‹ Pour développer notre mémoire par l'audition, la vision, l'idée;Chapitre 19 sur 32 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Autrefois et aujourd'hui. — Travail écrasant et plein d'intérêt. — Un nouveau plan. — L'association et la solitude. — Entente parfaite. — Examen des cas particuliers. — Le secret professionnel. — Bases de l'association : matière, laps de temps entre les correspondances, leur objet, leur durée. — Un souhait sm« cère. — Choix de morceaux à apprendre, vers, prose, scènes modernes, romantiques, classiques, sans oublier le vieux français.

Au cours de cet ouvrage je parle à plusieurs reprises de « mes correspondants ». Le lecteur a pu se demander ce que j'entendais par là?

Autrefois j'essayais de faire connaître ma Méthode et de répandre mes idées par un échange de correspondances. Dans chaque lettre, après un court exposé de mes principes mnémoniques, je proposais à mon élève un exercice de collaboration, en d'autres termes, je lui envoyais à apprendre un morceau, vers ou prose, que je ne connaissais pas plus que lui.

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et nous le travaillions chacun de notre côté. Je sollicitais ses observations et je lui envoyais les miennes. J'avais souvent plusieurs correspondants à la fois traitant le même sujet et je communiquais à tous, les découvertes et les remarques de chaque travailleur.

Je dus renoncer à ce procédé qui ne permettait pas de donner à la méthode une diffusion suffisamment large et qui, en outre, m'imposait un travail écrasant. Il m'est arrivé d'avoir en cours, simultanément, une dizaine de telles correspondances ; et comme chaque lettre, avec sa préparation indispensable, me prenait en moyenne trois heures; que je n'avais pas de secrétaires, et que d'ailleurs je ne suis pas un Richelieu capable de dicter dix lettres à la fois en sautant d'un sujet à un autre, vous comprendrez qu'au bout de quelque temps d'un pareil labeur je dus me rendre à l'évidence : il m'était impossible de continuer dans cette voie. Pourtant, coûte que coûte, je liquidai les correspondances en train, mais je refusai d'en entreprendre de nouvelles.

Eh bien, croiriez-vous qu'il est des jours où

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je me surprends à regretter mon travail de forçat volontaire? Que c'était durl mais combien c'était vivant et intéressant ! Ne serait-il pas possible de reprendre aujourd'hui la chose dans d'autres conditions?

Ma doctrine, résultat de mes recherches et de mes expériences, je l'expose dans le présent volume. Voilà qui déjà allégerait les futures correspondances. Celles-ci seraient encore facilitées par la connaissance approfondie que mon correspondant aurait de la méthode, avant que nous nous missions à l'œuvre. Dès le début de l'échange de lettres, pourrait s'organiser le travail en commun, et, sans délai, il y aurait en présence deux collaborateurs se divisant la besogne, et non plus d'une part un professeur qui tâche d'inculquer, de l'autre un élève qui s'efforce d'assimiler. Des deux côtés les initiatives étant libres, les travaux seraient plus prompts et leur but plus sûrement atteint.

Oui, je me laisse tenter de nouveau et je dis aux hommes de volonté et de bonne volonté :

Désirez-vous mettre la méthode en pratique avec un ami absent et cependant toujours présent ? Étes-vous curieux de constater le résul-

tat d'un travail mutuel après celui d'un travail isolé? Je me tiens à votre disposition. On ne me soupçonnera pas, je l'espère, de vouloir amorcer quelque profit supplémentaire au moyen de ma méthode; on ne qualifiera pas ma proposition du vilain nom de (( carte forcée )). Rien, au contraire, ne saurait être laissé davantage au choix de chacun de mes lecteurs, ou du travail isolé, ou du travail en commun. Dans mon livre j'ai dit tout ce que j'avais à dire; je n'ai point gardé de secret pour quelques privilégiés qui paient plus cher que le reste des mortels ; nous ne sommes point ici chez la somnambule extra-lucide ! Du reste à quoi servirait d'insister? Je pense qu'à la lecture de cette première partie de mon livre on a pu se rendre compte, non seulement du caractère strictement scientifique de mes investigations, mais aussi de mon entière bonne foi.

Mais il n'en reste pas moins que l'association est autrement féconde que la solitude, pourvu que les associés agissent en une entente parfaite. Ajoutez à cela que l'échange de lettres permet d'examiner les cas particuliers, qui

sont presque aussi nombreux que les esprits eux-mêmes. Je ne me lasserai pas de le répéter : ma Méthode n'est pas un Système. Elle est aussi flexible, libre dans ses allures, ouverte à toute suggestion dictée par la raison et Texpérience, que Lui serait dur, inerte et pour ainsi dire cristallisé. Et puis, je hais l'unification à outrance : elle est impossible dans le domaine physique, pourquoi vouloir à toute force l'introduire dans la sphère intellectuelle et jeter toutes les intelligences dans le même moule ?

Le professeur doit parfois se transformer en médecin ou en confesseur et, comme ceux-ci, il est tenu à la plus grande discrétion. Le tiroir de son bureau est le tombeau des secrets ; à la fin de chaque année le contenu de ce tiroir même est livré aux flammes, et, matériellement, rien de tout cela n'existe plus ; mais le charme des entretiens et l'activité vivifiante des travaux que nous avons exécutés ensemble, reste à jamais confiés à la Mémoire pratique. Jetons les bases de l'association :

Nous travaillons le même exercice, soir et matin, aux mêmes heures fixées dun commun accord.

Je crois fermement à Témulation que donne cette simultanéité d'action : « Il travaille, là-bas, l'ami inconnu ; oseraîs-je être négligent, ne pas garder ma lampe allumée une demi-heure encore; n'aurais-je pas honte de flâner dans mon lit au moment Qxé pour le piochage quotidien? Il a peut-être déjà « assimilé » ou « reconstitué » ! Vais-je demeurer en arrière? Il y a même, je le sens, quelque chose de plus; il y a <( communication de pensée » ; les sciences psychiques ne peuvent pas encore affirmer cela; mais elles en ont l'intuition. Libre à vous de n'y pas croire, aussi longtemps que nous n'avons encore affaire qu'à une hypothèse ; mais vous croyez aujourd'hui à la télégraphie sans fil ; y auriezvous ajouté foi il y a dix ans? Et puisqu'on peut enregistrer ce qu'apportent des ondes électriques, pourquoi ne pourrait on ressentir les effets d'ondes psychiques, dont le foyer est aussi puissant, et n'est pas plus éloigné que celui de l'appareil transmetteur dans la radiotélégraphie ?

Nos correspondances s* espacent de quinze en quinze jours, ou de mois en mois.

•V 'pmm -^st a uj e jMÛ g poor i|De b tramîl n ut r.en ie hàtiL Q ânt ifOÊt mom taoUsâora- 'i^r -H: uni wona le Laisr «ie cfafaefaer. ':f •îXDe' r monter. *ie réfléchir, «ie >mnriiir& et (Fécrip* îintre lettres ^ <pie «^ette activité pKtfiEsofiêxe. intime, ^e poamîve siw pn|BifiBS d& nus oei^nputinas habitnriTi»,

Xoavre le fisn; num correspamiBiift me réçMMii rpiiiue ]cHir§ oa vu mw pins tard.

Toatai U» obsery^tfoiiB, tontes les discnaHoiH ii#>nt aiu;iieillie9 avec empressement, comme 4e bonnes mesas^rères cf înitiatÎTe et if Intérêt. Noins donnons notre &Tis inspiré par notre fçrjéi et notre jugement ; noos faisons assaut de perspicacité oa de flair ; noos noos efforçons de ^fwçner nne aodition d'accordeur de piano et fine vi5tion de marin an long coors afin de ftfirjirendre notre rival snr le sentier de la Pjfierre et de ces escarmonches, nous sortons uifiWhurn amis qu'auparavant, car nous nous nomuu'A rendus service mutuellement en nous Ufr<;nui h redoubler d'énergie, d'exactitude, à oornjipirrier davantage notremînimum d'erreur, h Inndrn avec plus de force vers le maximum d'oilort.

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Les correspondances peuvent avoir pour objet les langues vivantes — et même des exercices de Mémoire pratique !

Et ne vous imaginez pas que dans ces lettres nous traitions uniquement des questions de grammaire. Je n'y admets même que la grammaire expérimentale, j'entends les règles plus ou moins correctement formulées, mais qu'on a découvertes soi-même. Mon correspondant s'engage sur l'honneur à ne pas aller les chercher dans un traité. Ce qui occupe le plus de plaoe dans notre « mutualité », c'est, le croirez- vous? la phonétique. Nous faisons de la musique polyglotte par échange d'idées et d'expériences I J'ai enseigné le français à un jeune anglais habitant Callao, là-bas, au Pérou, et jamais sans doute je ne verrai mon élève ni, hélas I ne l'entendrai. Mais il m'a assuré que des Français lui avaient dit qu'il avait une bonne prononciation quand il parlait notre langue. Je suis fier de ce résultat.

Quant aux exercices de mémoire pratique, ils sont de beaucoup les plus variés et les plus intéressants. Vous n'en pourrez douter quand TOUS aurez pris connaissance de la seconde

partie de ma méthode. Il est bon de les alterner avec des exercices de Mémoire verbale, étude de morceaux ou conquête d'une langue vivante, selon le but général ou spécial qu'on vise en développant la Mémoire.

Notre association ii étend à dix correspondances.

Dix lettres de ma part; dix réponses de mon correspondant. Après quoi nous nous séparons, plus que jamais persuadés que le poète a rai. son quand il dit, avec sa mélancolie non exempte d'amertume :

Le vrai de Tamitié c'est de penser ensemble; Tout le reste est fragile, épargnons-nous Tadieu.

La méthode d'investigation, la discipline de travail sont fournies par mon livre ; la confiance en soi a été acquise au cours de nos exercices, que ferais-je désormais pour mon correspondant qu'il ne puisse faire lui-même? A cet ami, je conseille de m'écrire s'il arrive qu'il se heurte à une difficulté non prévue par lui — et peut-être par moi. Alors, de nouveau nous penserons, nous chercherons ensemble et nous trouverons. Et surtout il n'hésitera

pas, suivant mon conseil, à m'avertîp au cas d'une crise qui menacerait de détruire Tédifice que nous avons construit ensemble. Je connais à fond cette maladie intellectuelle et morale, et généralement j'en sais trouver le remède.

Ces deux cas exceptés, le silence et Tabstention s'imposent maintenant à celui qui fut l'initiateur. Allez I et puissiez-vous, de progrès en progrès, pousser plus loin que lui-même sur la voie qu'il vous a ouverte 1

Les personnes à qui j'ai pu persuader que l'exercice de la mémoire verbale est nécessaire pour le développement de la mémoire pratique, trouveront peut-être avec plaisir ici une liste de morceaux à apprendre, sans plus parler de ceux dont j'ai fait mention en différents endroits de ma Méthode. Je les classe autant que possible par ordre de difficulté, bien entendu au point de vue de ma mémoire. Commençons par la poésie :

V Amour mouillé , conte en vers de La Fontaine. Il est vraiment étonnant qu'avec sa musique discrète et son rythme à tout moment brisé pour l'enjambement, cette petite pièce

soit si aisée à apprendre. La raison de cette facilité réside, je pense, dans l'enchaînement très étroit des idées. Comme contraste, prenez ensuite le

Premier sourire de printemps, de Théophile Gautier. Peu d'enchaînement, et môme peu d'idées, mais de la musique. Si vous êtes un auditif, vous vous ferez un jeu de ce morceau ; sinon il y a beaucoup à parier que longtemps vous intervertirez les strophes.

Voulez-vous une fanfare de trompettes aussi éclatantes que seront celles du Jugement dernier ? écoutez :

Le Cid, de Barbey d'Aurevilly. Aussi bien les visuels pourront-ils également s'en donner à œil que veux-tu parmi les ors, les rubis,' les flamboiements de toute sorte.

Après ce tintamarre, une pièce toute fine et gracieuse de Louis Bouilhet, fournira le repos désirable

Le Tvng'Wang-Fung , Que le titre chinois ne vous effraie pas ; il n'est là, assez rébarbatif, que pour faire ressortir la légèreté exquise du poème, mais tenez-vous en garde contre le vers délicieux :

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Si c'est la fleur qui chante, ou l'oiseau qui fleurit,

car il pourrait vous jouer de mauvais tours.

Je donnerai satisfaction aux esprits philosophiques en leur conseillant quelques sonnets de

SuUy-Prudhomme : La blanche vérité dort au fond d'un grand puits et Je voudrais bien prier, je suis plein de soupirs ;

De Hérédia : Michel-Ange et le Lit»

Aux âmes mélancoliques et tendres, j'indiquerai la pièce trop peu connue du comte de Pimodan :

L'Oraison funèbre dun scarabée :

Par un de ces soirs froids d'octobre où rien ne

[bouge...

Aux délicats, amateurs de simplicité raffinée, un joli iVoéf/ de Jean Aicard :

La chanson du chevrier.

Pour vous exercer aux énuméraUons, prenez les

Rêves ambitieuxj de Joséphin Soulary :

Si j'avais un arpent de sol, mont, val ou plaine...

Ainsi qu'une chanson, très lestement tournée de Désaugiers :

U atelier du peintre.

Comme morceaux classiques, je me contenterai de signaler : Le récit de la bataille, du Cidy une tirade du Fâcheux, le plan de conquête de Mithridate, et deux ou trois fables, par exemple : Les Animaux malades de la peste y les deux Pigeons, le Paysan du Danube.

Au sortir du grave classique, si vous voulez vous récréer un moment, jouez du Mallarmé, apprenez Ténigmatique sonnet :

A la nue accablante, tu Basse de basalte et de laves.

mais ne vous attardez pas trop à ces arpèges compliqués : il s'agit de divertir la mémoire, non de la désespérer.

Ainsi que je l'ai indiqué dans ma Méthode, vous alternerez la poésie et la prose. Ne croyez pas que celle-ci offrira beaucoup plus de difficulté que celle-là. Le rythme particulier à chaque écrivain compensera bien vite l'absence des rimes.

Je conseille de commencer par la prose moderne, qui est légère, composée de phrases courtes, aisée à saisir et à retenir ; puis de parcourir successivement les deux siècles clas-

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sîques, le xviii®, qui est bien le père du nôtre, et le XVII®, qui est plutôt le fils de l'antiquité, du latin surtout, et qui s'inspire de la longue période cicéronienne. Enfin n'oubliez pas de faire quelques excursions dans notre opulent XVI® siècle.

Ainsi prenez d'abord une belle page de Mérimée dans Colomba ou Maleo Falcone.

Le début du roman de Claude Tillier : Mon oncle Benjamin, dont on vient de faire une édition populaire, et ses Adieux à sa mère et à la vie, autrement émus et sincères que les déclamations de Gilbert. Je communiquerai volontiers ce petit chef-d'œuvre qui, je crois, ne se trouve pas en librairie.

Comme contraste, un passage de Salambô :

La Mort des Mercenaires et un Tête-à-tête, de Taine ; une page de Chateaubriand et une de M°^« de Staël.

Dans le xviii® siècle, vous prendrez Voltaire et Rousseau, mais n'oubliez pas Diderot ; dans ce môme siècle, et non dans le précédent, vous placerez La Bruyère et la marquise de Sévigné.

Le XVII® siècle sera représenté par Pascal et Bossuet. Gela suffira pour apprendre à la

mémoire l'exercice avec chargement de gros bagages.

N'hésitez pas à vous attaquer à Rabelais et prenez, entre autres passages « de haute graisse» — et si faciles à retenir I — la Défense de l abbaye de Seuillé, par frère Jean des Entomeures. Aux habiles et aux courageux je recommanderai le tableau de la Tempête, selon Panurge et frère Jean.

Si Ton m'en croit, on suivra le même ordre pour les scènes à jouer que pour les pièces à dire. Nous incarnons facilement les personnages d'une comédie moderne ; mais il faut de l'expérience et de l'acquis pour galvaniser le théâtre classique.

L'art dramatique contemporain est d'une richesse presque effrayante ; pour lui faire des emprunts on n'aura que l'embarras du choix.

Signalons seulement, au hasard du souvenir :

Dans le théâtre en vers : le Flibustier, de Richepin, notamment la très belle scène du vieux Legoez, glorifiant la mer, et de Pierre vantant la terre receleuse de trésors.

Comme pièce en prose, le Duel, de Lavedan, les explications entre les deux frères ou dans

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les Vainqueurs, de Fabre, la scène si amusante, si vraie, si forte où Redan, le financier véreux, fait tomber dans ses filets M* Daygrand, Thomme intègre, Thabile avocat.

Dans le thé&tre romantique, Buy-Blas^ la proposition de don Salluste à don César.

Une petite pièce, supérieurement écrite et toute pétillante d'esprit, de Legendre : Pylade, servira de transition entre le théâtre moderne et le théâtre classique. Pour ce dernier, connu de tous, je crois pouvoir me dispenser de donner des indications.

Sur demande de mes lecteurs je fournirai tous les renseignements nécessaires au sujet des scènes et des morceaux cités, et d'autres encore, soit pour le travail isolé, soit pour une tâche à entreprendre en commune Le travail que je conseille sera fait non au point de vue littéraire mais spécialement pour la mémoire, bien que les deux études aient trop de rapports et des attaches trop étroites pour pouvoir être jamais nettement séparées.

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