I; — LE REPAS PASCAL
Dans une telle perspective le repas légal prend une valeur symbolique de première importance. Aussi l'évangéliste lui consacre trois scènes, qui en décrivent les préparatifs, Icsl, faits essentiels et les suites.
1) Préparatifs
( 1-2-16) La scène initiale doit être une construction du narrateur, car elle est calquée sur celle de l'entrée à Jérusalem (XI, 1-3).
Comme celle-ci, elle tend à montrer en Jésus la Sagesse divine qui « atteint avec force d'un bout du monde à l'autre et dispose tout avec douceur » {Sag., VIII, 1 ; cf. Is., XI, 2).
2) Pendant le repas
(17-21) L'épisode suivant poursuit le même but, car il tend à établir que le Christ a prévu et prédit non seulement sa fin prochaine, mais encore la trahison de Judas qui devait la provoquer.
L'auteur du 4^ évangile fait citer à cette occasion par Jésus (XIII, 18) un texte d'un Psaume (XLI, 10), où un juste persécutéj dont la mort imminente est escomptée par ses ennemis, dit en parlant de sa grande détresse : « Celui qui mange avec moi le pain a levé son talon contre moi. » Marc s'inspire déjà de ce passage. Voilà pourquoi il fait formuler le nouvel oracle au cours du repas pascal, qui se tient « le soir venu » conformément à la Loi [Exod., XII, 6, 18).
Il laisse d'ailleurs entrevoir combien il dépend ici de l'Ancien Testament, dans les propos •attribués au Christ sur le « Fils de l'homme » qui « s'en va selon qu'il est écrit de lui ».
3) La paque chrétienne
(22-25) Un nouvel incident de cette même €ène est fourni (^) par un texte de Paul (/ Cor., XI, 23-26) :
«... Dans la nuit où il fut livré, il prit du pain et, ayant dit la bénédiction, il le rompit et dit : « Ceci est mon corps, qui est (rompu) pour. vous; faites ceci en ma mémoire », de même aussi la coupe, après le repas, disant : « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang ; faites ceci, toutes les fois que vous boirez, en ma mémoire. »
Le renseignement, présenté au début comme venant « du Seigneur », résulte apparemment d'une lecture méditée de la Bible juive, qui montre le Serviteur (ou Fils) de Dieu « livré... comme un agneau... » (/s., LUI, 6, 7) ; et qui raconte comment Moïse a fait manger aux Juifs l'agneau pascal en un repas de communion [Exod., XII, 1-20), puis leur a dit : « Voici le sang de l'alliance que le Seigneur a faite avec
1. Voir. P. Alfaric, La plus ancienne vie de Jésus, p. 75-77.
VOUS » {Exod., XXIV, 8). Dans la pensée de Paul, le Christ, étant 1' « agneau » des chrétiens, doit être consommé par eux en un repas ana-^ îogue à celui de l'ancienne Pâque, et comme il ne peut être mangé que symboliquement,.
il figure son corps, brisé dans la crucifixion, par le pain qu'on rompt à table et son sang répandu sur la croix par le vin qu'on verse dans la coupe. Cette vision intérieure n'est rappelée aux fidèles qu'afin de leur montrer comment ils doivent se comporter. Aussi l'exposé porte moins sur ce qu'a fait le Christ que sur ce qu'eux-inêmes doivent faire (^).
Marc néglige ce dernier point, plus étranger à son but et il supprime, en conséquence, les détails qui tendent à le faire ressortir. Il dégage, au contraire, le premier, au moyen de menues additions. Ni sur le pain, ni sur la coupe il se fait dire par Jésus : « Faites ceci en ma mémoire. » En revanche, il explique non seulement que le Christ prit du pain, le bénit et le rompit, mais qu'il le « donna » aux disciples et qu'il leur dit : « Prenez. » Ce n'est pas assez, pour lui^ de noter que Jésus se comporta « de même »
pour le vin. Il le montre prenant la coupe, la bénissant, la leur donnant, la faisant boire à tous. Il remplace la phrase trop bizarre de
Ij Voir P. Alfaric, le Jésus de Paul, dans la Rev. d'hisi. des. reh, t. XCV (1927), p. 276-278.
Paul : « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang » par cette autre : « Ceci est mon sang ^e l'allianGe », qui est plus naturelle- et qui cadre mieux avec celle du début : « Ceci est mon corps. » Il a supprimé après « mon corps » les mots « qui est (rompu) pour vous », qui lui auront paru peu clairs ou peu exacts. Mais il en conserve l'idée en ajoutant, après « mon sang de l'alliance » cette réflexion bien paulinienne et bien venue ici : « qui. est répandu pour beaucoup » (cf. X, 45 et Rom., III, 25 ; Y, 9, 15, etc.). Enfin, il fait ajouter par Jésus que ce repas est le dernier pris par lui en ce monde, pour tirer de là, conformément à sa préoccupation dominante, une nouvelle prophétie de la Passion.