CHAPITRE VI
Le moindre effort. -* Vers la perfection. — La loi noble. — L'inertie et ses conséquences dans l'activité physique, dans rintellectuelle. — Profession de foi. — Exemple salutaire. — Épreuves d'endurance. — Le temps, les mouvements, les circonstances, la disposition. — L'écriture ? — Épreuve fluidique. — Le croisement des fluides. — Encore Thabitude. — Intérêt inattendu. — Une objection qui conduit à un rêve.
Je parlais à Tinstant d'une loi d'airain : la loi du travail, dure, lourde, mais noble ; il en est une autre qui trop souvent pèse de terrible façon sur notre activité intellectuelle et qui de plus est d'un vil métal, une loi de plomb, si vous voulez. C'est la loi du moindre effort.
Je demandais à une jeune fille, élève de mes cours de diction :
Pourquoi dans la conversation, vous obs-
tinez-vous à dire : C't'une esposition esqnise — rme rdira peut-ét' ké'k jour pour qu'je Trépèle à kékin — et autres abominations pareilles? alors qu'à mon cours j'ai réussi, enfin, à VOUS faire prononcer à peu près correctement : « C'est une exposition exquise. — Il me le dira peut-être quelque jour pour que je le répète à quelqu'un ».
—Pourquoi? parce que jesnisuneparesseuse, répondit-elle avec une conviction qui évoquait le « avec délices » de Figaro.
C'est bien cela : cette enfant, sous l'influence de son tempérament et de son éducation, allait sans résistance vers le moindre effort. L'emploi de Ye muet, qui est parfois très éloquent, exigeait de l'étude et du goût I elle supprimait 1'^ muet sauf aux endroits où il lui servait d'appui (elle eût dit sans hésiter un ourse blanc — Félixc Faure); les r et les / lui avaient déclaré la ^erre, elle les bannissait; la nasale un est d'une formation phonétique peu commode# elle réchangeait contre un in, la plus vilaine et la plus envahissante des nasales, mais que chacun nasille sans difficulté ; enfin l'a?, ks devant une consonne, étant un aliment de trop haut
goût pour son palais, elle lui substituait le douçâtre bonbon 5, comme font les Espagnols.
Sans doute ce sont là des détails ; la plupart des gens se soucient aussi peu de bien parler que de bien écrire; mais ces détails sont un indice de l'état d'esprit d'une époque. L'attrait du moindre effort transforme l'habitude en routine; le goût pour la facilité lutte avec succès contre la volonté ; il est pénible de travailler sans le coup de fouet des excitants artificiels, courbonsnous sous le fouet; le développement delà mémoire requiert les forces combinées de toutes les facultés ; laissons notre mémoire en repos et contentons-nous de déclarer qu'elle est détestable.
Mais non ! nous avons résolu de cultiver notre champ mnémonique ; nous y avons travaillé avec ardeur, avec intérêt, avec foi ; nous l'avons même creusé jusqu'au tréfond de l'inconscient. Que voulez-vous de plus? Je veux que le travail soit poursuivi sans relâche, avec une énergie inlassable; je veux que l'on comprenne bien que le développement de la mémoire est la tâche de toute la vie ; et n'est-ce pas pour cela qu'elle offre aux caractères bien
trempés un intérêt passionnant ? Nous serons à la fois ambitieux et modestes. Écoutez ce que disait le père Chevreul, un piocheur et un sage :
// faut tendre sans cesse vers ta perfection sans jamais y prétendre.
Et pour cela qu'avons-nous à faire : changer le plomb vil en or pur, la loi du moindre effort en loi du maximum d'effort.
Âh ! ne croyez pas que cette transformation s'accomplira sans résistance I Je pousse un gros soupir en songeant combien peu d'élus il y a dans le royaume de la mémoire, pour tant d'appelés I Je le sais : on commence avec enthousiasme, on déploie une activité louable, on s'intéresse à tout, parce que tout est nouveau. . . et puis on se relâche, on faiblit, on s'arrête : après cette première crise on reprend, mais déjà avec moins d'ardeur; les crises se multiplient, d'accidentelles bientôt elles deviennent chroniques ; le moteur volonté perd tout ressort, on cesse, cette fois pour ne plus reprendre, ni essayer même de secouer la loi du moindre effort, devenu le minimum d'effort. Ici encore nous dirons avec l'apôtre et le poète, presque dans les mêmes termes :
n LA MÉMOIRE VERBALE
Je ne fais pas Teffori qae j'aime; Je subis Teffori que je hais.
Moi-môme, combien de fois n'ai-je pas éprouvé ceci : j'entreprends l'étude d'un nouveau morceau ; je ne vois en lui aucune difficulté particulière et pourtant il repousse les assauts de ma mémoire. Peut-être suis-je ce jour-là dans de mauvaises conditions physiques ; c'est le point qui me reste à étudier dans le prochain chapitre. Quoi qu'il en soit, de guerre lasse, et pour ne pas perdre mon heure de reconstitution matinale, je m'avise de mettre sur pied un morceau étudié précédemment ; il boite, il chancelle, le voilà par terre. Quelle pitié! Je n'ai donc fait aucun progrès réel!
L'affreux doute se glisse dans mon esprit : si tout mon travail était en pure perte? Vraiment, il y eut des jours où je me demandai avec angoisse si au lieu d'avancer je ne reculais pas plutôt.
Lorsqu'on connaît la cause et la nature d'un mal on est souvent bien près d'en trouver le remède. Je cherchai donc d'où pouvait provenir l'affaissement moral que je ressentais et pourquoi ma mémoire passait par de telles crises? La réflexion succédant aux expériences
je reconnus enfin que la loi du moindre effort qui pèse sur Tactivité intellectuelle répond à rinertie dans la matière. La physique nous apprend que la force d'inertie a est une propriété que possèdent les corps de rester dans rétat de repos ou de mouvement jusqu'à ce qu'une cause étrangère les en tire ». Mon cerveau est matière, il est corps bien qu'il soit le siège delà pensée; il a la propriété d'inertie; il faut en conclure que les opérations de la pensée la possèdent aussi, ou plutôt la subissent. Mon corps tout entier aspire au repos, mon cerveau aussi, et mon activité intellectuelle, et ma mémoire. Celle-ci, pour parvenir à ses fins, n'hésite pas à demander assistance à la loi du minimum d'effort, dans la conviction où elle est que la médiocrité conduira fatalement à la nullité.
Mais il y a dans la définition un correctif bien consolant à « rester dans l'état de repos » ; l'avez-vous remarqué ? ce sont les trois mots : ou de mouvement. Le remède, le voilà : mon activité mnémonique tirée du repos, tendra à rester en mouvement. Mais encore quelle est la cause étrangère qui la tirera du repos ? Nous
la connaissons depuis longtemps cette cause étrangère : c'est le moteur- volonté. Ëtrangèreà la mémoire, je Taccorde, mais non indépendante du cerveau ? Vous êtes donc spiritualiste? Oui, vous ne vous en êtes pas douté ? Je crois à la volonté libre , s'il en avait été autrement je n'aurais pas entrepris de composer cette méthode. Et permettez-moi de vous dire que vous y croyez tous, tant matérialistes et déterministes que spiritualistes, sinon, que vous tendiez vers le maximum ou le minimum d'effort, pourquoi donc, en dernière analyse, agissezvous du tout ?
Ma volonté libre réagira contre la crise avec d'autant plus de force qu'elle aura été plus exercée et mieux exercée; aussi ai-je recommandé l'exercice constant de cette faculté maîtresse (je ne dis pas supérieure) dès le début de cet ouvrage que l'idée du pouvoir de la volonté inspire d'un bout à l'autre.
La domination du moi — volonté — sur la matière est plus remarquable encore dans le domaine de l'activité physique où les crises d'inertie sont moins fréquentes, où la recherche du moindre effort se fait moins sentir. Ceci, je
ravone on peu à ma honte. Quand j'appris à monter à bicyclette, il y a deux ans, quel mal je me donnai pour dompter une machine rebelle dufaitdema maladresse ! comme jem'appliquai à acquérir Féquilibre qui me maintint en selle, le tour de main, le coup de guidon inconscient en présence de Tobstacle I Les plus rudes bûches ramassées au cours d'un trop long <x conscient » ne purent me décourager. Dira-t-on que la cause de cette opiniâtreté doit être recherchée dans mon habitude du travail en général? Non, car l'enfant lui-même apporte dans le travail physique et dans le jeu une activité ardente et patiente qui lui manque dans ses études. Nous-mêmes, qui aspirons à devenir des gymnasiarques de la mémoire mettons-nous à acquérir cette faculté la même ténacité inlassable que le brave écuyer du cirque dans ses exercices d'assouplissement ? Connaissonsnous beaucoup de crises de découragement quand nous apprenons à jouer au tennis ou au billard?
Nous sommes un corps avant d'être un esprit, la chose ne fait point de doute; ajoutons, en toute justice, que l'activité physique
est en général beaucoup plus rudimentaire que rintellectuelle, de sorte que le mouvement passe plus vite dans Tinconscient et y demeure à jamais. Après être resté dix ans sans nager, il m'a pris un jour fantaisie de me jeter à l'eau : j'ai piqué une tête avec maestria et j'ai exécuté mes brasses comme par le passé; seule l'endurance me manquait. Eh bien, je viendrai à bout de la complexité de l'intellectuel, et en particulier du travail mnémonique si l'exemple du travail physique chez moi et chez les autres m'a bien prouvé que la volonté peut, que le souci constant du maximum d'effort opère des prodiges et que nulle activité méthodique n'est déployée en pure perte. Quand je me sens en proie à des humeurs noires après un exercice mnémonique piteusement estropié, je vais entendre un Cortotou un Thibaut, ou même je vais voir un obscur jongleur de cirque, rattrapant au vol ses boules multicolores et ses poignards et je reprends plus courageusement mes gammes, et mes arpèges, je pousse plus avant dans l'inconscient mes poésies, mes proses et mes scènes de comédie.
Et je ne parle encore que de la mémoire verbale. Que sera-ce quand nous serons entrés dans la Terre Promise, la Mémoire Pratique I Mais avant ce jour heureux il nous reste à subir les épreuves finales.
Je range ces épreuves en deux catégories : épreuves d'endurance et épreuves fluidiques, qui ont an reste beaucoup de points de contact.
J'ai fait passer un morceau, une scène dans le domaine de l'inconscient; c'est fort bien, mais ce n'est pas tout, il s'agit de fixer la pièce dans son nouveau domaine, de l'empêcher d'en sortir et de tomber dans l'oubli. On se souvient que j'ai dit à la mémoire au sortir du conscient : a crée quand il te plaira » oui, mais à la condition expresse que tu aies assimilé complètement. A-t-elle accompli cette fonction à la perfection? dans quelle mesure du moins s'est elle approchée de la perfection? Nous allons nous en rendre compte.
Abandonnons notre morceau pendant huit jours, au cours desquels nous nous livrerons à d'autres travaux mnémoniques. A la fin de la période fixée reprenons la pièce abandonnée et sans plus nous livrer à l'exercice préliminaire
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de nutrition, autrement dit sans avoir recours au livre, essayons de reconstituer. Certains passages nous éctiappent, à d'autres endroits nous tiésitons. Cela ne peut pas s'appeler créer. Recommençons Tétude : nous sommes à peine arrivés aux premiers degrés du subconscient. Au contraire la reconstitution marche-t-elle sans encombre, nous pouvons pour le moment nous déclarer satisfaits. Toutefois ne nous endormons pas sur nos lauriers, le danger d'oubli existe toujours car selon toute vraisemblance il y a de très nombreux degrés de Tà-peu près Inconscient ou Subconscient jusqu'à son tréfond. Il est facile de s'assurer du fait. Espaçons de plus en plus nos épreuves d'endurance. Laissons le morceau dormir pendant quinze jours, un mois, six semaines, trois mois, six mois, un an. Que peutil rester de pouvoir créateur à un morceau qui est passé depuis un an dans le cadre de réserve? Plus que vous n'imaginez. Je ne serais pas marne étonné qu'il eût conservé son pouvoir tout entier et que l'inconscient fût devenu définitif. Essayez, jamais je ne vous demande de me croire sur parole. Pour moi,
aussi longtemps que je jouirai du plein usage de mes facultés, je n'oublierai plus le sonnet de Ronsard : A Hélène,
Qaaod yous serez bien vieille, au soir, à la chaa-
[dalle...
Les Danatdes, de Sully Prudhomme :
Tontes portant Tamphore une main sur la hanche...
U Amour mouilié, de La Fontaine :
J'étais couché mollement...
et combien d'autres pièces qui me sont presque des obsessions, mais d'agréables obsessions.
Les longs morceaux, les scènes compliquées comme celle du Sac, dans les Fourberies, les « hachures » de Molière et d'autres écrivains dramatiques, les passages farcis d'énumérations exigeront une nouvelle mise au point, mais si rapide et si aisée I En général, ce qui vous aura donné le plus de peine sera précisément ce que vous retiendrez le mieux après un nombre suffisant d'exercices d'endurance.
Vous reconnaîtrez alors l'efficacité de la loi du maximum d'effort.
Je ne me contente pas des reconstitutions faites à tête reposée, dans le calme de l'esprit, la fraîcheur et le silence du matin. Brusque^
ment, je m'impose un exercice au milieu des circonstances les plus défavorables, dans une rue animée et bruyante, quand j'ai toute chance d'être distrait de mes préoccupations mnémoniques, dans un train, en dépit des conversations de mes compagnons de voyage et m'efforçant de faire abstraction de mes soucis, de mes projets, de mon impatience d'arriver à destination, quand enfin la Folle du logis met tout en œuvre pour troubler la petite Cendrillon assise au foyer. Parfois Cendrillon se trouble en effet; il lui arrive de se révolter, mais je lui commande le calme, je lui montre le but à atteindre, et elle finit par m'obéir si je le veux fermement. Toujours l'exercice de volonté avant celui de mémoire.
Il ne sera pas sans intérêt d'examiner ici en détail un des premiers morceaux que j'ai soumis aux épreuves d'endurance et qui, je crois, est fixé aujourd'hui dans mon inconscient :
Le Cœur de Hialmar, de Leconte de Lisle (Poèmes barbares), dont la musique est très retentissante et que j'avais entendu dire à diverses reprises avant de l'étudier. Je vous engage à ne lire ce qui suit qu'après avoir
étudié la poésie vous-même, de craiute que mes défaillances ne deviennent pour vous de faux jalons mnémoniques.
Une nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge. Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux L'épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge Â.u-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.
Longtemps il s'est produit une lacune à : les yeux hagards ; plus longtemps encore il y a eu là du flottement. La mémoire tentait de prendre un faux pli : au-dessus vole et crie un vol de noirs corbeaux. C'est « une paille »* en terme de métier, encore un effet de la loi du moindre effort et l'un des plus fâcheux ; toute notre attention est requise pour rétablir l'ordre.
La lune froide verse au loin sa pâle flamme.
Hialmar se soulève entre les morts sanglants. Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame.
La pourpre des combats ruisselle de ses flancs.
Le poète a voulu que dans le premier vers la musique fût froide et la couleur pâle; aussi mon audition et ma vision ayant été peu vivement frappées, il m'arriva d'intervertir froide et pâle, et de m'apercevoir, trop tard, que froide
flamme semblait former une harmonie imita**
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tiv e qui n'avait aucune raison d'être. J'observai alors que les deux adjectifs conservaient dans le vers Tordre alphabétique, remarque bien mince, mais moyen mnémonique non sans valeur. Comparez à ce premier vers les trois suivants aux points de vue sonorité, pittoresque, action, et vous comprendrez pourquoi, dès le début des exercices, ils n'ont pas bronché, non plus que les suivants.
— Holà ! Quelqu'un a-t-il encore un peu d'haleine jusqu'à la strophe :
Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière. Et ehantent^ en heurtant les cruches d'or en chœur, A tire d'aile vole, 6 r6dear de bruyère!
Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.
Je signale un flottement passager à la troisième strophe
Qui ce matin riaient et chantaient à voix pleine.
pour Tordre de riaient et chantaient ; j'aurais pu noter le renversement de Tordre alphabétique mais c'eût été courir le risque de vicier le moyen employé précédemment pour froide et pâle. Je préférai charger le qui d'appeler en premier lieu son assonance ri. Mais à propos de la strophe d' Upsal, il se passa quelque chose
de remarquable, on vrai accident. Je la sautai bravement dans ma reconstitution de « six mois après » et je ne m'en aperçus qu'au retour de l'expression : la fllle d'Ylmer. Que s'était-il passé? Entraîné par l'audition, la vision, et surtout l'action violente, presque féroce, j'avais laissé en route la logique. Or le vers précédent annonce le point capital :
Porte mon cœur tout chaud à la fille d'Ylmer.
Pourquoi n'est-il pas lui-même ce point ? Parce que nous ne savons pas encore qui est la fllle d'Ylmer; la strophe suivante nous l'apprend
Cherche ma fiancée.
Ainsi le nœud de l'action m'avait échappé ; à l'avenir il ne m'échappera plus, je vous en réponds. Mais ce faux pas m'apprend que si, dans une épreuve d'endurance j'ai raison de monter encore sur mes grands chevaux : audition, vision, action, j'aurais tort de leur laisser la bride sur le cou comme au temps de mes premières reconstitutions expérimentales. Il iaut maintenant que la raison exerce sur mon activité mnémonique un contrôle sévère.
Aucun moyen mnémonique ne fut néces-
saire pour fixer les adjectifs allant par paires : Qu'il est rouge et solide et non tremblant et blême ni ceux placés en gradation :
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissure.
Ces remarques, presque instinctives, m'ont suffi, jointes à l'intérêt croissant de l'action qui emporte la mémoire dans son élan.
En même temps que ce morceau, dont l'étude me parut un jeu et qui, dans son ensemble, supporta victorieusement les épreuves, je travaillais une poésie faite d'un seul bloc : Le Cygne^ de Sully Prudhomme. Fut-ce à cause de cette forme compacte, de la difficulté d'y distinguer nettement un point culminant, si ce n'est celui-ci
Superbe, gouvernant du côté de l'azur,
Il choisit, pour fêter sa blancheur qu'il admire,
La place éblouissante où le soleil se mire...
ou plutôt à cause du caractère même de la poésie, une plastique majestueuse et froide, une musique atténuée et point d'action, il est certain en tout cas qu'il offrit beaucoup de résis« tance à mes exercices de reconstitution et qu'à certains examens je constatai un désarroi cpm-
plet dans mes souvenirs, surtout au passage :
Puis quand les bords de l'eau ne se distinguent plus, Â l'heure où toute forme est un spectre confuSi Où rhorizon brunit rayé d'un long trait rouge. Alors que pas un jonc, pas un glaïeul ne bouge, Que les reinettes font dans Tair serein leur bruit Et que la luciole au clair de lune iuit^ L'oiseau... etc.
Arrivé à cet endroit je suis sauvé, mais pour en arriver là, voyez combien de caps, sous forme d'adverbes de temps tous à peu près semblables, il faut doubler ipuis, à l'heure où, où, alors que^ que, et que, chacun commandant un vers spécial. Gomment ne pas prendre Tun pour l'autre ?... Je n'ai pas trouvé de moyen satisfaisant et jusqu'à ce jour aucune épreuve d'endurance ne m'a pleinement réussi. Je recommencerai, car j'admire ce morceau et je veux le posséder. Beaucoup de correspondants me demandent s'il est bon (décrire la pièce d'exercice ? Entendons-nous : non, certes, n'écrivez pas dans la période préliminaire des reconstitutions ; ce serait réduire à néant tous les soins que nous avons pris pour rétablir ou maintenir l'équilibre entre l'auditif et le visuel. Mais dqus voici
aux épreuves d'endurance, à présent récriture pourra nous être utile comme contrôle d'exactitude. Quand vous aurez reconstitué oralement le morceau éprouvé, mais alors seulement, écrivez, et le soir comparez votre texte au texte du livre ; attirez spécialement votre attention sur les fautes que vous avez pu commettre. La seule reconstitution orale risquerait de laisser passer ces erreurs inaperçues, et Terreur qui se perpétue a toute chance de se fixer. Un texte imprimé et un texte écrit en concurrence ne permettront pas à la mémoire visuelle d'apercevoir mentalement tel mot en tel endroit ce qui, nous l'avons vu, est un obstacle à la reconstitution rapide.
On apportera à chaque « reprise » d'une pièce, poésie, prose ou scène les mêmes soins qu'aux exercices du début; là-dessus je crois inutile d'insister, Mais pour toutes les périodes de notre travail, je recommanderai de dire le morceau :
Tantôt vite, tantôt lentement, en variant même les degrés de vitesse et de lenteur.
On serait tenté de croire que l'extrême volubilité est une preuve très certaine d'en-
durance. C'est exact pour certains cas, non pour d'autres : essayez de dire posément la première scène du Barbier de Séville ; redoublez de lenteur au passage : « c'est mon bon ange, excellence, etc. » et vous verrez se multiplier les endroits périlleux. La prudence commande donc de passer toutes les pièces à ce double crible, séparément, et à des époques assez éloignées pour que Texercice ne devienne pas fastidieux.
Tantôt dans une action très vive, tantôt dans f immobilité) sans gestes ni jeux de physionomie.
Revenant ensuite du second exercice au premier, vous constaterez ce que la mémoire doit à l'action. Supprimez le geste dans la scène des Fourberies : a Le voilà qui rumine » ; scène à laquelle je reviens toujours parce qu'elle présente un ensemble parfait de qualités et de difficultés. Ne remuez ni bras ni jambes et la verve de la parole deviendra pour vous un fardeau écrasant.
D'abord mentalement, puis en sourdine, enfin à voix très haute, claironante même pour certains morceaux. La difficulté varie ici
suivant les tempéraments mais, en général, Texerciee mental sera le pins facile quand le morceau commande peu d'action ou n'en veut point du tout. A plus forte raison un tel morceau devra-t-il être livré de temps en temps à la voix haute.
Un dernier conseil : ne commencez pas toujours rétude et la reprise de votre morceau par le commencement : attaquez-le quelquefois par le milieu, par la fin. C'est trop souvent la fin qu'on sait le moins, et pourtant il s'agit surtout de bien finir et de rendre la reconstitution plus agréable et, partant, plus facile à mesure qu'elle s'avance vers le terme de son rude labeur.
Qu'entendons -nous par épreuves fluidiques?
J'ai fait passer mon morceau par les diverses épreuves d'endurance et tout marche à souhait. Jusqu'ici j'ai travaillé seul dans mon cabinet de travail ou du moins dans le calme relatif de mon moi intime ; j'ai parlé et agi sans autre auditeur et spectateur que moi-même; l'activité de mon double a été pour moi une aide et non une gêne. Mais qu'il m arrive de dire ou de jouer dans up petit cercle d'amis et je
m'aperçois avec étonnement que cela ne coule plus de source. Ai-je l'occasion d'affronter une assemblée nombreuse, cela ne coule plus du tout et il m'arrivera de rester court au milieu d'un morceau que je croyais savoir le mieux du monde.
Que se produit-il donc ?
Ce qui se produit dans la télégraphie sans fil lorsque les ondes se croisent, s'entrechoquent et brouillent toutes les dépêches jusqu'à ce qu'un courant plus fort que les autres traverse ceux-ci et arrive intact à l'appareil récepteur Mon fluide vital n'agit plus seul ; celui des spectateurs vient maintenant je ne dirai pas contrarier à dessein, mais inconsciemment croiser le mien, et chez moi un mouvement réflexe de mise en garde et de défense trouble la reconstitution mnémonique prise ainsi & l'improviste. Les autres fluides peuvent d'ailleurs être sympathiques ; ils n'en existent pas moins à titre d'attention, de curiosité, d'intérêt, peut-être de critique avisée. Ce sont des hôtes inaccoutumés qui d'abord embarrassent le maître du logis, notre propre fluide vital.
Cette petite mésaventure, chacun Ta connue ou la connaîtra. Elle nous prouve une fois de plus Tutilité d'un collaborateur : habitués à dire devant lui, qui figure un public réduit à sa plus simple expression, nous n'éprouverons plus la même gène en présence de quelques amis, puis devant un vrai public composé en grande majorité d'inconnus ; en tout cas la transition sera plus aisée.
Jusqu'à quel point une machine, un bon phonographe enregistreur peut suppléer un vivant et intelligent collaborateur? Je n'ai pas encore pu m'en assurer, mais je sais que quelques acteurs emploient cet instrument.
A la suite de l'épreuve fluidique et de votre échec vous vous êtes laissé aller à un mouvement d'humeur, je le conçois et même je n'en suis pas fâché : cela montre que vous avez de l'amour-propre et que vous teniez votre mémoire en une certaine estime. Et voilà que la mémoire vous trahit ! Prenez-la plus sévèrement à partie que jamais, contraignez-la à subir de nouvelles épreuves.
D'où nous viendra le secours dans cette crise nouvelle ? De notre vieille amie, l'habi-
LES CRISES. — ÉPREUVES FINALES m
tude. « L'accoutumance nous rend tout familier » ; le sceptique universel, Montaigne, n'élève pas même un doute sur la fidélité et l'efficacité de cette bonne a accoutumance ». Mais dans le cas qui nous occupe un phénomène inattendu ne tardera pas à se produire, et vous allez voir si j'avais raison de vous interdire le découragement. La présence d'auditeurs une fois devenue familière, nous puisons un intérêt nouveau pour notre mémoire dans le (( croisement des fluides » et même dans leur hostilité si nous avons un tempérament combatif ; désormais, sous l'aiguillon de cet intérêt, nous reconstituons avec plus d'expression, donc avec moins de peine devant un public que dans la solitude de notre cellule. C'est ce qu'éprouvent chaque jour l'acteur, l'avocat, le conférencier, le professeur. Il leur faut le public pour donner libre essor à leur verve, à leur éloquence, à leur puissance suggestive — et à leur mémoire. Vous n'êtes ni comédien, ni orateur ? Mais vous voulez doubler les forces de votre mémoire, la débarrasser des dernières entraves que la loi d'inertie, ou du moindre effort, prétendait lui imposer ? Agissez comme
l'orateur, comme Tacteur, dans un cercle sans doute plus restreint ; alternez le travail isolé et la (( présentation » à d'autres que vous même et votre double. Vous aurez alors affronté l'épreuve la plus difficile et si votre mémoire s'en tire à son honneur — elle s'en tirera, je le veux — elle sera assurée d'avoir la pleine possession de ses moyens dans toutes les circonstances.
L'objection, je la prévois : il est difficile de réunir un public pour écouter de la diction, et si l'on admet la comédie dans les salons, c'est comme simple divertissement et occasion de flirter. Hélas ! je le sais par expérience : quand on parle de diction, on entend déclamation ; celui qui joue la comédie passe bientôt pour un cabotin. Il existe de sérieuses réunions de musique, il n'en existe pas de diction, d'action dramatique, et c'est pourquoi notre mémoire néglige un trésor littéraire unique au monde. Mon rêve... toi qui m'a suivi jusqu'ici avec
intérêt
Si tu veux faisons un rêve...
Mon rêve serait de parcourir un jour la France — et l'étranger — faisant aimer par-
LES CRISES. — ÉPREUVES FINALES il3
tout la belle et pure langue française, organisant des réunions où nous nous communiquerions, mes lecteurs et moi, les résultats de nos recherches, où nous travaillerions ensemble d'après un programme nettement déterminé et fixé à l'avance. L'expérience m'a conduit à la théorie ; dans notre travail commun théorie et pratique se confondraient. Nous dirions, nous agirions, nous observerions et, en toute sincérité d'esprit et de cœur, en vrais bénédictins de la mémoire, nous discuterions les cas particuliers, les points en litige, explorerions des domaines nouveaux ou insuffisamment parcourus, rapporterions ce que nous avons vu, entendu et remarqué et ainsi nous jetterions les bases d'une grande « famille mnémonique ))...
Ce n'était qu'un rêve. Revenons bien vite aux solides réalités présentes, à portée de l'action immédiate.