II. — DEPART DE GALILEE
X (1) Marc conduit Jésus de la Galilée « vers la région de Judée », par « l'autre côté du Jourdain », où les Gentils sont mêlés aux Juifs. Il pourra ainsi opposer symboliquement les uns aux autres dans le cours du récit.
Le voyage fournit l'occasion de faire exposer par le Christ trois leçons nouvelles, où il traite de ce qu'on peut appeler la morale domestique, et où il s'élève de la vie commune du judaïsme à l'idéal chrétien du renoncement, préfiguré en sa Passion prochaine.
1) L'union conjugale
Un 1^^" épisode traite de l'union conjugale.
Par son thème général, il se rattache au précédent, qui était une invite générale à la concorde. Par sa mise en scène il rappelle plutôt ceux qui décrivaient les disputes de Jésus avec les
docteurs de la Loi (II, l-III, 5; VII, 1-23). Il est bâti sur le même plan, qui suffit à en révéler le caractère fictif. L'évangéliste y fait discuter à sa manière par le Christ lui-même un problème qui préoccupe beaucoup les chrétiens de son temps, et qui tient déjà une place importante dans la littérature paulinienne.
(I Cor., VII, 1-16 ; Eph., V, 28-33).
(2-9) Un homme a-t-il le droit de répudier sa femme ? Aux pharisiens qui l'interrogent sur ce point Jésus demande ce c[u'en a dit Moïse, pour les amener à répondre qu'il le permet, moyennant la formalité du billet de divorce [Dent., XXIV, 1-2 ; cf. /s., L, 1 ; Jér., lïl, 8). Lui-même oppose alors à la loi mosaïque, faite seulement pour les juifs et adaptée à la « dureté de leur cœur » (cf. Deut., IX, 7-29), celle des premiers temps, portée par Dieu pour toute l'humanité, d'après laquelle l'homme et la femme seront « une seule chair » {Gen. I, 27; cf. II, 24). Bel échantillon de cette polémique antijuive des chrétiens formés à l'école de Paul, qui devait aboutir aux « Antithèses » de Marcion.
(10-12) La solution donnée au problème initial est fort claire : « Ce que Dieu a joint qu'un homme ne le sépare point ». Marc affecte pourtant de n'y voir qu'une énigme qui a besoin d'être expliquée. C'est que, selon la
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théorie qu'il a déjà exposée (IV, 34), Jésus nç parlait jamais aux juifs incroyants qu'en paraboles, dont l'explication était fournie ensuite à ses disciples. Il montre donc les douze demandant, ici encore, des éclaircissements. Son esprit de système l'amène à leur refuser toute lueur d'intelligence, de sorte qu'on peut se demander, et lui-même se garde bien de le dire, si l'explication sollicitée par eux a pu être comprise. Elle a pourtant la netteté d'une réponse de casuiste, et ne fait que reprendre, en la précisant, une décision paulinienne (I Cor., VII, 10-11).
2) L'amour des enfants
De même que l'idée de la concorde a préparé celle de l'union conjugale, cette dernière conduit à celle de l'amour des enfants.
(13) L'évangéliste reprend ici un thème déjà exploité. Il a conté que Jésus, un jour, prit un petit enfant pour le placer au milieu des disciples et les engager à recevoir ces petits êtres comme lui-même, puis défendit, sous des peines sévères, de faire trébucher le moindre d'entre eux (IX, 36-37, 42). Maintenant il montre les Douze oublieux de ces recommandations, écartant des~ petits enfants qu'on voulait faire bénir par le Christ et s'attirant.
pour ce motif, une nouvelle réprimande. Il a ainsi une excellente occasion de mettre encore en relief leur inintelligence, et aussi cette « dureté de cœur » qui vient d'être reprochée au monde juif (X, 5). A leur conduite il oppose une fois de plus celle du Maître, recommandant de faire bon accueil à ces êtres chétifa qu'on voulait écarter.
(U-15) Le langage qu'il lui attribue montre que la scène renferme un sens caché. C'est à de tels sujets, lui fait-il dire, qu'appartient le royaume de Dieu. Ces petits enfants figurent donc des croyants. Ici comme précédemment le symbolisme se rapporte plutôt à la Gentilité. Il est dans le prolongement de la pensée de Paul, qui parle aux Hellènes convertis par lui comme à des enfants nouvellement engendrés (I Cor., III, 1 ; II Cor., VI, 13) et qui leur expose la théorie de cette filiation {Rom.,. VIII, 15-17).
(16) A la fin, l'évangéHste montre le Christ accordant la bénédiction demandée. Ce n'est pas seulement pour mettre les actes d'accord avec les paroles. C'est aussi pour préparer l'épisode suivant, où un témoin, touché par ce geste, vient solliciter les conseils du « bon. maître ».
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3) L'abandon des biens
Après les époux, après les enfants viennent les biens familiaux. Quel usage convient-il d'en faire ? La question se pose tous les jours pour les chrétiens. Marc la fait résoudre par le Christ en un épisode tripartite, qui, en raison de son importance, est particulièrement développé.
a) Leçon à un riche
(17-22) Jésus vient de dire : « Oui ne recevra pas le règne de Dieu comme un enfant n'y entrera pas. » C'est ce que"" va montrer l'histoire de ce riche anonyme qui vient vers le Maître, attiré par la perspective de la « vie éternelle » dont on jouit en ce bienheureux règne, qui s'entretient avec lui sur les conditions requises pour y avoir accès, et qui, finalement, s'en va découragé parce qu'il lui faudrait vendre ses nombreux biens et les donner aux pauvres.
De même que l'enfant donné par Jésus en exemple était une figure des païens acceptant avec simplicité la foi évangélique, ce riche représente le peuple juif qui la repousse parce qu'il en redoute les exigences. C'est pour cela que le narrateur lui fait dire qu'il a observé dès sa jeunesse les commandements de Dieu
formulés par Moïse (X, 19 ; cf. Exod., XX, 12-16).
L'ordre dans lequel ces préceptes fondamentaux se trouvent énumérés diffère sensiblement de celui qui se lit dans V Exode. Il est au contraire presque semblable à celui qu'on trouve en un passage important de l'Epître aux Romains (XIII, 9). Cette coïncidence est d'autant plus remarquable que l'Apôtre subordonne, dans le contexte, toutes les prescriptions mosaïques à l'amour du prochain et que Marc fait dire par le Christ : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres. »
L'influence paulinienne s'afFirme plus nettement encore en un autre passage de ce même épisode. Au riche anonyme qui aborde Jésus en l'appelant « bon maître », l'évangéliste fait répondre : « Pourquoi m'appelles-tu bon?
Personne n'est bon sinon Dieu seul. » La remarque paraît d'abord étrange. On la comprend bien mieux si l'on y voit une réminiscence du célèbre passage de l'Epître aux Philippiens (II, 6) d'après lequel le Christ, « étant en forme de Dieu, n'a point jugé bonne à prendre l'égalité avec Dieu ».
L'idée même qui inspire l'ensemble de l'épisode est essentiellement paulinienne. L'Apôtre parle des Israélites comme de riches « à qui appartiennent l'adoption et la gloire et les alliances et la loi et le culte et les promesses