IV
3e JOUR
La mention du chant du coq accompagnant le reniement de Pierre montre que la scène s'est passée dans la dernière veille de la nuit. Ainsi le lecteur se trouve conduit au matin du 3e jour, de celui où Jésus doit, mourir.
Deux groupes de récits vont remplir cette dernière journée. L'un expliquera comment le Christ a été condamné au supplice de la croix, l'autre comment il a été exécuté.
CHEZ PILÂTE
Légalement la peine de mort ne pouvait être prononcée que par le procurateur de Judée. L'évangéliste fait donc conduire le Christ chez ce personnage. Il l'appelle par son nom, Pilate, ce qu'il n'a point fait pour le grand-prêtre. C'est qu'il écrit pour le monde romain, à qui cette précision doit en imposer. Mais il est mal renseigné sur ce personnage, car il va lui faire jouer un rôle qui ne cadre point du tout avec son caractère et ses fonctions (t. I, p. 86). Sans doute n'a-t-il de lui qu'une idée fort vague. Pilate était de tous lès procurateurs de Judée celui qui avait administré le plus longtemps le peuple et laissé le plus grand souvenir. C'en était assez pour que son nom se présentât de lui-même à qui voulait mettre €n scène un ancien représentant de l'autorité romaine à Jérusalem. D'avance il avait sa place marquée dans l'Evangile. -^
C'est ainsi que nous voyons se succéder chez lui trois courts tableaux qui se complètent : l'interrogatoire de l'accusé, sa condamnation officielle et une parodie de sa royauté mystique.
3) Nouvel INTERROGATOIRE XV. (i-5) Le nouvel interrogatoire a lieu
« dès le matin », c'est-à-dire vers 6 heures. Uiie comparution si matinale devant un procurateur romain est contraire à toute vraisemblance.
Mais elle est imposée au narrateur par le souci qu'il a de faire mourir le Christ avant la fin de la solennité, pour achever de le présenter, comme le véritable agneau pascal, dont celui des Juifs n'était que la figure.
Une fois de plus l'évangéliste en est réduit à se copier lui-même. L'interrogatoire de Pilate ressemble singulièrement à celui du grand-prêtre. Mais, pour n'avoir pas l'air d'en être une simple copie, il se déroule dans un ordre exactement inverse. Là venait d'abord un rappel des accusations, qui ne recevait pas de réponse (XW, 60-61*), puis une demande concernant le Christ, suivie d'une déclaration de mes^^ sianité (XIV, 61'^-62), enfin une protestation du juge, provoquant la sentence de mort (XïV, 63-64). Ici l'arrêt est formulé avant même que l'accusé soit emmené (XV, 1). Puis se présente la demande relative au Roi des Juifs, qui est satisfaite aussitôt (v. 2). Vient, enfin le relevé des charges, suivi d'un grand silence.
Une opposition plus sensible entre les deux récits s'alïirme dans le rôle attribué au juge.. Tandis que le grand-prêtre a violemment pris parti contre Jésus (XIV, 63-64), Pilate ne dit
rien contre lui (XV, 2-4). Il est seulement <{ étonné » (v. 5). Marc est aussi préoccupé de présenter sous un jour favorable l'autorité romaine que de charger les Juifs.
2) Nouvelle condamnation
(6-15) Le même souci, bien caractéristique du narrateur, apparaît plus clairement encore dans le second épisode. Celui-ci est construit de toutes pièces d'après un schéma bien connu (cf. ch. IV et XIII), comportant une introduction (v. 6-8), un exposé tripartite (v. 9-11, 12-13, 14) et une conclusion (v. 15).
La coutume mentionnée au début est inconnue par ailleurs et très invraisemblable. Mais elle aide à montrer la réalisation d'un thème biblique, interprété en fonction du Messie.
D'après le Lévitique (XVI, 5-10, 15-28), à la solennité de l'expiation, deux boucs étaient présentés, dont l'un devait être sacrifié à Jahvé, tandis que l'autre était relâché et mis en liberté. De bonne heure, les chrétiens ont appliqué ce passage au serviteur (ou enfant) de Dieu, que le Second Isaïe leur montrait « brisé pour nos iniquités », « livré en sacrifice pour le péché » (LIII, 5, 10), D'autre part ils lisaient, soit dans une version de la Bible, soit dans un recueil d'oracles concernant le Messie,
■POUB COMPBENDHE LA -VIE DE JÉSUS 12
que les deux animaux devaient être « semblables » (Barnabe, VII, 6 ; Justin, DiaL, XL, 4 ; Tertullien, Adv. Marc, III, 7 ; Adv.
^iid., 14; cf. dans la Michna, lo.ma, VI, 1). Du moment où ils voyaient dans le premier une figure du Fils de Dieu, ils étaient naturellement amenés à se représenter le second sous une forme analogue. Justement, Barabbas veut dire « Fils du Père ». Plusieurs manuscrits donnent même au personnage le nom de « Jésus Barabbas », qui rend la ressemblance encore plus frappante, et qui est attesté déjà par Origène {In Mail-.^ 121). Sans doute le lisait-on dans le texte primitif, car son élimination finale se conçoit beaucoup mieux que son intrusion partielle dans le texte sacré.
On s'explique mieux ainsi la part active que prennent les grands-prêtres et la foule à la libération de Barabbas et à la condamnation de Jésus. Elle réalise le programme du Lévitique, en même temps qu'elle décharge Pilate. Mais elle est fort invraisemblable. Un procurateur romain tel que Pilate n'allait point discuter ainsi avec la foule et céder finalement à ses. caprices, surtout s'il s'agissait de condamner à mort un inculpé reconnu innocent.
La forme tripartite du récit amène à le considérer dans son ensemble, comme une création de i'évangéliste. L'idée du crucifiement auquel
est condamné Jésus se trouve plus ancienne, puisqu'elle occupe déjà une place centrale dans la théologie de Paul, qui la suppose luimême couramment admise par les chrétiens de son temps. Mais elle se présente moins comme un souvenir bien attesté que comme la réalisation de certains oracles messianiques. Elle permet de voir en Jésus le serviteur (ou ■enfant) de Dieu du Second Isaïe, « humilié, ... enlevé de terre, ... compté parmi les scélérats » {Is. LUI, 4, 8-12), le juste souffrant du Psalmiste, dont les os se détachent, dont la langue adhère à son palais (Ps., XXII, 15-16), ou encore celui du livre de la Sagesse (II, 19-20), que ses adversaires condamnent aux tourments et à une « mort honteuse ». Au premier siècle dp notre ère le supplice de la croix est celui qui attend les grands criminels. Nul ne l'égale en infamie et eh atrocité. Nul, donc, ne convient mieux au Messie souffrant.
3) Nouveaux outrages
(16-20*) La troisième et dernière des scènes qui se déroulent chez Pilate n'est qu'une reprise à peine dissimulée de celle qui s'est déroulée dans la cour du grand-prêtre. Elle s'en distingue seulement en ce que Jésus y est traité comme un fou, non comme un criminel.
La vraisemblance ne s'en trouve pas accrue.
L'on ne conçoit pas mieux, en eiîet, qu'un procurateur romain ait laissé des soldats, toute une « cohorte » (!), se livrer à une telle parodie autour d'un condamné.
Marc procède ici, comme toujours, en pur théologien. Il veut montrer, conformément à la doctrine de Paul, que le spectacle du crucifié, qui est pour les Juifs un scandale, est pour les Gentils une « folie » (I Cor., I, 23).