II. — AU GOLGOTHA
Les scènes finales de la Passion se situent hors de la ville, au Golgotha. L'évangéliste en marque lui-même les divisions par la mention de « la troisième heure », de « la sixième » et de « la neuvième », qui, partant du matin, c'est-àdire de notre sixième heure, correspondent pour nous à la 9^, à la 12^ et à la 15«.
1) Vers « la 3^ heure »
Dès le début les événements se précipitent.
Deux scènes décisives se succèdent, dont l'une montre Jésus sur le chemin du Calwire, l'autre sur le gibet de la croix.
a) Sur le chemin du calvaire
(20") Les soldats « font sortir » Jésus pour lé crucifier, parce que le bouc expiatoire, qui le préfigure, doit être emporté « hors du camp » {Levit., XVI, 27). L'auteur de l'Epître aux Hébreux le note expressément (XIII, 11-12).
(21) Ces mêmes hommes qui ont bafoué le condamné comme un roi de parade font porter sa croix par un autre pour qu'ainsi s'affirment les dispositions de la Gentilité qui, ayant d'abord taxé de folie le Christ crucifié, n'a pas tardé à montrer pour lui des sentiments meilleurs et s'est laissé gagner par la prédication de Paul.
Ce n'est sans doute point par hasard que le passant réquisitionné par eux s'appelle « Simon». Il remplace sc«i homonyme, le premier des disciples, qui, après s'être déclaré prêt à mourir s'il le fallait, pour le Maître, a prétendu, quand l'épreuve est venue, ne pas le connaître.
Cet homme est un « Cyrénéen », c'est-à-dire un étranger, et il a deux fils, dont un, « Alexandre », porte un nom grec, l'autre, « Rufus », un nom latin, parce qu'il représente les chrétiens de la grande église fondée par Paul, ceux d'entre les Gentils qui vont derrière Jésus en portant la croix, comme lui-même a recommandé de le faire après une semonce à Simon Pierre (cf. VIII, 34).
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(22) L'endroit où cet auxiliaire du Christ est conduit avec lui, le Golgotha, contraction de l'aïaméen Goulgoltha, signifie « le crâne »,, en latin « calvaria » d'où est venu calvaire.
Le nom n'est pas attesté antérieurement..
Il peut fort bien n'être qu'une création du narrateur, comme tant d'autres qui se sont, présentés, au cours de l'Evangile.
En prenant la peine de le traduire, Marc montre clairement qu'il s'y intéresse à cause de sa signification. Que veut donc dire le « crâne » en question ? D'après une tradition recueillie par Origène {In Malt., 126), ce serait celui d'Adam, qui aurait été enterré à l'endroit même où Jésus devait mourir. Il représenterait donc l'humanité pécheresse, rachetée par le sang^ du Christ. Un tel symbolisme est bien conforme à la théologie de Paul, dont nous avons vu que Marc s'inspire constamment.
b) Le crucifiement
(•23) Arrivés au lieu du supplice, les soldats offrent à Jésus « du vin mêlé de myrrhe ». C'est d'après Pline, un breuvage particulièrement recherché [Hist. nat., XIV, 13). En le donnant à ce juif condamné au gibet, ces Païens montrent une fois de plus leur bon cœur. Ils se conforment à une recommandation du livre des Proverbes (XXXI, 6-7) : « Donnez de&^
liqueurs fortes à celui qui périt et du vin à celui qui a ramertume dans l'âme, qu'il boive, et oublie sa misère, et ne se souvienne plus de ses peines ». Ces derniers mots expliquent pourquoi le Christ ne prend pas du breuvage qui lui est offert.
(24-25*) Ils accomplissent un autre oracle en se partageant les vêtements du supplicié. Le fait est présenté, dans le 4^ Evangile (XIX, 24), comme la réalisation d'une figure prophétique qui se lit dans un Psaume déjà plusieurs fois exploité (XXII, 19) :
« Ils se sont partagé mes vêtements et ils ont tiré au sort ma tunique »
(25*) La mention de la 3^ heure est si peu vraisemblable que les autres évangélistes l'omettront. Trop d'événements se sont succédés depuis le matin pour qu'ils puissent tenir en trois heures. Mais Marc a ses raisons. Il veut montrer que Jésus, mis en croix dans la matinée pour n'en être détaché qu'avant le soir, peut dire de lui-même, comme le « Seigneur » mis en avant par le recueil d'Isaïe {LXV, 2) : « J'ai étendu mes mains tout le jour vers un peuple rebelle et contredisant. » Déjà chez Paul, ce même texte se trouvait appliqué au Christ dans l'Epître aux Romains (X, 21). Il est entendu, plus précisément, du crucifié, dans l'Epître de Barnabe (XII, 4), comme dans le Dialogue de Justin (XGVII, 2 ; CXIV, 2).
2) Avant la « sixième heure »
Après la 3^ heure deux scènes nouvelles se succèdent, toutes deux insultantes pour le Christ, Dans l'une il est placé entre deux brigands. Dans l'autre il se trouve en butte aux avanies de tout son entourage.
a) Entre deux brigands
(26) Marc ouvre la l''^ scène en mentionnant le motif officiel de la condamnation du Christ, qui devait être placardé, selon l'usage, sur la croix. L'inscription portait, dit-il, « roi des Juifs ».
Ceci constitue une nouvelle invraisemblance, après tant d'autres. Une pareille formule eût provoqué une explosion de colère chez tous les spectateurs. Elle est si surprenante de la part d'un procurateur romain que l'auteur du 4e Evangile (XIX, 20-22) a cru devoir l'expliquer par une méprise initiale de Pilate, qui, par entêtement, l'aurait ensuite maintenue.
Mais Marc n'a pas de telles préoccupations.
Il tient seulement à montrer que l'autorité impériale a officiellement reconnu la réalisation des prophéties et que Pilate a été un des premiers témoins de la vraie foi. Il veut aussi établir un contraste entre le « roi des Juifs » et les deux brigands qui l'encadrent.
(27) La mention de ces malfaiteurs crucifiés ^.ux deux côtés du Christ (en ce jour de la Pâque où toute exécution capitale était interdite !), est visiblement inspirée par le texte d'Isaïe (LUI, 12), cité comme glose au verset suivant, qui montre le serviteur (ou enfant) <ie Dieu « mis au nombre des malfaiteurs »
et qui est placé par Luc dans la bouche même de Jésus, au moment de son arrestation (XXII, 37). Elle réalise pour Marc une nouvelle triade, qui contraste avec celle de la transfiguration (IX, 4).
b) En butte aux insulieurs
(29-32) Après la parodie silencieuse viennent les propos outrageants. Trois groupes d'insulteurs occupent la scène, de la 3^ heure à la 6^. Eux aussi réalisent d'anciens oracles. Le juste souffrant dit de lui-même dans les Lamentations -de Jérémie : « Ceux qui passaient par le chemin •ont sifflé et secoué la tête » (II, 15) et dans le Psautier : « Moi je suis un ver de terre et non un homme, l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple. Tous ceux qui me voyaient m'ont tourné en dérision ; ils ont parlé entre leurs lèvres, ont secoué la tête : Il a espéré dans le Seigneur, qu'il le délivre! Qu'il le sauve, puisqu'il l'aime » (XXII, 7-9 Sept.). Les méchants disent aussi de celui qu'ils font mourir injuste-
ment, dans le livre de La Sagesse : « S'il est le Fils de Dieu, ( le Seigneur) le délivrera dea mains de ses ennemis » (II, 18).
Marc distribue les rôles de manière à obtenir une gradation bien marquée : d'abord les, passants anonymes, puis les grands-prêtres^ avec les scribes, les chefs officiels du judaïsme,, auxquels se joignent enfin jusqu'aux compagnons de supplice. Ici, comme à Gethsémani,, le Christ peut dire vraiment : « J'attends de la pitié mais en vain, des consolateurs et je n'en trouve aucun » (Ps. LXIX, 21).