ses contrastes et par son symbolisme, ce bref épisode est un de ceux où s'afïirme le mieux la manière de Marc.

2) Inintelligence des témoins

(9) L'inintelligence des trois premiers disciples, qui vient d'être mise en regard de la transfiguration du Maître, fournit le thème d'une scène nouvelle, qui se rattache étroitement à celle-là. L'occasion en est offerte par la défense que Jésus fait aux témoins du miracle, en descendant de la montagne, d'en rien dire à personne avant qu'il soit « ressuscité des morts ». Pareille interdiction est destinée comme

l'annonce de la mort 95

toujours à faire valoir la modestie du Christ, dont Paul parlait justement à propos de sa glorification finale [Phil., Il, 3-7). Mais elle sert particulièrement ici à provoquer une réponse inepte des apôtres.

(10-11) Ces gens qui ont vu ressusciter la fille de Jaïr ignorent ce que c'est que la résurrection, et ils se le demandent les uns aux autres. Eux qui viennent de contempler Elie auprès du Christ s'étonnent qu'il ne soit pas encore venu, comme l'annonçaient scribes et pharisiens. Plus se précise l'enseignement du Maître, plus ils se trouvent incapables d'y rien comprendre. Ils sont la personnification de l'inintelligence.

(12-13) A ces hommes qui ont des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre Jésus s'obstine à parler en énigmes. Oui, Elie doit venir « pour mettre tout en ordre ». Ainsi le déclare en effet un oracle de Malachie (IV, 4-6). Mais il est bien venu, Jean- Baptiste n'était autre que lui. Tel est le sens général de la réponse, quelle que soit la lecture que l'on adopte pour les passages douteux <ie ce texte torturé par les copistes (^).

1. Voir la note concernant les variantes dans La plus ancienne Vie de Jésus, p. 153.

3) Impuissance des autres disciples

La 3^ pièce du tryptique concerne les dis- i ciples restés dans la plaine. Moïse, descendant ; de la montagne, trouva Aaron et l'ensembJe des Israélites tombés dans l'incroyance. Il se plaignit amèrement de leur conduite et fit périr un grand nombre de coupables [Ex.,.

XXXII, 1-35). Une situation analogue s'offre à Jésus. Il se lamente pareillement sur cette « génération incrédule ». Mais, au lieu de la frapper, il accomplit devant elle une œuvre de salut, parce qu'il représente non une « loi de mort » comme celle du Sinaï, mais une « loi d'esprit de vie », selon la doctrine de Paul {Bom., YIII, 1), qui se trouve exposée justement à propos de la transfiguration (II Cor., III, 6-11).

(14-19) C'est apparemment pour expliquer d'où vient l'incrédulité des disciples que Marc les montre disputant avec les pharisiens. Nou& devons sous-entendre qu'ils se sont laissés entamer par les critiques de ces gens, qui demandent malignement « un signe du ciel »

(VIII, 11). Ils n'ont pas la foi qui sauve et qui accomplit des miracles. Aussi n'ont-ils pu délivrer un possédé qui leur était présenté et chasser le démon qui était en lui, bien que ceci fût dans leur rôle (VI, 7). C'est en l'appre-

l'annonce de la mort 97

nant que Jésus s'écrie : « génération incrédule, jusques à quand serai-je près de vous ? Jusques à quand vous souffrirai-je ?»

(19-27) Le malade dont il s'agit est possédé par un démon « sourd et muet » (v. 25). Par là il symbolise, comme celui qui a été guéri dans la Décapole, l'ensemble des païens, qui n'ont pas entendu parler de la vraie foi. et ne peuvent donc la formuler eux-mêmes (p. 76). Rien n'est plus naturel, puisqu'on se trouve toujours en terre hellénique (cf. VIII, 27; IX, 30).

Mais, pour n'avoir pas un simple doublet du premier miracle, l'évangéliste ajoute, au sujet du second sourd-muet, quelques détails nouveaux, qui tendent à montrer que son cas est encore plus grave, et qui feront ainsi mieux ressortir l'autorité soisfeveraine du Christ, contrastant avec l'impuissance des apôtres.

La mise en scène est semblable à celle de la résurrection de la fille de Jaïr (V, 21-24, 35-43). Dans un cas comme dans l'autre, un père recommande son enfant malade, Jésus lui demande de croire, les assistants objectent que la mort a fait son œuvre, mais lui pfend la main de l'infirme, qui se lève aussitôt.

De telles concordances montrent le caractère jfactice de l'épisode, qui se révèle, d'un bout à l'autre, comme l'œuvre de Marc.

(28-29) La finale, un peu étrangère au récit,

PODB COMPBBNDBE LA VIE DE JÉSUS 7

confirme cette impression. Plusieurs fois déjà Marc a montré les disciples, à la suite d'une scène qu'ils n'ont pas comprise, prenant Jésus à l'écart pour lui en demander le sens (IV, 10 ; VII, 17). Il fait de même ici. La réponse qu'il met dans la bouche du Christ est bien conforme à la doctrine de Paul, pour qui le salut ne dépend pas du bon vouloir, ni de l'effort accompli, mais de la miséricorde divine répondant à l'appel de la foi.

Page 1