G) EN JUDÉE
Une nouvelle section s'ouvre avec une nouvelle annonce de la mort du Christ. Elle se prolonge en deux autres récits qui s'y rattachent logiquement. Son caractère artificiel apparaît en ce que chacun de ses épisodes est calqué sur quelqu'un de ceux qui précèdent. L'évangéliste a devant lui si peu de matériaux qu'il en est de plus en plus réduit à se copier luimême.
-1) 3e ANNONCE DE LA MORT
(32-34) La 3® annonce de la Passion ne fait guère que reproduire les deux premières. A peine ajoute-t-elle un détail nouveau concer-
nant les moqueries et les crachats réservés au Sauveur, Encore l'emprunte-t-elle à des oracles messianiques (voir p. 172).
La mise en scène constitue une nouvelle cliarge contre les Douze. Avant que Jésus ne prophétisât à nouveau sa mort prochaine ils marchaient derrière lui et « ils étaient troublés et ils avaient peur ». Reprise ironique de la fière déclaration formulée peu auparavant par Pierre au nom du groupe : « Nous avons tout quitté et nous t'avons suivi. » Ils suivent mais avec crainte et tremblement, comme des disciples sans foi.
2) Leçons aux disciples
Dans le second épisode les mauvaises dispositions des compagnons du Christ s'affirment mieux encore. Et elles provoquent de nouveaux rappels à- l'ordre. Mais la scène, dans son ensemble, ne fait que reproduire celle de la dispute sur la préséance, qui a suivi la secondeannonce de la Passion. Elle lui donne seulement une forme précise et plus concrète.
a) Les deux fils de Zébédée
(35-36) Le rôle de disciple balourd, qui a été si remarquablement tenu par Pierre en maintes circonstances et encore tout récemment sur
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le chemin de la Judée, passe maintenant à Jacques et à Jean, qui s'en acquitteront aussi bien que lui-même. Ainsi les trois apôtres « qui semblaient être quelque chose », qui se présentaient comme des « colonnes » dans la communauté de Jérusalem, selon le témoignage ironique de Paul {Gai, II, 6, 9), recevront finalement le même traitement.
(37) Les deux fils de Zébédéê sont censés n'avoir retenu de la prophétie que le trait de la résurrection. Ils ne pensent ni aux moqueries, ni aux crachats, qui en sont le prélude. Ils prient donc ingénument le Christ de les faire asseoir, dans sa gloire, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Ils ne savent pas ce qu'ils disent. Le Maître lui-même le déclare crûment.
(38) Or à ces hommes dont l'esprit demeure si obtus, Marc fait demander par Jésus s'ils peuvent boire à sa coupe ou participer à son baptême. Pour comprendre ce langage énigma^ tique, il faut songer au calice plein de lie qui provoque un étourdissement mortel (/s., LI, 17, 22 ; Ps., LXXV, 9, etc.) et au mauvais plongeon qui fait tomber dans l'abîme {Ps., XLII, 8 ; LXIX, 2, 16).
r*(39*) Jacques et Jean, qui n'ont rien compris quand le Maître leur parlait clairement, entendent très bien ce langage obscur. Ils répondent résolument : « Nous le pouvons. » Comme
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Pierre en sa dernière intervention (X, 28), ils pèchent par excès de confiance, pour n'avoir pas compris que l'homme ne peut rien faire de bon sans le secours divin, comme l'enseigne Paul [Rom., VII, 14-25 ; VIII, 26-27 ; I Cor., I, 27-28; IV, 6-7, etc.}.
(39''-40) Le Christ répond : « Vous ferez en effet l'expérience de ma Passion (allusion possible à une fin tragique des deux compagnons de Pierre mentionnés dans l'Epître aux Galates). Mais vous n'aurez pas pour cela les premières places dans mon royaume. Si cela est en votre pouvoir, ceci ne dépend pas de moi. » Autant les apôtres comptent sur eux-mêmes, autant Jésus, persistant dans son rôle de Messie modeste, s'abaisse devant Dieu. « Il ne m'appartient pas de le donner, c'est pour ceux à qui cela est destiné. » La formule employée donne à penser que la préséance en question ne sera pas pour ceux qui l'ont demandée, mais pour d'autres. Marc a déjà suggéré que Paul et ses pareils doivent passer avant les Douze.
C'est. dans le même sens qu'il convient d'entendre ici cette remarque.
b) Les dix autres disciples
(04) Les dix autres disciples s'indignent en apprenant la prétention de Jacques et de Jean. Sans doute Marc veut-il donner k entendre
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que chacun d'eux prétendait aussi à la préséance. C'est, en effet, tout le groupe qu'il a montré plus haut discutant pour savoir qui était le plus grand (IX, 34).
(42-44) La réponse que le Christ formule maintenant reproduit en substance celle qu'il a fait entendre en ce premier débat. L'une comme l'autre est essentiellement paulinienne et tend d'ailleurs à exalter Paul au détriment des Douze.
(45) Marc introduit en conclusion une remarque nouvelle destinée à rappeler le rapport qui existe entre cet incident et le thème général de la Passion prochaine dont traite cette seconde partie de l'Evangile : « Le Fils de -l'homme n'est pas venu afin d'être servi, mais de servir et de donner sa vie en rançon pour beaucoup. » Tout ici est paulinien, et l'idée du Christ serviteur (cf. PhiL, II, 7-8 ; Gai, I, 4 ; II, 20, etc.), et celle de la rançon payée par lui {Rom., III, 24-25 ; V, Q-ll ; Eph., I, 7 ; Coi, I, 14, etc.) et celle du groupe privilégié qui en bénéficie {Rom., V, 15, 19 ; IX, 14, 33, etc.).
Le mot de la fin prépare l'épisode suivant, en faisant entrevoir comment « beaucoup »
de gens finiront par ouvrir les yeux et par reconnaître le Christ sauveur.
3) Autre guérison d'un aveugle
. Un nouveau cas d'aveugle miraculeusement guéri par Jésus est ainsi introduit en conclusion de cette seconde partie. Il rappelle celui qui clôt la l^e partie. C'est la même tradition messianique qui l'inspire et l'on y retrouve le même symbolisme. Seuls quelques détails de la mise en scène varient.
(46) L'aveugle de Bethsaïde était demeuré' anonyme. Celui-ci a un nom. Il s'appelle, dans le texte courant, Bartimée. Seulement cette leçon qui s'impose aujourd'hui n'existait au iv® siècle qu'en quelques manuscrits. Saint Jérôme le constate et dit que la vraie leçon est Barsemie. Lui-même fait remarquer, après Eusèbe, que le mot veut dire « l'aveugle »
[Lib. interpr. hebr.nom., éd. Lagarde, p. 66). iMarc suggère déjà cette interprétation, car, ayant nommé le personnage, il l'appelle (d'aveugle ». S'il le qualifie ensuite de mendiant, et s'il le montre « assis au bord du chemin », c'est que telle est l'attitude habituelle des gens qui ont perdu la vue. Tout le récit qui suit est contenu en germe dans le nom de cet homme, comme celui de la résurrection d'une jeune fille l'était déjà dans le nom de son père Jaïr (cf. p. 57). C'est dire que nous sommes ici
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comme là en présence d'un thème artificiel.
(47-52) La suite le fait voir plus clairement encore, car tous les détails tendent à faire valoir la doctrine paulinienne de la foi qui sauve, en expliquant que l'aveugle a eu confiance en Jésus et que c'est pour cela qu'il a été guéri. Marc pousse cette préoccupation théologique jusqu'à l'invraisemblance, car il nous montre l'aveugle allant « d'un bond » vers le thaumaturge, avant d'avoir recouvré l'usage de ses yeux.
(52") L'évangéliste ajoute, en terminant, que cet homme, une fois capable de se conduire, « suivit Jésus sur le chemin ». Le détail est évidemment symbolique. Il tend à insniuer que les gens qui ont été initiés à la vraie foi doivent marcher à la suite du Christ.
Par là il prépare le récit qui va ouvrir la 3® partie. De même que la guérison de l'aveugle de Bethsaïde servait de préface à la confession de Pierre, celle qui est contée ici introduit la proclamation messianique qui marquera l'entrée à Jérusalem. Voilà pourquoi elle se situe dans la dernière viile trouvée sur le chemin, à Jéricho.