LA SANTÉ PAR LA MÉMOIRE
Bonnes conditions physiques indispensables. *-« Âfimentation : régime des travailleurs intellectuels. — Ua menu Spartiate. — L'élimioatioD. — Circulation rapide et respiration intégrale. — Exercices physiques et hygiène. — Un sérieux obstacle. — Les excitants naturels. — La peur et le trac. — Les divertissements de plein air. — Excès à éviter. — Deux paradoxes? — Les grands travailleurs. — L'auto-suggestion. — • Le métier d'acteur et la longévité; conclusion.
J'ai proclamé ma foi inébranlable en la Volonté libre, qui à son tour arrache notre activité physique et intellectuelle, donc notre mémoire aussi, à la servitude de l'inertie et de la loi du moindre effort. Mais pour s'exercer en pleine liberté, la Volonté doit le faire dans de bonnes conditions physiques, c'est l'évidence même. Les conditions, elle les créera, j'entends par là qu'elle les maintiendra en les fortifiant,
si elles sont bonnes, qu'elle les modifiera, si elles sont mauvaises.
Vous remarquerez, si vous ne Tavez fait déjà, que je n'ai pas conseillé de soumettre la mémoire à des épreuves d'endurance au cas de maladie ou de malaise passager. Le travail effectué dans ces circonstances ne pourrait être que funeste. Il faut d'abord se bien porter.
N'essayons pas môme de nous livrer à un travail mnémonique de quelque importance au moment où s'accomplissent les fonctions les plus laborieuses de la digestion ; si nous mettons en concurrence l'estomac et le cerveau, ce n'est pas ce dernier qui aura la partie belle. Si vous assistez à un banquet à la suite duquel vous deviez dire ou jouer, je vous adjure d'être sobre, je dis : sobre comme un anachorète, sous peine de courir le risque de ne plus pouvoir reconstituer : a J'ai du bon tabac » ou « Au clair de la lune ».
Voulez-vous mon opinion bien nette, exprimée en toute franchise sans souci des clameurs qu'elle pourra soulever? La plupart des travailleurs intellectuels mangent avec excès; leur nourriture est trop abondante et trop substan-
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tielle; il suffirait qu'elle fût exactement recons tituante. On leur passerait encore la gourman dise, péché mignon des gens d'esprit et de goût mais ils devraient s'interdire d'être gros mangeurs et solides bu\*eurs. Seule une grande dépense d'activité physique réclame une forte réfection alimentaire ; l'activité intellectuelle, même intense, ne saurait s'accommoder de la suralimentation; mais on flatte si volontiers les caprices de Messire Gaster ! Mangez légèrement^ absorbez peu, vous digérerez bien, voilà le point. Et voulez-vous arriver à la virtuosité de la mémoirë'?^mpôsëz-vous un régime aussi sévère que celui des athlètes Intellectuels : entre autres l'orateur et le comédien. Allons leur demander quel est ce régime.
Ils nous répondront qu'ils ne mangent pas immédiatement avant de monter à la tribune, sur la scène. Le comédien ou le chanteur prennent une collation vers quatre ou cinq heures, et soupent âr/?m la représentation. Vous vous rappelez que j'ai conseillé de faire l'exercice matinal à jeun; celui du soir se fera au moini deux heures après le dîner. Le principal repas devrait être le dîner à midi ; nous en avons frit
le déjeuner, réservant le potage et les grosses viandes pour l'heure où l'estomac a déjà moins d'activité. Rétablissez, s'il se peut, l'ordre naturel et logique ; en tous cas, prenez le soir :
Peu de pain^ peu de potage, peu d'aliments j^^ gras ; des œufs et des entremets sucrés de préférence à la viande, la boisson en petite quantité, à la fin du repas (de l'eau pure), point de café ni de thé; s'ils vous sont nécessaires comme toniques, prenez-les à midi et qu'ils ne soient pas d'une force à tuer un cheval ;
Ne prenez rien entre les repas ;
Enfin mangez lentement, avec plaisir — < la modération n'est pas l'ennemie de l'agrément, au contraire — avec calme et bonne humeur.
— Mais!... — Je n'écoute rienl On peut ce qu'on veut 1
Si vous suivez mon ordonnance, les deux nutritions du soir, physique et intellectuelle (assimilation mnémonique) s'effectueront sans encombre, votre sommeil sera délicieux, bien que léger, votre cerveau accomplira facilement sa tâche de classement, et le matin vous vous réveillerez sans lourdeur de tête ou d'estomao,
prêt h attaquer avec vigueur l'exercice de reconstitution.
Car, sachez-le bien, le point important pour tout homme, mais surtout pour le travailleur intellectuel, c'est moins la nutrition (physique) que l'élimivation des déchets. Si Ton savait combien peu de combustible est nécessaire pour entretenir notre foyer corporel sans perte de chaleur et d'énergie vitales, et combien grande est la difficulté de débarrasser ce foyer des cendres qu'accumule dans l'économiegénéraie une alimentation trop riche et une respiration défectueuse dans l'air vicié des grandes et des petites villes I
Suffit-il de peu manger et boire pour que l'élimination s'opère aisément et complètement? Vous n'y êtes point et ici encore il faudra, bon gré mal gré, se soumettre & la loi du maximum d'effort. Il s'agit de débarrasser les vaisseaux de l'urée qui les encombre. Cette tâche sera accomplie par une circulation rapide ^ le sang veineux chassé par la circulation dans les poumons y sera purifié, brûlé par l'oxygène de l'air. Cet oxygène leur sera fourni en quantité suffisante par une bonne respiration.
C'est très facile, comme vous voyez.
Par malheur, ce qui est moins commode, c'est de mettre en pratique les prescriptions du docteur. Elles ne sont pourtant pas bien terribles. Jugez-en par celles qu'il s'est imposées à lui-même, qu'il exécute scrupuleusement depuis dix ans, qu'il exécutera aussi longtemps que ses forces le lui permettront :
Iljje lèvejentpute saison avec le jouj ;
Il va dans son jardin p rendre l'air , au moyen de respirations nasales profondes, descendant jusqu'au diaphragme. (Si vous n'avez pas de jardin, respirez vingt fois au moins devant une fenêtre grande oïverteT)
Il exécute dix séries de m ouvements varié s, avec ou sans haltère, et entre chaque série il intercale un exercice de respiration intégrale.
Quand il sent que la circulation est rapide, quand il a un peu chaud, il prend un bain froid d'une durée de trente secondes. (L'eau froide ne convient pourtant pas à tous les tempéraments et il faut s'y être habitué dès la jeunesse ; donc pour ce point de détail, consultez votre médecin ordinaire.)
Au sortir du bain, il produit une réaction,
au moyen de nouveaux mouvements, alternés cette fois avec des claques vigoureuses (riez, si vous ' voulez, mais essayez) sur toutes les parties du corps que la main peut atteindre, et ailleurs, sur le dos, avec des frictions à la lanière de crin.
Quand la peau est rouge, quand la bonne chaleur est revenue, il commence ses exercices de reconstitution mnémon iques .
L'exercice du soir, plus passif, exige une circulation moins rapide ; toutefois ne l'entreprenez qu'après un exercice modéré qui procure au cœur et au cerveau l'impulsion et le calorique indispensables.
Qu'y a-t-il donc de si effrayant dans tout cela? Rien, sinon la lutte contre la force d'inertie ; on commence avec entrain, mais pendant combien de temps persistera-t on ? Or il ne suffit pas de persister d'une façon quelconque ; il faut apporter à ses exercices physiques la même attention, la môme conviction, le même plaisir, qu'aux exercices intellectuels. Autant vaut ne point agir du tout que d'agir mollement, distraitement.
Circulation, Respiration, excitants naturels,
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les seuls que nous emploierons pour activer l'énergie du fluide vital. Le fait de recourir aux excitants artificiels déprime la volonté, nous l'avons dit, mais nous plaçant au point de vue physique nous ajoutons que la dépression est un abtme au bord duquel la tête tourne, la mémoire se sent prise de vertige. Au milieu de la reconstitution d'un morceau, le fumeur, le consommateur d'apéritifs, l'esclave des drogues se sentira soudain galopé par la peur ; celle-ci deviendra peu à peu chez lui une habitude, une maladie. Tous ceux qui sont atteints de cette maladie étrange : couvreurs, constructeurs de cheminées d'usines, de skyscrapers de New-York, aussi bien que diseurs, comédiens, conférenciers, professeurs, feront bien d'abandonner le métier; fatalement un jour ils tomberont ; les premiers se casseront le cou, les autres perdront la confiance en euxmêmes.
Je ne vous dis pas qu'en bannissant les excitants artificiels vous éviterez le trac. Les professionnels les plus expérimentés, les artistes en pleine possession de leur talent, les soldats les plus braves, passent par les affres du trac,
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mais avant la bataille, non une fois que l'action est engagée. Cela prouve qu'ils ont une nature excitable, accessible aux émotions, chose essentielle pour lartiste et qui n'est pas incompatible avec le courage militaire. Quand le fameux avocat Chaix d'Est-Ânge se rendait au Palais pour plaider une affaire importante, il était troublé à ce point qu'il priait le ciel de le tuer net en lui faisant dégringoler une cheminée sur la tête ; mais lorsqu'il était arrivé à la barre, l'assurance lui revenait avec le souvenir de sa puissance oratoire et, pendant des heures entières, il tenait la Cour, le jury et le public sous le prestige de sa parole et de son action dramatique. Sarah Bernhardt avoue que le trac ne lui est pas étranger; le trac a forcé Rose Chéri à quitter le théâtre où elle triomphait. Vous comprenez qu'après de tels exemples on sait à quoi s'en tenir quand quelque blanc-bec vous dit : le trac, ça ne me connaît pas I Eh ! mon ami, pourquoi te vanter d'être en bois?
mais lorsque, d'autre part, je m'aperçois qu'un élève est impuissant à dompter la peur dans l'action, je l'engage à abandonner une carrière où il faut sans cesse payer de aa personne, et à
prendre une position de tout repos, sur un rond de cuir ou de velours.
Faut-il se borner aux exercices physiques indiqués ici, n'en peut-on choisir d'autres plus divertissants? Les miens sont, tous les jours, à la portée de tout le monde ; ils ne prennent pas trop de temps et ne fatiguent point, tels sont leurs avantages. Mais rien n'interdit de se livrer parfois à un exercice plus actif. Je suis moi-môme bon marcheur et amateur des promenades à bicyclette ; je conseille à mes élèves et à mes correspondants des jeux en plein air, comme le tennis, plutôt que des exercices fatigants et qui ont lieu entre quatre murs, comme l'escrime. On peut affirmer qu'en général tous les divertissements physiques sont bons pour le corps et salutaires à l'esprit, à la volonté, à la mémoire, pourvu que... Oui, il y a encore ici un correctif, dicté par la raison modératrice : pourvu qu'ils ne tournent pas au pur athlétisme ou à l'acrobatie. On ne peut se proposer, comme idéal, d'être à la fois un Milon de Crotone et un Pic de la Mirandole : il faut opter. Moi qui ai beaucoup affaire aux jeunes gens, je constate que ceux qui se livrent avec une passion
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déchaînée aux jeux violents maintenant à la mode, font de médiocres études. Le temps leur manque et puis ils reviennent de leurs quasi-tueries le corps las et le cerveau parfaitement vidé. Ils sont mûrs pour le cirque, non pour la salle de cours ou de conférences, le laboratoire, le travail mnémonique.
On sait que le printemps et Tété sont les saisons les plus favorables aux exercices physiques ; le corps a plus de souplesse et de vigueur en ces jours de réveil et d'épanouissement de la nature. C'est alors aussi qu'on se livrera avec le plus de profit aux exercices mnémoniques. Ni les uns ni les autres ne seront jamais interrompus, mais on leur demandera davantage en été qu'en hiver. Â la belle saison, allez de temps en temps reconstituer en pleine campagne, à cinq heures du matin, un de vos morceaux préférés.
Voilà donc votre prétendue liberté de la Volonté et de la Mémoire I Toutes deux dépendent d'une combinaison des forces aveugles de la digestion, de la circulation, de l'état de santé général et même de la température ! Je soutiens le contraire ; loin d'être soumis à ces forces fa-
taies, c'est la volonté qui les soumet à sa domination en tenant compte des possibilités de chacune d'elles. N'intervertissons pas les rôles et ne déplaçons pas les responsabilités.
Nous avons examiné sans parti-pris votre petit code d'hygiène mnémonique. Après nous être livrés à diverses expériences suivant vos conseils, nous sommes disposés à admettre que la santé est une des conditions du libre exercice delà mémoire. Mais la Santé parla mémoire...
voilà qui sent terriblement le paradoxe. La mémoire serait donc je ne sais quelle panacée universelle?
Elle n'a pas cette prétention.
Sa seule ambition est d'être reconnue comme une des formes de l'activité intellectuelle gênéraie et, dans le nombre, de figurer en bonne place. Mais voici le fait étonnant, vraiment prodigieux : l'activité continue use la bête et même la machine; elle conserve l'homme, elle semble être pour lui un constant renouveau.
C'est qu'à la bête et à la matière il manque cette flamme régénératrice : t esprit. Interrogez l'histoire et regardez autour de vous, il ne
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pourra vous échapper que les grands travailleurs intellectuels vivent vieux, sauf accident ; je ne citerai que Michel Ange, Gœthe, Victor Hugo, Ranke, Chevreul, mais la liste en pourrait remplir des pages entières. Ils n'ont laissé une œuvre considérable et durable que parce qu'ils ont travaillé sans interruption, sans repos, jusqu'à leur dernier jour. Remarquez aussi, je vous prie, que ces patriarches ont tous joui d'une robuste santé. Ici vous m'arrêtez : et Voltaire, l'éternel malade? D'abord était-il aussi malade qu'il le voulait bien dire? d'ailleurs l'exemple tournerait encore à mon avantage puisqu'il prouve que, dans le cas exceptionnel d'une grande activité joint à une santé médiocre, la force galvanise la faiblesse avec tant de succès qu'elle peut se maintenir intacte jusqu'à quatre-vingt quatre ans 1
Je connais un grand médecin de Paris, le professeur L*** (sa modestie m'en voudrait de le désigner autrement) qui , à soixante-dix ans passés fait partie de tous les jurys d'examens, de toutes les commissions médicales, assiste à tous les congrès dans le monde entier, et y prononce des discours, en un mot travaille
avec plus d'entrain — et une plus belle santé — qu'au temps où il était étudiant. S'il dételait un jour, il serait perdu.
Que voyons-nous qui explique une telle activité et une vigueur que les années paraissent fortifier? La flamme, certes, mais aussi U autosuggestion^ encore un phénomène acquis à la psychologie; l'auto-suggestion que l'homme seul peut produire en lui parce qu'elle dépend de l'esprit. Tant pis si l'on crie encore plus fort au paradoxe, ma réponse péremptoire n'estelle pas : faites l'expérience ! J'avance donc que la fatigue ne commence pour le travailleur in* telleetuel qu'au moment ou il se laisse aller à fi" dée qu'il est fatigué. Bien entendu je ne pousse pas, je ne conseille pas non plus de pousser cette thèse jusqu'à l'absurde, c'est-à-dire de travailler avec excès. Non, mais toujours il faut se dire : je pourrais faire encore davantage, mais je m'arrête parce qu'il me platt ainsi *.
Les intellectuels, par instinct ou par un calcul fort sage, ont soin d'entourer leur activité intellectuelle des meilleures conditions physiques, ou, pour être plus précis, d'alterner les deux activités. Une besogne trop sédentaire
détruirait l'équilibre, l'intensité du fluide vital diminuerait par suite de l'accumulation des déchets. Kant lui-même, le philosophe-escargot, avait soin de faire chaque jour sa même promenade dans Kœnigsberg, Kant a philosophé et s'est promené jusqu'à soixante-seize ans et si, à la fin de sa vie, ses facultés faiblirent, ce fut, croyez-le bien, que les promenades étaient trop courtes et les raisonnements philosophiques trop longs.
Et qu'y a-t-il au fond de tout travail intellectuel ? Nous l'avons montré^ il y a l'activité mnémonique. Suis-je encore très loin de la Santé par la Mémoire? levais m'en approcher encore.
Il est une catégorie d'intellectuels à qui leur profession impose tout à la fois une excessive activité mnémonique et une grande activité physique : ce sont les acteurs. Le surmenage de la mémoire auxquels ils sont astreints n'est pas à recommander ; la vie de beaucoup d'entre eux est assez... accidentée. Pourtant les tables de mortalité, dressées d'après les professions, montrent que parmi les a durs à tuer » ce sont les acteurs, lyriques et dramatiques, qui figu-
rent toujours en tête. Voulez-vous des étoiles de première grandeur en gloire et en longévité? Je n'ai que l'embarras du choix : c'est Déjazet^ c'est Delaunay, c'est Got, c'est Faure, c'est la Patti, c'est Irving, qui tous virent leur soixante-dixième anniversaire; c'est Sarah Bernhardt, qui marche allègrement sur leurs traces, et dont « l'immortelle jeunesse » est passée en proverbe. Mais ne croyez pas que la célébrité et l'opulence soient à elles seules des élixirs de longue vie pour les comédiens et les chanteurs. Combien en ai-je vu, connu, de ces obscurs cabotins de roman tragi-comique portant de ville en ville leur vieille misère et leurs illusions encore juvéniles sous des cheveux blancs, pères nobles et grimes à ne considérer que l'âge, toujours jeunes premiers pour l'activité et l'entrain !
En présence de si nombreuses et si importantes pièces à conviction, ne suis-je pas fondé à voir une corrélation étroite entre la santé et la mémoire comme j'en ai vue une, dès le début de mes recherches, entre la mémoire et l'intensité du fluide vital ?