III. — DISCOURS SUR LES DERNIERS TEMPS
Aux entretiens concernant la situation présente, qui ont rempli les deux dernières triades, succèdent brusquement ceux qui ont trait à l'avenir. Ils représentent une sorte de petite apocalypse, d'autant plus intéressante qu'elle est indépendante de celle qui porte le nom de Jean. Marc leur donne la forme d'un discours suivi, qui a lui aussi trois parties, mais qui, en raison de son importance, est muni d'une introduction et d'une conclusion. Un plan analogue a été adopté en un autre discours, celui des paraboles. La reprise qui en est faite en cet endroit suffirait à montrer que nous sommes, ici comme là, devant une création du narrateur.
Introduction
Comme les entretiens précédents, dominés par le souvenir de Malachie (III, 1-3), se trouvait situés dans le temple, Marc introduit les suivants par une remarque qui est faite à Jésus, au moment précis où il en sort, sur la grandeur de l'édifice. Le Maître répond par une prophétie qui annonce l'écroulement de cette masse et qui l'amène ensuite à parler de la fin du monde.
Le 1 er oracle de malheur fait pendant à celui qui a été lancé par Jérémie et par Michée contre l'ancien sanctuaire, également remarquable par ses belles constructions et par ses gros moellons (II Rois, XXV, 17) : « Ainsi parle le Seigneur : Tiens-toi dans le parvis de la maison du Seigneur et dis : « Je traiterai cette maison comme Silo {Jér.^ XXVÏ, 2, 6).
Sion sera labourée comme un champ, Jérusalem deviendra un monceau de pierres »
[Mich., III, 12).
Mais Marc n'aurait sans doute point songé à reprendre ce thème, s'il n'eût écrit après les événements de 70, qui l'avaient tragiquement réalisé. Il ne se fût surtout point appliqué à distinguer cette première catastrophe de celles qui devaient amener, selon la croyance commune, la fin du monde. Tout le discours qui suit tend à établir cette distinction et à montrer que bien d'autres choses doivent se réaliser avant ce dernier drame. Il répond aux préoccupations des chrétiens qui se demandent anxieusement quand les royaumes de la terre seront détruits, car c'est alors seulement que s'établira le règne de Dieu annoncé par le Christ.
(3-4) Le passage du premier sujet au second se fait par l'artifice simpliste d'une question intentionnellement vague et amphibologique
LA MORT DU GHRISï ■ 143
qui aurait été poséfe par les disciples sur le temps où « tout cela » devait s'accomplir.
Dans la réponse du Maître, Marc exploite de nombreux oracles par lesquels les prophètes avaient prédit l'écroulement des puissances ennemies d'Israël et l'établissement d'une Jérusalem nouvelle, plus brillante que l'ancienne. Mais il les présente à sa manière, dans un ordre qui lui est propre. Lui-même distingue, dans le grand cataclysme, le « commencement des douleurs • », une crise intermédiaire qui marquera l'apogée des souffrances, et à un troisième stade la « fin » du monde.
1) Le « COMMENCEMENT DES DOULEURS ».
La l'^^ partie comprend deux tableaux bien distincts, dont chacun commence par les mots : « Prenez garde », et dont l'un est consacré à un ensemble de troubles précurseurs, l'autre aux persécutions que devront alors endurer les disciples. Tous deux s'inspirent de textes prophétiques ou pauliniens.
(5-6) Déjà l'Apôtre avait mis les fidèles en garde contre des séducteurs dont les discours pourraient les égarer, et il s'exprimait presque dans les mêmes termes que Marc : « Prenez garde que quelqu'un ne vienne vous prendre »
[GoL, II, 8). Bien auparavant Jérémie faisait
dire par Jahvé, devenu en^grec le « Seigneur » : « C'est le mensonge que prophétisent en mon nom les prophètes... » (XIV, 14 ; cf. XXIII, 25 ; XXVII, 10, 15 ; XXIX, 9, 21, 23) : « J'en veux à ceux qui... égarent mon peuple... » (XXIIIj 32). Les faux prophètes d'autrefois sont devenus de faux Messies. Qu'on pense à Simon, dit le magicien, à son sosie Ménandre, aux grands maîtres mythiques de la « gnose ». Leurs disciples, nombreux dès le temps de Marc, et à Rome sans doute plus qu'ailleurs, les regardaient comme des fils de Dieu venus sur terre pour révéler aux hommes la doctrine du salut. Tous annonçaient que le iriondé allait bientôt finir.
(7-8) L'évangéliste fait observer par le Christ que de grands bouleversements doivent se produire d'abord sans qu'on puisse dire ensuite que ce sera la fin. Le signalement qu'il en donne est emprunté aux grands prophètes. Il se rappelle l'annonce terrifiante d'Isaïe : « On entend une rumeur sur la montagne...^ un tumulte de royaumes... » (XIII, 4) : «... L'on se battra ville contre ville, royaume contre royaume » (XIX, 2) : «... La terre sera secouée sur sa base... » (XIII, 13). Il se souvient aussi d'avoir lu chez Jérémie que les gens mourront « par l'épée et... par la famine (XI, 22; cf. XIV, 12; XVI, 4; XLII, 17; XLIV, 12).
Chez l'un comme chez l'autre les souffrances prédites sont comparées à celles de l'enfantement (/s., XIÎI, 8 ; XXI, 3 ; Jér., IV, 19, 31 ; VI, 24 ; L, 43). C'est dans le même sens que i'évangéliste présente les événements dont il vient de parler comme le « commencement des douleurs ».
(9-10) Les persécutions annoncées aux disciples pour cette période initiale sont conçues d'après celles qu'endurent les chrétiens à l'époque de Marc (cf. IV, 17 ; X, 30) ; mais aussi d'après celles qui ont jadis assailli Paul (cf. II Cor., XI, 24-25)r L'influence de l'Apôtre s'affirme particulièrement en ce qui est dit de la prédication évangélique, qui doit se faire « dans toutes les nations avant que n'arrive la .fin » (cf. Bom., X, 18 ; XI, 25).
(11-13) La suite s'inspire de l'Ancien Testament. Déjà dans l'Exode (IV, 10-11), « Moïse dit au Seigneur : ... Je ne suis pas un homme qui ait la parole facile... et le Seigneur lui dit : ... Je t'enseignerai ce que tu auras à dire. » D'autre part, nous lisons chez Isaïe : « L'on se battra frère contre frère, ami contre ami... » (XIX, 2) ; «... Le jeune homme attaquera le vieillard... » (III, 5 ; cf. Mich., VII, 6 : le fils se lèvera contre son père, la fille se soulèvera contre sa mère) ; « Ecoutez la parole du Seigneur : ... Vos frères vous haïssent... à cause
tous COMPKENDBE LA VIE DE JÉSUS 10
de mon nom » (LXVI, 5) : « ... Vous le verrez et votre cœur sera dans la joie... ; le Seigneur manifestera sa puissance envers ses serviteurs » (LXVI, 14). Cf. Jér., IX, 4 ; Ezech., XXXVIII. 21 ; Zach., XIV, 13 ; Mich., VII, 6. Marc combine à sa façon ces souvenirs bibliques.
Il insiste finalement sur la nécessité de la persévérance, parce qu'il va montrer que ce n'est encore là qu'un « commencement ».
2) « L'abomination de la désolation »
La 2® partie de l'apocalypse évangélique est consacrée à la grande crise, qui doit marquer l'apogée des douleurs. Elle n'en parle que d'une manière indirecte, sous forme d'allusions intentionnellement vagues, que peuvent seuls entendre les croyants familiarisés avec les anciens oracles.
(14*) Le début est caractéristique : « Quand vous verrez V abomination de la désolation dressé où il ne faut pas... » Un texte précis est évidemment visé. Matthieu le fait savoir à ceux qui pourraient l'ignorer. Il a soin de noter (XXIV, 15) que « l'abomination dé la désolation » est « celle qui a été prédite par Daniel. » Efîectivement l'expression se lit chez ce prophète, ou plutôt chez le pseudo prophète qui a pris ce nom (XII, 11 ; cf. VII, 24-25 ; VIII,
9-12; IX, 23-27; XI, 21-39). Elle y désigne une figure humaine présentée par un sacrilège inouï à l'adoration du peuple et dressée dans le sanctuaire (cf. I Macc, I, 57). Marc l'entend, comme l'auteur de la 2® Epître aux Thessaloniciens (II, 3-4), d'un impie, « l'homme du péché, le fils de la perdition, l'adversaire qui s'élève «lu-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu ou de ce qu'on adore, jusqu'à s'asseoir dans le temple de Dieu, se proclamant lui-même Dieu ». Voilà pourquoi il met le participe « dressé » au masculin, sans se préoccuper de l'accorder en genre avec « l'abomination de la désolation ». Comme il écrit en un temps où le temple n'existe plus, il s'exprime à ce sujet en des termes plus vagues que son modèle et montre l'impiété installée « où elle ne doit pas être ».
(14M6) L'évangéliste pense par la même occasion à d'autres oracles de malheur, qui parlent d'une fuite éperdue provoquée par le déchaînement de l'épreuve prédite (/s., XIII, 14; Jér., XLVIII, 6; Ezech., VII, 16, etc.).
Et il traduit à sa manière cette idée sous trois formes différentes, dont le nombre même est caractéristique. Tour à tour .il met en scène « ceux qui sont en Judée », « celui qui est sur la terrasse », « celui qui est au champ ».
(17-19) Marc fait ajouter par le Christ deux remarques assez ternes concernant la difficulté
qu'auront à fuir les femmes enceintes ou les gens saisis par le froid. C'est pour introduire et mettre en valeur une troisième réflexion qui affirme le caractère exceptionnel de cette « tribulation ». Le livre de Daniel s'était déjà exprimé sur ce point en termes presque identiques : « Ce sera, disait-il, une époque de détresse telle qu'il n'y en a pas eu depuis que les nations existent » (XII, 1). C'est justement parce qu'il s'est souvenu de ce passage que Marc place la grande crise après tous les bou~ leversements de royaumes, immédiatement avant la fin du monde.
(20) Bien singulière est, à première vue, l'idée d'une réduction des jours d'épreuve, qui vient ensuite dans le discours du Christ. Elle s'explique par une autre réminiscence du mémo livre. Chez Daniel une voix demandait : « Pendant combien de temps s'accomplira la vision... sur le péché dévastateur ? » Une autre répondait : « Deux mille trois cents soirs et matins >> (VIII, 13-14). Plus loin l'ange Gabriel formulait cette nouvelle précision : « Soixante et dix semaines ont été fixées sur ton peuple et sur ta ville sainte, pour faire cesser les transgressions » (IX, 24). Le mot « fixées »
dans le texte hébraïque et dans la traduction des Septante, qu'a suivie la Vulgate latine, veut dire aussi « coupées », ou « abrégées ».,
Marc le prend dans le dernier sens. S'appropriant la remarque, il l'explique en disant que « si Dieu n'avait abrégé les jours, aucune chair n'échapperait ».
(21-23) Aux indications générales touchant la grande épreuve sont joints, comme dans la P® partie du discours, des avis spécifiquement chrétiens, qui mettent en garde contre les faux Messies. Ils s'accordent en substance avec ceux qui se lisent au sujet de F Antichrist, dans la 2^ Epîtreaux Thessaloniciensfll, 9-10). «L'apparition de cet impie, est-il dit là, se fera par la puissance de Satan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges mensongers, et avec toutes les séductions de l'iniquité pour ceux qui périssent... »
Une fois de plus, une troisième fois, le Christ, comme l'Apôtre, invite à prendre garde. Il clôt la seconde partie du discours et prépare la 3^ en ajoutant : « Je vous ai tout prédit, »
3) « La fin »
Les scènes de « la fin » restent donc seules au programme. Marc en fait donner la description, puis discuter la date.
Deux visions les résument, l'une terrifiante, celle du cataclysme cosmique, l'autre consolante, celle du retour du Christ, instaurant
sur les ruines du vieux monde le royaume de Dieu, Toutes deux s'inspirent de souvenirs bibliques.
(24-25) La \^^ dépend d'Isaïe. Nous lisons, en effet, chez ce prophète, dans un chapitre déjà bien exploité par Marc : « Voici, le jour du Seigneur arrive... Les étoiles des cieux et leursastres ne feront plus briller leur lumière. Le soleil s'obscurcira dès son lever et la lune ne fera plus luire sa clarté. » (XIII, 9-10.; cf. XXIV, 21-23 ; XXXIV, 4 ; Ezech., XXXII, 7 ; Joël, II, 10, 30-31 ; Soph., I, 14-15 ; Agg., II, 6, 21).
(26-27) La venue du « Seigneur », que le texte cité d'Isaïe rattachait à ces grands bouleversements est ici décrite d'après d'autres oracles : « Voici, sur les nuées des cieux arriva quelqu'un de semblable à un fils de l'homme... On lui donna la domination, la gloire et la royauté» {Dan., VII, 13) : « Je vous ai dispersés aux quatre vents des cieux, dit le Seigneur. Réjouistoi, fille de Sion, car voici, je viens... » [Zach.,. II, 6, 10) : « Alors le Seigneur ton Dieu ramènera ses captifs... Quand tu serais exilée à l'autre extrémité du ciel, le Seigneur ton Dieu te rassemblera de là » [Dent., XXX, 3). ,
Marc revient à la question qui a motivé tout le discours en traitant de la date des événements annoncés. Il le fait, selon la méthode
qui lui est chère, d'abord sous une forme énigmatique, puis en termes clairs.
(28-29) C'est une véritable énigme que pose la parabole qui vient ici. Pour la comprendre, il faut l'interpréter allégoriquement comme toutes les autres. Le figuier qui doit reverdir est à rapprocher de celui qui a été desséché {XI, 14, 20). Tous deux représentant le judaïsme. Mais, tandis que l'un symbolisait l'ensemble des Juifs qui ont connu Jésus et n'ont pas cru en lui, l'autre préfigure ceux qui vivront dans les derniers temps. Ceux-ci, en effet, selon la doctrine de Paul, « se convertiront tous », de sorte que « tout Israël sera sauvé » [Rom., XI, 12, 2Ô).
(30) Cette interprétation se trouve confirmée par la phrase suivante. Marc ne veut point dire que les contemporains du Christ ne mourront point avant le grand jour, car trois quarts de siècle environ se sont déjà passés depuis l'époque dont il parle (p. 175). Il prend la « génération » comme en d'autres passages (VII, 12,^ 38 ; IX, 18), au sens de « race » et veut dire par là que la descendance d'Abraham subsistera jusqu'au jour du jugement final. Il ne fait ainsi que reproduire une conception de Paul {Bom., XI, 5, 12, 15, 23-26), inspirée d'Isaïe (IV, 2-6 ; X, 20-22 ; XI, 11-16 ; XXVIII, 5-6).
(31) Par une association de mots bien conforme
à ses habitudes (voir p. ex. ÏX, 48-51, comment.), Marc associe à cette génération qui « ne passera point » la parole de Dieu de qui la même chose est dite chez Isaïe (XL, 8 ; LI, 6 ; LIV, 10) et dans les Psaumes (GII, 26-28 ; GXIX, 89). Cf. / Pierre, I, 25.
(32) Mais révangéliste revient vite à son sujet, et il s'exprime, cette fois, sur la date du grand événement en des termes très clairs. Nul, dit-il, n'en sait rien, en dehors du Père, pas même le Fils. Pareille déclaration, très choquante pour les théologiens orthodoxes, n'a rien de surprenant chez un auteur qui présente nettement le Christ comme inférieur à Dieu (cf. X, 18, 40). Elle est dans l'esprit des prophètes, qui ne parlent jamais du « jour du Seigneur » que dans des termes très mystérieux, comme d'un secret réservé à Jahvé (cf. Zach., XIV, 7). Elle se trouve dans le prolongement de la pensée de Paul, qui note que nul ne sait rien « des temps et des moments » où le Seigneur viendra (I Thess., V, 1-3).
CONGLUSION
(33-37) De l'incertitude où l'on est sur la date du jugement final, Paul tire une leçon de vigilance : « Vous n'êtes pas dans les ténèbres, pour que ce jour vous surprenne comme un
voleur... Ne dormons pas comme les autres, mais veillons. » (I Thess.^ V, 4-6).
Marc glose ce thème à sa façon, en une brève conclusion. Il tire de l'image paulinienne l'esquisse d'une parabole du maître de la maison parti en voyage, qui fait pendant à celle du maître de la vigne déléguant son fils, comme celle du figuier reverdi à celle du figuier desséché.
Pour mieux en dégager le sens, il répète par trois fois en quelques lignes le mot « Veillez ». Ainsi le document porte jusqu'au bout la marque de son auteur.