II. — PREMIÈRES OPPOSITIONS AU CHRIST
Marc, qui aime les antithèses (t. I, p. 14), va opposer aux premières acclamations du Christ les premières contradictions rencontrées par lui en Galilée. L'idée lui en est fournie par les textes de l'Ancien Testament qui mentionnent les murmures des Israélites contre Moïse {Exod., XV, 24 ; XVI, 2 ; XVII, 2, etc.), ceux des méchants contre le juste idéal {Ps.
V, 9-11 ; XII, 3-5 ; LVII, 5 ; LXIV, 4, etc.), ceux "des insensés contre le sage {Sàg.y II). .11 s'inspire aussi d'un passage de Paul qui montire la Sagesse de Dieu confondant le « scribe »
et le « disputeur » de ce siècle (/ Cor., I, 20). Et il en profite pour faire résoudre par Jésus, dans un sens paulinîM, certaines objections faites par les Juifs aux Chrétiens de; son temps (cf.- 1. I, p. 97-98).
1) Sur l'indulgence a l'égard des pécheurs
Le christianisme, étant une religion de salut, posait en principe que les péchés étaient remis par le Christ, et il faisait, en conséquence, le meilleur accueil aux pécheurs repentants {Rom., I-VIII). Les Juifs réprouvaient ce principe et cette conclusion. Marc fait approuver l'un et l'autre par le Christ lui-même, en deux épisodes distincts mais complémentaires, où il s'inspire, comme toujours, de l'Ancien Testament.
a) A la synagogue, rémission des péchés
IL (1-5) Déjà Isaïe disait, à propos des temps messianiques où l'on verrait la « gloire du Seigneur » : « Fortifiez-vous,... genoux paralysés » (XXXV, 3 Sept.; cf. Matt., XI,, 5).
Marc retient cette idée et il la dramatise. Il fait donc paraître un paralytique, dont la guérison est demandée à Jésus, Comme il vient de montrer le thaumaturge entouré par les foules, qui l'exaltent en proportion de son humilité, il explique qu'en raison de l'affluence les porteurs durent passer par le toit. Cette démonstration de foi active lui sert à introduire la guérison demandée, conformément à la théorie paulinienne du salut (JRom., 111,28; IV,3-25,,etc.). De son point de vue symboliste, le paralytique
est une figure du pécheur, qui a, par ses fautes, perdu la liberté de ses mouvements (cf. Rom., VI, 16-20 ; VII, 23-24, etc.). Voilà pourquoi il lui fait dire par le Christ : « Mon enfant, tes péchés sont remis. »
(6-11) La discussion dont ces mots sont l'occasion ne fait que mettre en œuvre certains textes bibliques. Les scribes objectent que Dieu seul peut remettre les péchés, parce que plusieurs passages de l'Ancien Testament le donnent assez nettement à entendre. (Ps. XXXII, 2 ; Is., XLIII, 25, etc.). Jésus répond que le « Fils de l'homme » a « autorité » pour cela. C'est parce qu'il est parlé sans aucune réserve de « l'autorité » dévolue au « Fils de l'homme » dans le texte de Daniel (VII, 13-14) auquel Marc a fait déjà clairement allusion (I, 22, 27).
(12) Le miracle final se présente comme une démonstration sensible de cet oracle. Mais il constitue surtout une réfutation des scribes, qui représentent ici le judaïsme rebelle.
b) Chez Lévi, fréquentation des pécheurs
(13-15) Le livre des Proverbes montrait la Sagesse invitant les insensés à manger son pain et à boire son vin (IX, 1-6). Marc réalise cette image en contant que Jésus appela à sa suite un « agent du fisc », c'est-à-dire un homme d'une profession mal famée, puis se mit à
table avec lui et beaucoup de ses collègues., (16-17) La critique soulevée à ce propos par les scribes est celle qui fut faite à Antioche au groupe paulinien par les judaïsants venus de Jérusalem [Gal.^ II, 12-13).
Marc fait répondre par Jésus lui-même dans l'esprit de Paul (cf. I Cor., V, 9-12). Il y était invité par le texte même des Proverbes, où la Sagesse, appelant les insensés à sa table, déclarait n'agir ainsi que pour leur bien (.IX, 6). En faisant valoir l'exemple du médecin qui va vers les malades, il utilise sans doute un vieil adage (1). Mais il y est invité par le texte d'Isaïe (LXI, 1-3 ; cf. LUI, 4-5), déjà exploité par lui, d'après lequel l'Oint du Seigneur est envoyé pour guérir les infirmes.
2) Sur l'omission des jeûnes
(18) Le thème du nouveau grief soulevé contre le Christ est fourni par un texte messianique d'Isaïe (LXV, 13-14), où le « Seigneur » dit aux Juifs rebelles :
Voici, mes serviteurs manderont et vous aurez faim. Voici, mes serviteurs boiront et vous aurez soif.
1, Antisthène chez Diogène Laërce VI, 6 ; Diogène chez Dion^ Chrysostome. Or., VIII, 5; Pausaniàs chez Plutarque, Apopht. Lacon., 230 F., etc.
Voici, mes serviteurs se réjouiront et vous serez confondus.
Voici, mes serviteurs chanteront dans la joie de leur cœur.
Mais vous, vous crierez dans la douleur de votre âme.
Marc identifie ces « serviteurs » du « Seigneur », qui mangent et boivent dans la joie, avec les disciples de Jésus, et les abstinents qui leur sont opposés avec les tenants des observances juives, soit pharisiens, soit disciples de Jean. Il fait donc demander à Jésus, dans un esprit critique, la raison de cette différence.
(19-22) A la question posée le texte d'Isaïe fournissait déjà une réponse : c'est pour les disciples de Jésus, le temps de la réjouissance. Marc traduit cette idée sous une forme imagée par la comparaison très biblique des jours de noce, parce qu'il entend allégoriquement du Christ ce qui est dit de l'époux dans le Cantique des Cantiques, comme a fait déjà Paul [II Cor., XI, 2 ; cf. Eph., V, 29-32).
Il était aussi question chez Isaïe d'une « terre nouvelle »,, où les choses anciennes seraient oubliées (LXV, 17) et, chez Jérémie, de jours où serait conclue une « alliance nouvelle » (XXXI, 31). Paul entendait ces textes des temps messianiques (// Cor., V, 17, cf., / Cor., XI, 25 ; // Cor., III, 6). Ici encore
FOUB COMPBENSBB LA VŒ DB JÉSDS 3
Marc donne au thème traditionnel une forme imagée par la comparaison d'un habit neuf et d'un vin nouveau.
3) Sur la violation du sabbat
La troisième et dernière critique des adversaires du Christ est fournie par la question du sabbat. Les chrétiens n'ont plus pour ce jour le même respect que les Juifs. Ils fêtent plutôt le dimanche, le jour du soleil, anniversaire de la résurrection du Sauveur. Cette violation de la Loi leur est vivement reprochée. Marc fait formuler ce reproche contre le Christ lui-même, pour mettre dans sa bouche une réponse qui tranquillise les consciences.
En raison de l'importance du sujet, il lui consacre, comme à la controverse initiale, deux épisodes.
a) « Par les moissons, en dépouillant les épis y>
(23-24) La loi juive disait : « Tu te reposeras le septième jour... même au temps de la moisson » {Exod., XXXIV, 21). Mais elle ajoutait ailleurs : « Si tu entres dans les blés de ton prochain, tu pourras cueillir des épis avec ta main » [Deut., XXIII, 25). Marc combine ces
deux textes en une scène vivante, que lui-mênfeprésente comme analogue à celle de David, l'ancêtre figuratif du Messie, laissant prendre à ses compagnons affamés une nourriture interdite (I Sam., XXI, 1-7; cf. Levit., XXIV, 5-9). Il montre les compagnons du Christ allant par les moissons et dépouillant les épis, pour apaiser leur faim, en un jour de sabbat. Ainsi se trouve amenée très naturellement la question des pharisiens, qui demandent à Jésus pourquoi ses disciples se permettent d'aller contre la loi du repos sabbatique.
(25-28) La réponse du Christ : « N'avez-vous donc jamais lu ce que fît David... ? » montre une fois de plus, et sous une forme particulièrement accusée, que la clé des récits évangéliques est à chercher dans l'Ancien Testament. La formule concernant les rapports de l'homme et du sabbat semble calquée sur une phrase du 2^ livre des Macchabées (V, 19 ; cf. / Cor., XI, 9). La remarque finale s'inspire d'un oracle déjà exploité du livre de Daniel (VII, 13-14 ; cf. Me, I, 22, 27; II, 10), sans doute aussi d'une remarque d'un Psaume, faussement considéré comme messianique (VIII, 5-7), où le « Fils de l'homme » apparaît investi d'une maîtrise universelle.
b) « Dans la synagogue », guérison d'une main
III. (1-3) Le texte d'Isaïe (XXXV, 3 Sept.) déjà utilisé pour la guérison du paralytique disait, à propos des temps heureux où l'on verrait la « gloire du Seigneur » : « Fortifiez-vous, mains languissantes. » D'autre part, d'après le 1^^ livre des Rois (XIII, 6), un « homme de Dieu », se trouvant en présence de Jéroboam, dont une main s'était « desséchée », la remit en son premier état. Marc associe ces données, et il montre Jésus guérissant « un homme qui avait la main desséchée ». Seulement il ajoute que la guérison eut lieu un jour de sabbat, en pleine synagogue, pour avoir l'occasion de décrire un nouveau conflit particulièrement aigu.
(4-5) Le langage qu'il met à ce propos dans la bouche du Christ tend à montrer que la Loi ne doit pas céder seulement aux nécessités personnelles, comme il était montré dans l'épisode précédent, mais aussi à la charité fraternelle. La thèse est bien confbrme à la pensée de Paul, pour qui « la lettre tue et l'esprit vivifie » (// Cor., III, 6), « la science enfle mais l'amour édifie » {I Cor., VIII, 1). L'Apôtre avait déjà vivement reproché aux Juifs (( l'endurcissement de leur cœur » [Rom., II, 5 ; IX, 18 ; XI, 25, etc.), en s'appuyant lui-même sur divers textes de l'Ancien Testa-
ment {Exod., IV, 21 ; VII, 3, 13, 22, etc. ; Jér., V, 3 ; VII, 26 ; XVII, 13 ; XIX, 15, etc.)
(6) Les Pharisiens confondus par le Christ décident en commun de le perdre, parce qu'ils jouent le rôle des insensés qui, dans le livre de la Sagesse, complotent la mort du Sage {Sag., II, 12-20), celui des méchants de qui le juste idéal dit dans les Psaumes : « Ils se concertent ensemble contre moi, ils complotent de m'ôter la vie... Ils placent des rets le long du chemin, ils me dressent des embûches. »
[Ps., XXXI, 14; CXL, 6.) Les « Hérodiens »
sont mis dans le complot, parce qu'un autre texte messianique fait intervenir contre « l'Oint » du Seigneur les « rois de la terre » avec les « princes » (Ps., II, 2 ; cf. Acl, IV, 26-27).
Ainsi l'hostilité à l'égard du Christ atteint son maximum. Tout d'abord, les adversaires se parlaient seulement « en leurs cœurs » (II, 6). Puis ils questionnaient insidieusement les disciples à propos du maître (II, 16). Ensuite, ils l'interpellaient lui-même à leur sujet (II, 18, 24). Maintenant ils se concertent pour le perdre.
m. — PREMIÈRE SÉLECTION
Les acclamations et les contradictions qui, d'après les deux premières sections, ont accueilli le Christ montrent que certains hommes sont
prédestinés au bien, d'autres au mal. L'évangéliste a lu chez Paul que le Seigneur « fait miséricorde à qui il veut et endurcit qui il veut » {Rom., IX, 18 ; cf. 15-33).
Ce thème est exploité en une section nouvelle qui décrit tout à tour la masse des auditeurs du Christ, le groupe choisi des élus, celui plus compact des réprouvés. Ainsi se constituent trois scènes nouvelles qui répondent à trois grandes idées. Pour mieux les distinguer, Marc donne à chacune un cadre différent.
1) « Vers la mer », ruée de la foule
(7-12) L'épisode initial est inspiré d'un passage de VExode (XVIII, 13-18). Après que Moïse eut réduit au silence les murmures violents qui s'étaient élevés contre lui, il jouit d'un tel prestige que le peuple recourait continuellement à ses bons offices et ne lui laissait aucune liberté. Marc montre, en conséquence, le Christ assailli par une « grande foule », qui vient de toutes les directions, qui le presse et se jette ^ur lui. Il situe cette masse de gens « près de la mer », où s'offre un libre espace et d'oii il pourra faire sortir des pêcheurs d'hommes (cf. I, 17). Et, pour accentuer encore l'embarras causé à Jésus, il y fait intervenir beaucoup d'infirmes et de possédés.
2) « SuRuLA MONTAGNE », APPEL DES DOUZE
(13-19) Pour ne pas être débordé par la niasse des solliciteurs, Moïse « choisit des. hommes capables parmi tout Israël », qui devaient le seconder en sa tâche {Exod.,
XVIII, 25). Le Christ de Marc fait de même et prend des auxiliaires qui parleront et agiront pour lui, qui par conséquent iront prêcher et chasser les démons. Il les prend au nombre de douze, en souvenir des douze tribus d'Israël. Ce rapport symbolique, sous-entendu ici, est expressément affirmé par Matthieu (XIX, 28) et par Luc (XXII, 30). L'appel se fait à l'écart « sur la montagne », en souvenir du Sinaï, d'où Moïse fit connaître la volonté de Dieu. De là vient que Marc, pour qui le premier des disciples s'appelait d'abord Simon, lui fait donner ici le nom de Pierre, correspondant à l'araméen Kepha ou Kephas de l'Epître aux Galates. Ce nom est pour lui un souvenir du nouveau Sinaï. De là vient aussi que d'après la suite du récit, Jésus appela les autres disciples « Boanergès, c'est-à-dire fils du tonnerre (^). » Il veut que la « montagne » de la nouvelle loi réponde à celle du désert arabique, où Dieu tonnait violemment {Exod.,