‹ Pour comprendre la vie de Jésus [microform]Chapitre 44 sur 53 · A LA « NEUVIÈME » HEURE · texte numérisé non relu

A LA « NEUVIÈME » HEURE

Deux scènes vont couronner la carrière terrestre du Christ. L'une représente son agonie^, l'autre sa mort.

a) Agonie du Christ

(33) Un signe avant-coureur du drame finalnous est donné d'abord. Des ténèbres se répandent depuis la 6^ heure jusqu'à la 9'^. Et elles, couvrent non pas seulement toute la contrée,, comme l'entendent des exégètes complaisants,, mais, selon la lettre du texte, « toute la terre ».

Une obscurité si opportune et si exceptionnelle n'est pas à expliquer selon la loi commune. Elle sert à figurer la détresse morale du Christ, qui vient d'être décrite.

Elle aussi réalise, d'ailleurs, un vieil oracle.. C'est elle que, jadis, Jahvé avait prophétisée^ chez Amos : « En ce jour là, dit le Seigneur,. Je ferai coucher le soleil à midi et j 'obscurciraila terre en plein jour » (VIII, 9).

(34)A la suite de cette obscurité providentielle,, un cri de détresse est poussé par Jésus. En.

l'occurence, rien n'est plus naturel. Mais il se trouve que les mots prononcés sont empruntés au début du Psaume XXII®, qui met en.

scène un juste souffrant et dont la perspective domine tout le récit de la Passion. L'enaploi qui en est fait ici est conforme à la méthode habituelle de Marc. L'évangéliste a voulu montrer que le Christ a réalisé jusqu'au bout le programme qui lui était tracé à l'avance, par Dieu.

Il fait prononcer la phrase du Psaume en araméen : « Eloï, Eloï,... », ou plutôt, d'après une autre leçon qui paraît bien meilleure,, en hébreu : « Eh, EH... » (voir la note à XV, 34)., Ce n'est pas seulement par souci de la couleur locale, pour donner plus de pittoresque à son. récit. C'est aussi et surtout pour préparer la réflexion qui suit.

(35) La parole de Jésus, en effet, en amène une autre, qui n'est qu'un mauvais jeu demots : « Voyez, il appelle Elie ! » Ce propos inintelligent est attribué à « certains des assis-

tants », Ceux-ci, dans la pensée de l'évangéliste ne peuvent être que des Juifs. Eux seuls connaissent Elie.

Marc tient à montrer que, même à l'heure suprême, ces gens n'ont rien entendu aux prophéties, qu'ils sont restés jusqu'au bout « le peuple non croyant et contredisant » vers lequel le « Seigneur » étend tout le jour les mains, sans le gagner [Is., LXV, 2). Ils n'ont pas compris d'abord le cri d'Elie revenu sur la terre, par lequel débutait la bonne nouvelle (I, 3-8), Maintenant, ils ne comprennent pas davantage celui du Christ, qui lui fait écho et qui clôture l'Evangile.

(36) C'est l'un d'eux qui donne à boire du vinaigre, puisque lui aussi, à cette occasion, parle encore du prophète. L'incident sert à montrer plus nettement encore la grande méchanceté du judaïsme incrédule. Il traduit sous une forme historique une image empruntée à un Psaume bien connu des premiers chrétiens où un juste souffrant dit de lui-même : « Je m'épuise à crier, mon gosier se dessèche...

L'opprobre me brise le cœur,.. J'attends de la pitié mais en vain, des consolateurs et je n'en trouve aucun,,. Pour apaiser ma soif, ils m'abreuvent de vinaigre » (LXIX, 4, 21-22).

L'éponge et le roseau ont été ajoutés à cause de la situation du crucifié. Dans son ensemble,

la scène forme un contraste, trop saisissant pour n'être pas voulu, avec celle des soldats romains qui ont offert à leur victime un vin mêlé de myrrhe.

Une réflexion d'une ironie sauvage accompagne le geste mauvais du juif anonyme et souligne son intention : « Voyons si Elie vient le descendre. » Le jeu de mots ici n'est plus seulement inepte mais méchant. Et il doit l'être pour faire voir la malice foncière des Juifs réprouvés.

C'est la troisième et ultime parole qui se fait entendre à cette dernière heure. Le détail, si menu qu'il paraisse, est à noter. II montre combien, jusqu'au moment le plus pathétique, le récit demeure artificiel.

b) Mort du Christ

(37) Jésus expira, d'après Marc, en poussant un grand cri. L'auteur de l'Epître aux Hébreux donne le même détail, et il parle aussi de « prières et supplications » adressées « avec larmes » à « celui qui pouvait le sauver de la mort » {V, 7). Ces détails complémentaires révèlent l'origine du renseignement. Il vient du Psaume XXXIX, où un juste idéal, qui est sur le point de rendre l'âme (v. 11), s'adresse ainsi à Dieu : « Ecoute ma prière. Seigneur^ et prête l'oreille à mes cris, ne sois pas insen-

sible à mes larmes ». Marc a utilisé le thème de la prière dans la scène de Tagonie morale du jardin de Gethsémani, où il a montré le Christ accablé d'angoisse. Il retient ici celui du cri suprême.

(38) En ajoutant que « le voile du temple se fendit en deux du haut jusques en bas », le narrateur a d'abord en vue le sanctuaire du judaïsme, où un rideau était tendu devant le Saint des Saints et devait laisser passer le grand-prêtre après le sacrifice d'expiation {Levit., XVI, 2-15), comme le rappelle l'auteur de l'Epître aux Hébreux (VI, 19-20; IX, 3).

Mais Marc doit penser aussi, avec son amour du double sens, au ciel, qui est le grand temple de Dieu [Ps". XIX, 2-7 ; cf. Il Gor.,Y, 1). L'obscurité répandue de la 6^ heure à la 9® y avait mis comme un voile. Une grande déchirure se fit de haut en bas, comme en un éclair, pour permettre à l'Esprit du Christ de retourner vers Dieu, comme il s'en était fait une, jadis, pour le laisser descendre au Jourdain (I, 10).

(39) On comprend avec cette interprétation le rapport existant entre la fin du Christ et le témoignage du centurion, qui « ayant vu qu'il avait ainsi expiré, dit : « Vraiment cet homme était fils de Dieu. »

Marc exploite un thème qui lui est cher et qui lui vient de Paul, en faisant formuler cette

profession de foi par un représentant de lâ Oentilité, un fonctionnaire romain, dont l'attitude contraste avec celle des Juifs présents à la scène.

En plaçant cette déclaration immédiatement après la déchirure du voile, il imité à nouveau la scène du baptême. Déjà, en effet, après que les- cieux s'étaient « fendus » pour livrer passage à l'Esprit, Jésus avait été proclamé fils de Dieu (I, 11). Ainsi, parvenu à son terme, le récit revient à son commencement.

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