‹ Pour développer notre mémoire par l'audition, la vision, l'idée;Chapitre 20 sur 32 · LANGUES VIVANTES · texte numérisé non relu

LANGUES VIVANTES

Unité de la Mémoire. — Appellations diverses. -^ Acquisitions définitives. — Traits d'union. — Difficullé de reconstitution des noms propres. ^ Moyens de former les chaînons mnémoniques. — Unions logiques, « bizarres » par exception. — L'instantané. — Le système de Leibnitz pour fixer les dates. — Intérêt qui s*attache à la mémoire des nombres et musique particulière. — Le calcul mental. — L'harmonie étrangère. — Comparaison et contraste* — Accent tonique. — Exposé d'un enseignement basé sur le phonétisme. — Mise en pratique. — Règle de conduite. — Épreuves d'endurance. — Une seule vraie épreuve fluidique. — Réponses à diverses questions intéressantes.

Nous sommes arrivés sains et saufs à notre première étape. Soufflez un moment si vous

êtes hors d'haleine, mais j'espère que vous et moi, nous nous sentons plus gaillards qu'au début de nos études, parce que nous avons aoquis, avec la souplesse de la mémoire visuelle, auditive, active, observatrice et logique, une pleine confiance en notre faculté de Vouloir. Donc, en marche vers le but de nos travaux :

la possession de la Mémoire pratique.

Dès Tabord, sur la route que nous allons suivre, un mot va vous ouvrir des perspectives enchanteresses à l'horizon mnémonique.

Il n'y a qu'une mémoire, une seule.

Mais alors toutes celles que vous venez de nommer, qui toutes, il est vrai, rentrent dans la grande catégorie de Mémoire verbale ? Celle-ci serait-elle la même au fond que la Mémoire pratique? Vous l'avez dit. Notre faculté de souvenir est unique mais on peut, pour la clarté de l'exposé lui donner différents noms, d'après la matière sur laquelle elle s'exerce : ici les mots, là les actes de la vie journalière; ou d'après les organes et les facultés qui lui fournissent des éléments d'activité avec les moyens d<« vivifier ces éléments, de les classer, de les fixer.

Puisqu'il n'existe au fond qu'une mémoire»

la conséquence s'impose r ioui ce que nous avons acquis jusqu'à ce Jour dans le domaine verbal va nous servir dans le domaine pratique et ^adaptation du verbe au fait sera d'autant plus rapide et aisée que nous n'avons jamais séparé le mot de l'idée, de l'expression, de l'action et du jugement.

Telle est la récompense que je tenais en réserve pour vous.

Mais pourquoi avons-nous commencé par les mots, plutôt que par les faits et les actes ?

Parce que, je Tai dit, le domaine verbal est un champ d'action très vaste et d'un accès très commode. Toute méthode basée sur la nature et la raison va du facile au difficile, c'est-à-dire, ne nous y trompons point, du compliqué au simple. N'est-ce pas ainsi que procède la nôtre? le facile et compliqué, c'est le verbal ; le difficile et simple, c'est le pratique.

Entre les deux, les noms propres, les nombres et les langues vivantes nous serviront de traits d'union ; la matière appartient encore au verbal, mais les nombreuses applications qu'elle trouve dans les occupations journalières entrent déjà profondément dans le domaine pratique.

Les noms propres ! Voilà pour bien des gens la bouteille à l'encre, une encre bourbeuse dont ils ne peuvent plus faire aucun usage. On entend dire chaque jour: «c Moi, je suis brouillé avec les noms p^^opres ». Cela ne se voit que trop ; mais répondez en toute sincérité ? Qui fut la cause de cette brouille? Serait-ce par hasard la Mémoire ? Je me doute que c'est vous plutôt à vous entendre recourir cent fois le jour aux « machin... chose... vous savez... Âhl ma foi tant pis, ca me reviendra tout à l'heure ». Et puis vous n'y songez plus, et vous avez obéi une fois de plus à la loi du moindre effort. Croyez-moi, faites la paix le plus tôt possible avec la mémoire des noms propres ; si vos atermoiements continuels l'affaiblissent, ils sapent aussi votre volonté. Vous finiriez par être incapables, en certaines occasions, de désigner les objets les plus ordinaires que par les odieux chose et machin*.

La reconstitution des noms propres est difficile, qui ne l'a éprouvé? Difficile surtout quand elle doit être instantanée, cas le plus fréquent : dans un cours, une conférence, une plaidoirie si l'on s'est laissé aller à l'improvisa-

lion ; dans une transaction commerciale lorsqu'on n'a pas d'écrits sous les yeux. Nous n'avons pas à chercher bien loin la cause de cette difficulté. La mémoire est un enchaînement, et le nom propre ne se lie à rien, prétend-on. Il serait plus exact de dire que les chaînons sont ici moins nombreux et moins solides ; ajoutons que le nom commun, d'un usage beaucoup plus fréquent que le nom propre, pénètre plus profondément que lui dans l'inconscient. Le nom propre ne désigne-t-il pas une personne, un pays, un monument, etc.

Donc l'enchaînement existe, mais il nous inspire peu de confiance, car à considérer ainsi le rapport, il n'y a ici qu'un seul chaînon. S'il vient à se briser, nous le forgerons à nouveau ou le resouderons.

Le nom d'une personne m'échappe tout à coup, quand j'en ai un besoin urgent ? je n'attends pas qu'ils me revienne lorsque je n'en aurai plus que faire. Il me le faut à présent I J'évoque la personne avec tous les détails qui peuvent lui donner vie et la rendre intéressante pour moi, les circonstances dans lesquelles je l'ai connue, me demandant si elle m'est sym-

iO

pathique ou antipathique (vision et sentiment), pourquoi ? m'a-t-elle fait du bien ou du mal (logique) . J'entends aussi le son de sa voix, son accent particulier (audition), son allure (action) et très souvent un détail bizarre noté au vol par une des formes de la mémoire fait surgir le nom rebelle dans mon souvenir amusé.

Mais il s'agit souvent d'un homme que je ne connais pas et que je dois renoncer à connaître personnellement, puisqu'il est séparé de moi par le temps : le nom d'un personnage historique. Gomment le fixer ? comment le ramener s'il s'est échappé? La première fois que je le rencontre, l'écrirai-je un certain nombre de fois en grands caractères ? Le procédé est bien artificiel; il me déplaît aussi parce qu'il est trop exclusivement visuel ; il faudra en tout cas le clamer avant de \% figurer. Toutefois c'est à l'observation que j'aurai recours de préférence pour constituer des chaînons. Si c'est par exemple le nom d'un général que je veux m'assimiler, j'unirai son nom à celui d'une de ses victoires ou de ses défaites.

Metellus-Scipion : Thapsus — KellermâDn : Valmy.

Je cite à dessein des noms de second plan, car pour ceux de personnages de tout premier ordre, la précaution serait superflue : la fréquence de leur emploi les a fait passer au tréfond de l'inconscient et il serait assez puéril de relier César et Pharsale, Napoléon et Âusterlitz. Sauf le cas d'amnésie accidentelle, ces noms-là ne peuvent plus me fuir. Le nom d'un homme d'État sera uni à celui d'une de ses réformes politiques, le nom d'un inventeur à celui d'une de ses découvertes. Je cherchais tout récemment le nom d'un acteur célèbre du xviii® siècle; il résistait, le traître I Je n'aurais eu qu'à le cueillir dans l'ouvrage de M. Jusserand : « Shakespeare en France », mais je m'en gardai bien, c'eût été donner une béquille à ma mémoire et jamais je n'y consens. J'allai le chercher dans la compagnie de Ducîs, de Voltaire, de Letourneur, dans la mêlée shakespearienne de l'époque et le voici : Garrick I II ne m'échappera plus.

Un degré de plus dans la difficulté : d'autres hommes sont nos contemporains, mais l'espace les sépare de nous; peut-être ne les connattrons-nous jamais ni de vue^ ni d'audition ; les

renseignements que nous avons sur leurs a circonstances ambiantes » se réduisent à peu de chose. Un commerçant exportateur ne connaît la plupart de ses clients que de nom, mais ce nom, il a intérêt à pouvoir se le rappeler instantanément : il portera toujours sa tête avec lui, tandis que ses livres peuvent être volés ou détruits, ne pas se trouver à portée de la main. Eh bien, pour les retrouver au besoin il faudra dès Tabord les avoir liés d'une façon quelconque à un objet concret ou à une idée. Je peux me comparer en ce point à l'exportateur car je ne connais pas, en chair et en os, mes correspondants et il m'est avantageux de reconstituer à volonté leur nom et leur adresse. Chaque fois donc qu'un nouvel aspirant mnémoniste se présente, je m'efforce de grouper autour de lui les remarques les plus sensées qu'il m'est possible de trouver : Lafont s'unira sans trop grimacer à La Fontaine et rue de V Arbre-Sec à la fable : le Chêne et le Roseau, Mais à défaut de logique, je suis contraint de recourir à la bizarrerie, comme dans le cas des énumérations, vous vous en souvenez? Tâchons, dans cette passe désespérée,

que la bizarrerie ait le masque comique et que Désiré Vincent à Cahors devienne (J'ai) désiré, vingt cent (fois) (être) hors (de ce) cas... (extraordinaire) 1 Nous savons que cela ne tire pas à conséquence et que l'inconscient déblaiera toutes ces scories. D'ailleurs je me garderais bien ici de rien suggérer : l'infraction à la loi raison et nature ne sera tolérable et ne perdra quelque chose de son caractère artificiel que si le délinquactt est inventeur; et encore ne devra-t-il pas abuser de la licence. Mais j'avouerai que la cocasserie a eu parfois autant de part que l'inconscient à l'évocation du nom d'un correspondant avec qui je n'étais plus en rapport depuis des années.

Ce sont là des reconstitutions faites à tête reposée et, objectez-vous, en fait de réminiscences de noms propres, il nous faut, en général, des instantanés ; c'est à leur défaut que nous employons les machins choses ; rien ne nous les donnera. Vraiment ! et l'exercice, et l'habitude de la discipline mnémonique, vous n'y songez plus? En physiologie on est allé jusqu'à soutenir que le besoin crée l'organe ; je crois l'affirmation aventurée, car où il n'y a rien la

nécessité même perd ses droits ; mais à coup sûr le besoin est dans l'évolution un agent puissant. Mettez donc votre mémoire dans la nécessité de retrouver les noms propres perdus par sa faute, harcelez-la jusqu'à ce qu'elle vous ait obéi, et peu à peu elle arrivera à la rapidité, un jour elle fournira des instantanés. Sachant que le maître ne la laisse point en repos avant qu'elle ait obéi» elle préférera obéir tout de suite.

Autrefois, dans tous les examens d'histoire on demandait des dates et des dates encore; véritable poire d'angoisse qu'on a reléguée aujourd'hui au musée des antiques tortures. Aujourd'hui on irait plutôt à l'excès contraire : plus rien I J'imagine que mon neveu bachelier ignore la date de la guerre de Crimée autant que celle de la guerre de Cent ans. La fixation dans le temps des événements historiques notables a pourtant son importance; sans elle les événements eux-mêmes ne se dessinent plus nettement devant l'esprit. Mais comment se les assimiler et les reconstituer ? Cette question a toujours préoccupé les mnémonistes. Leibnitz avait imaginé la combinaison suivante ;

Représentez chaque chiffre de 1 à 9 et le par une lettre ou groupe de lettres au moyen desquelles vous formerez de petites phrases se rapportant de loin ou de près au fait historique. Cela peut être de quelque utilité*. Mais, Sei" gneur I épargnez-nous des potions amères dans le genre de celles que voulait nous faire avaler un mnémoniste de ma connaissance :

pour se rappeler la bataille de Lens, par exemple, il fallait se dire : « Je lance du pain à la girafe du Jardin des Plantes ». Ah I non ! non I nous aimons parfois les bouffonneries, mais à condition qu'elles soient courtes, et s'il nous fallait apprendre ainsi l'histoire de France depuis les Gaulois jusqu'à la «Séparation»...

nous préférerions tout de suite le cabanon.

Aussi bien la mémoire des dates n'est qu'une petite sous-variété de la grande mémoire des nombres en général, qui présente infiniment plus d'intérêt pratique. Commerçant éloigné en ce moment du siège de mes affaires, je veux me rappeler, sans consulter mes livres, combien je dois à un fournisseur, combien un client me doit ; industriel, entrepreneur de travaux, à combien s'élève dans la première quinzaine

IM LA If ÈMOIRE PRATIQUE

la paie de mes oavriers ; banquier, agent de change, la cote de telle valeur qui m'intéresse particulièrement; policier, le numéro d'un titre au porteur qui a été volé ; professeur enfin combien de leçons orales j'ai données à un élève, combien de lettres j'ai échangées avec un correspondant. Irais-je alors comme pour la bataille de Lens, jeter du pain..., etc. ; ma foi autant vaudrait jeter le manche après la cognée.

Par bonheur, deux auxiliaires bien plus efficaces se présentent à nous : Pintérêt et la mtisique des nombres.

Pour l'histoire, l'intérêt sera celui qui nous a servi d'aiguillon dans l'acquisition de la connaissance et si le fait de la découverte de l'Amérique m'intéresse il s'unira intimement dans mon esprit à la date 1492 que je fais sonner très haut après avoir clamé l'événement. Mais dans les affaires l'intérêt signifie l'intérêt pécuniaire, et fiez-vous à celui-là pour emporter le morceau I préoccupation bien légitime quand elle ne tourne pas à l'âpreté du gain, car enfin l'argent nous permet de vivre et il faut vivre avant de philosopher. Et la musique des nom-

bres? Elle existe, et encore on coup, quand elle s'unit à Fintérèt deuxième du nom, cette musique a des propriétés singulièrement fixatives et reconstitutives. Demandez-moi pourquoi, quand je vivrais cent ans je ne pourrais oublier le numéro 75. 83. 90. 50 qui bourdonne à mes oreilles sur ma moindre injonction I

Mais quelles gammes exercerons-nous pour acquérir cette musique (( numérale »? Le cal-* cul mental. Rien de comparable à lui pour assouplir les plus dures circonvolutions du cerveau. Vous ne vous doutiez pas que la mémoire jouât un tel rôle dans ce calcul; vous vous contentiez de dire : je n'ai pas la bosse I Défaite trop commode. Il n'y a bosse qui tienne; chacun de nous peut développer sa faculté mnémonique sous toutes ses formes. Or, les cas anormaux de Mondeux et d'Inaudi ont fourni l'occasion de s'assurer que le visuel et l'auditif jouaient un rôle prépondérant dans le calcul de tête. Je ne vous demande pas de rivaliser avec ces prodiges, pas même avec certains caissiers des grands magasins qui tous pourtant n'ont pas, je pense, le calcul inné, mais qui font du calcul mental une spécialité. Il n'en

I6S LA MÉMOIRE PRATIQUB

reste pas moins que cet exercice, à petite dose, est excellent et que le maniement des nombres sans écriture, a sa grande utilité dans les affaires et dans toute activité pratique.

En premier lieu, poussez l'étude de la table de multiplication jusqu'à 20 au moins, de façon que vous puissiez dire avec autant de facilité et sans plus de conscience apparente 3 fois 17, 51, que 3 fois 1, 21. Abordez ensuite la table d'addition, et un jour, qui n'est pas éloigné, vous ne direz plus 17 et 45... 7 et 5, 12, 4 et 1, 5 ; 5 et 1, 6-62; cela c'est de la vision ; ni 45 et 10, 55; 55 et 7, 62; cela c'est de l'analyse et les deux procédés pèchent par la lenteur, mais 45 et 17, 62; c'est de l'auditif rapide, d'abord conscient, en attendant l'inconscient instantané. Pour l'étude pratique de cette table j'écris (il le faut bien ici) les nombres de 11 à 99 sur de petits carrés de papier, je les tire deux par deux, j'énonce les parties et je force la proclamation de la somme à suivre d'assez près, de très près, de tout près, enfin instantanément. Ne vous figurez pas que ce soit là un des douze travaux d'Hercule. Mais c'est un exercice un peu plus simple, par consé-

9Dent plus difScile que révocation d'un nom propre.

Sentez-vous la nécessité de parler, de lire, d'écrire une ou plusieurs langues étrangères? NTpas somme s maintenant pr éparé s à^ en attaquev rétude et dans ce domame éminemment pratique, la mémoire verbale développée pa- Liemment d'après notre méthode nous sera d'un merveilleux secours. Si j'ai pu vous donner un Qiuditif délicat, subtil, amateur de bonne musique, l'occasion ne vous manquera pas ici de me vouer quelque reconnaissance. Et comment le faire ? en redoublant d'ardeur, de ténacité, de patience surtout et en devenant des polyglottes de première force pour avoir pratiqué mes exercices de linguistique musicale avant de lire, avant d'écrire.

Car c'est pour nous le dogme intangible :

un lanjiyage est avant tout une musique, et bien longtemps après qu'elle a volé sur les lèvres des hommes, elle est un jour représentée par des signes conventionnels. La musique fait à I ce point partie intégrante de notre moi que des patois, qui ne sont plus parlés, demeurent

encore à Tétat d accent dans la langue qui s'est substituée à eux. Par contre, saisissez mal au début des études Taccent d'une langue étrangère^ soit par suite d'une méthode irrationnelle ou d'un enseignement vicieux, soit faute d'un auditif assez sensible, il vous sesa très difficile plus tard de vous corriger : l'instinct, l'imitation musicale, l'emportera à tout moment sur les meilleures intentions de réforme. Un de mes amis a épousé une Anglaise; chaque année, durant la « season » il habite Londres; il possède sa grammaire comme peu d'Anglo-Saxons eux-mêmes peuvent s'en vanter; par malheur, il ne parle pas l'anglais.

Quelle plaisanterie I Non, il parle le français en employant des mots anglais. La lettre est gravée dans son visuel, la musique fait défaut à son auditif et à son expression *.

La linguistique possède deux excellents instruments d'observation que nous allons employer : la comparaison et le ^Ç?fî*û^fç. Je signalerai tout à l'heure un plaisir particulier qui découlera de l'observation : le plaisir de la surprise.

Après ce que je viens de dire on ne doute

plus qu'il faille d'abord entendre le mot étranger; j'ajouterai qu'il faut V entendre avant d'en connaître la signification^ pour que le son accapare l'attention tout entière. La curiosité est aussitôt éveillée. Que viens-je d'entendre ! Cela est-il comparable à quelque chose dans ma langue maternelle ? — Où cela est-il complètement différent?

Je suis d'abord frappé par un son très gourmand qui semble vouloir manger les autres.

J'ai découvert l'accent tonique.

Je m'aperçois bientôt que certains sons, principaux ou secondaires, ont une musique vraiment étrangère, que pour les émettre, celui qui me parle doit imprimer à ses mâchoires, à sa langue, à ses lèvres des mouvements que le français nemploie pas, que parfois il mâche ses mots, parfois ouvre la bouche dans toute son ampleur et brusquement la referme comme s'il voulait mordre et parfois, enfin, se racle le gosier d'une façon inquiétante.

Soudain voici un mot que je connais. Seraitce un Français émigré à l'étranger ; est-ce par hasard que l'étranger ressemble à un Français?

Maintenant, j'ai hâte de savoir ce que veulent dire tous ces mots I ; Je refuse de vous satisfaire encore. L'ins-

tinct n'a pas accompli toute sa tâche; après la curiosité qui a nourri l'auditif, je veux que CaI I l'imitation s' efforce de reconstitue r. Répétez j 1 t ous les mots que je viens d'employ er. — Je ne ^^ . me souviens pas dun seul! — En êtes-vous 2 sûr? Allons, le' maximum d'effort I — Atten-

2|J**^ dezl celui-ci... et encore cet autre... (ressemblants ou contrastants,peu importe ; en général les contrastants se présenteront les premiers, leur musique différente nous aura plus vivement frappé). A présent, amenons les retardataires, répétez-les plusieurs fois de suite après j moi.

Même exercice à notre prochaine réunion. — Cette fois, rien n'est resté! — Vous vous l'imaginez, mais remarquez comme après une simple répétition du maître, votre reconstitution s'opère plus aisément. Il était donc resté quelque chose, une trace au moins, dont un Tf £^ second, un troisième exercice feront un sillon que vous ne pourriez plus détruire quand vous le voudriez. Dans ce sillon creusé par l'instinct

auditif, il est temps de semer le bon grain de rîntelligence.

Je VOUS d onne la significatio n des mots pro nonces jusqu^ici et dans nos leçons suivantes ^

je les assemblerai en de pet ites j ah^ft gps où s'intercaleront des mots inconnus, levain de curiosité nouvelle.

Et quand vous serez comme chez vous dans votre minuscule domaine phonétique, alors, seulement alors, je vous ouvrirai le domaine visuel : j' écrirai les mots, les phrases au tableau. T^

Surprise, coup de théâtre annoncé : Com- ^t/v^ menti c'est ainsi que cela s'écrit? Oui, toute orthographe est imparfaite et, de plus, la langue écrite évolue moins rapidement que la langiie parlée. Vous voyez le mot figuré par des lettres, reconstituez les sons d'après l'auditif précédent ; que la lettre ne soit pour vous qu'un aide-mémoire et n'ait aucune influence sur renonciation. Ne vous avisez pas de prononcer des lettres qui n'existaient pas pour vous quand rien ne pouvait encore vous faire soupçonner leur présence; je me fâcherais tout rouge. Sachez qu'ici plus que jamais l'auditif doit oommander en maître.

Avez-vous réussi à conserver la prononciation correcte en dépit de f orthographe? J'efface ce qui se trouve au tableau et je vous demande de reconstitue r d'abord en silence, puis en prononçant les mots à mesure que vous les écrivez. Si ces exercices sont alternés et gradués comme il convient, quelle gymnastique ne feront-ils pas exécuter à la mémoire

; auditive et à la visuelle, donc à la Mémoire^

i faculté unique mais multiforme.

11 nous reste à découvrir la gramma ire, rien que cela. Observation, à la rescousse! remarquez curieusement, examinez à la loupe de votre attention, analysez, synthétisez et concluez. Bien entendu, je vous aiderai, je donnerai quelquefois au travail le coup de main du contremaître mais n'attendez pas que je vous serve la besogne toute faite. Quand nous aurons trouvé une solution quelconque, quand nous aurons bien ou mal taillé notre règle.

*J nous la soumettrons au contrôle d'un traité de grammaire et, le cas échéant, à constater le dllîaïïrnous saisirons ce qui a causé l'erreur. Quelquefois c'est la grammaire qui a tort et notre logique n'encourt aucun blâme, mais on

ne peut que s'incliner devant l'usage, même absurde. En tout cas, le plaisir de la découverte aura fixé le point qui aurait glissé et se serait perdu si nous l'avions aussitôt élucidé au moyen d'une formule toute faite, et sans nous donner la moindre peine.

Précisons les détails après avoir donné le plan général de nos travaux.

Quels seront les premiers mots que j'énoncerai? Autrefois je nommais les objets qui m'entouraient mais encore une fois le visuel risque de faire du tort à l'auditif. Toutefois le procédé n'est pas mauvais pour les enfants car enfin le visuel est ici une vision d'objets, non de mots, en outre on peut de la sorte recourir tout de suite à des mouvements qui empêchent l'attention de s'endormir. Mais l'adulte a la volonté d'apprendre et son activité intellectuelle développée demande à s'exercer sur des idées plutôt que sur des choses. Cet enseignement par l'attouchement de crayons, porte, plume, morceaux de craie, chaises ou lampes est pour lui vraiment trop rudimen taire et devient bien vite fastidieux; même s'il se complète d'images noires ou bariolées. Aussi je préfère

Là MÉMOIRE PRATIQUB

commencer par lui donner le temps présent des verbes être et avoir, le principe de l'existence : je suis ; puis, le pivot de l'intérêt que nousmêmes et nos semblables prenons à l'existence : j'ai, tu as, il a, etc. Cela compris et fif I /eppris, j e dis jne très cour te hîstmrft Je fais ^^ \ I exploser la syllabe tonique de chaque mot ; ne I / craignez pas l'exagération : elle ne s'atténuera 1 que trop |dans la suite des exercices. J'invite mon auditeur à devenir mon collaborateur et à répéter après mo i; il s'en tirera clopindopan^maîs "J'exige du moins que l'accent et la prononciation soient irréprochables ; nous répéterons autant de fo is qu'il le faudra . Je brouill erai tous l es mots, J e^^^ p re ndrai cha.cu n d'eïïx"au nasard, je le prononcerai e t le f erai prononcer, j e ^ recomposerai les phrases et

Il'hTsîoire mêmg ; bref, nous nousTîvreronsl tous les exercices imaginables d^ssimilation et de reconstitution. Aides de nos éléments bruts dont nous avons saisi la forme et la signification, nous partons à la découverte du mécanisme qui façonne ces éléments, nous constituons un embryon de la grammaire.

Passons à l'étude d'un deuxième morceau;

NOMS PROPRES, DATES ET NOMBRES m

j'engage la responsabilité de Télève. Prenez-y garde : si vous déclarez inconnu un mot que nous avons entendu et vu dans le premier morceau, je saurai que l'inconscient n'a pas accompli son œuvre et je réclamerai la reprise de l'exercice du conscient, j'insisterai sur la nécessité d'un redoublement d'attention à l'avenir. D'un deuxième morceau à un nombre indéfini de morceaux nous élargirons sans cesse le champ de notre connaissance. Souvent je donnerai à l'étudiant un rôle actif : d'élève il deviendra maître; c'est lui qui me fera la leçon, sur la matière précédemment employée. Nous essaierons aussi de converser en employant les éléments dont nous avons la pleine disposition, et point d'autres.

Notre règle invariable de conduite sera :

Ne jamais nom avancer sur un terrain nouveau sans nous assurer que celui que nous quittons est solide sous nos pas jusqu'au tréfonds et nous assurer de temps en temps que les terrains parcourus précédemment sont restés fermes^ eux aussi.

Ne laissons pas d'ennemis en arrière, pas d'hésitation, pas de demi-connaissance, pas

d'à-peu près. Car c'est ici qu'un inconscient profond, inébranlable en toutes circonstances sera nécessaire. Vous vous croyez sûr de posséder un mot, une locution, parce que dans notre salle de leçons, vous les trouvez quand vous voulez et les reconnaissez quand ils passent. Mais s'ils sont amoindris par une énonciation très rapide ou transformés par une prononciation populaire, pourrez-vous encore les saisir au vol ? Et sous l'empire de la nervosité, en présence d'étrangers, quand le temps presse, au guichet d'une gare, dans une réunion où il s'agit de faire prévaloir votre avis, serez-vous toujours capable de reconstituer instantanément? On ne possédera jamais trop, afin de posséder assez en un besoin urgent.

Donc dans l'étude des langues vivantes plus encore que dans celle des morceaux de vers ou de prose, mult iplions les évreuves, épreuves d' endurance et épreuves fluidiaues .

Aussi bien les épreuves d'endurance s'imposeront-elles à chaque instant. Je l'ai dit déjà : l'étude d'un nouveau morceau passera tout de suite la connaissance à un crible très serré et

fera voir si elle est parfaite, insuffisante, défectueuse OU nulle. Pas de subterfuge, pas d'évasion possibles, pas de petite habileté qui vaille. Si vous hésitez, si vous savez mal vous ne savez pas du tout.

Par contre, les épreuves fluidiques sont rares et ingrates. J'ai, à diverses reprises, essayé d'organiser un « cercle de conversation », jamais je n'ai réussi et partout j'ai vu l'organisation de cercles et sociétés polyglottes aboutir en fin de compte à un insuccès pareil au mien. Les étrangers qu'on attire, s'ennuient et désertent bientôt, les élèves ou adhérents sont de force différente et se gênent mutuellement ; ce sont toujours les mêmes qui parlent, les habiles ou le s hardis ; les autres se taisent, se découragent abandonnent la partie. La grande épreuve fluidique, la dernière mise au point indispensable reste donc le séjour à V étranger.

Est-ce à dire qu'il faille partir sans préparation aucune, ignorant tout de la langue qu'on veut acquérir ? Nullement. Vous voulez courir avant de marcher, vous tomberez; vous prétendez tout apprendre d'un coup, vous

saurez mal.

Le temps n'épargne pas ce qu on a fait sans lui assure ce grand démolisseur de Voltaire qui, cà et là a édifié quelques solides vérités. Celle-ci estinébranlableet inéluctable; elle apparaît ainsi dans toutes les sphères de Tactivité humaine. La nature agit lentement, l'homme ne saurait mieux faire que de l'imiter en cela. Si vous nous avez suivi pas àpas avec courage, avec opiniâtreté, si vous avez subi patiemment toutes les épreuves d'endurance, la grande épreuve fluidique finale ne sera plus qu'un jeu, l'affaire d'un mois au plus en pays étranger. Au bout de ce temps vous serez là-bas chez vous, comme vous étiez ici môme et votre séjour ultérieur n'aura plus pour vous qu'agrément et profit.

Des correspondants m'ont posé certaines questions auxquelles je répondrai ici parce qu'elles intéressent tous mes lecteurs qui étudient les langues vivantes.

Faut-il, dès le début des leçons, employer I exclusivement la langue étrangère?

Je n'y vois pas grand avantage pour la mémoire et j'y trouve un grand inconvénient pour la logique. Nécessité est mère d'inventioiiy dit-on. C'est vrai ; mais qui empêchera

d'imposer de temps k autre cette nécessité à relève ? Â quel moment ? Quand il aura à sa disposition les éléments nécessaires pour la matière traitée.L'astreindre en tout temps à cette même obligation serait Texposer à des erreurs et lui faire perdre son temps. Une heure de travail intelligent, lumineux, vaut mieux que des semaines d'agitation dans les ténèbres.

Faut-il s'efforcer de penser en langue étrangère?

Jamais je n'ai compris cette expression « penser en une langue ». Le langage est un instrument de la pensée, il n'est pas la pensée et si je parlais toutes les langues du monde, j'aurais à ma disposition une infinité d'instruments, je n'aurais jamais qu'une nature et une pensée. Eh quoi I vous voudriez que ce pianiste à qui il plaît d'apprendre le violon, sente désormais en violon ? Il n'a jamais eu et n'aura jamais qu'un sentiment, celui que la Nature lui a donné! Non, décidément, je ne comprends pas.*

Le seul exercice doit-il ôtre la conversation?

Non certes I Je suis, vous le savez du reste, un chaud partisan de Tauditif , mais je ne lui

permets pas d'empiéter sur le rôle de la vision, moins encore sur celui de Tintelligence. La conversation, réduite à ses seules ressources, tourne perpétuellement dans le même petit cercle. Pour soutenir l'intérêt de ma mémoire il faut continuellement de nouveaux mots évocateurs d'idées nouvelles. Songez que le plus riche causeur n'a guère que douze cents mots à sa disposition et que l'écrivain le plus pauvre en emploie de deux à trois mille^. Brisons donc le petit cercle par la lecture à haute voi x. Ma mémoire exercée aspire au maximum d'effort, et de plus je veux qu'elle s'emploie au service de ma langue maternelle autant qu'à celui de la langue étrangère. Brisons encore le cercle parla traduction. Horreur! en revenir au système vieux jeu du thème et de la version ? Vieux jeu, soit! mais jeu excellent quand il est bien compris. Je ne prétends pas reprendre la traduction mot à mot du temps jadis pas plus que le thème à coups de grammaire et de vocabulaire avec des gentillesses comme : « Le soulier de l'ami de mon père est-il grand et étroit ? Non, mais celui de la fille de notre voisin est petit et large ». Entre ces exercices ineptes et

le thème intelligible, et intelligemment combiné pour faire travailler Fintelligence et le jugement, entre le pénible interlinéaire et la traduction à vue, quelle distance n'y a-t-il point ! Nous tenons peut-être ici la tâche mnémonique supérieure, si elle est exécutée sous rinspiration d'un goût impeccable; et la recherche de la perfection dans le fond et la forme, dans la pensée et dans son expression, ne peut trouver meilleure occasion de déployer ses talents. L'excellent traducteur à vue est presque aussi rare que l'excellent lecteur et si celui-ci est presque un improvisateur, l'autre est un linguiste de premier ordre, soyez-en certain ; il parle, il écrit la langue étrangère à la perfection car il en a pénétré le génie.

On me demande enfin ce que je pense du dictionnaire; si je conseille ou réprouve son

emploi ?

Vous savez ce que le bonhomme Ésope disait de la langue : c'est la meilleure et la pire des choses. Le dictionnaire est l'outil le plus dangereux qu'on puisse mettre entre les mains d'un débutant : je défends absolument à celuici de s'en servir. Le dictionnaire est un mer^

veilleux instrument de travail pour Télève qui, déjà avancé dans l'étude de l'idiome étranger cherche à bien fixer ses idées, à augmenter ses ressources verbales, à introduire dans leur emploi, avec l'enchaînement serré, le raffinement auquel aspire un jour, de toute nécessité, un esprit cultivé. Rien ne remplace le dictionnaire pour jeter la clarté sur les notions abstraites, mais le concret doit être acquis pour la plus grande part sans son aide. Il est le destructeur de la Mémoire et de la Méthode ou l'un de leurs plus sûrs auxiliaires. J'ai pitié de l'écolier qui « potasse » ses versions et ses thèmes à l'aide du dictionnaire, qui se détruit les yeux, ruine sa faculté d'observation, anémie son attention et fausse son entendement. Mais que dire de ceux qui le laissent faire ou le contraignent à une besogne non seulement inutile, mais funeste? Par contre, celui qui aura appris à lire d'abord dans le livre de la Nature et de la Vie, trouvera ensuite dans le dictionnaire le reflet de l'une et de l'autre, fixé par le labeur patient des générations qui l'ont précédé.

Nous amener à Savoir, complètement, intimementy je dirais volontiers amoureusement^

voilà ce qu'ambitionne une Méthode^ ou bien elle n'est que vanité et duperie. Tous les moyens devront être employés pour atteindre ce but; tous, dis-je, à l'exception des moyens purement mécaniques et partant, absurdes, doivent se prêter un mutuel concours. Mais il faut que chacun arrive à son heure, lentement, sans esprit de supercherie ni désir effréné de brûler les étapes au prix de n'importe quel sacrifice^ fût-ce celui du sens commun.

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